Tandis
que les Etats-Unis conçoivent leurs ILEA comme les garants d’un climat favorable
au libre commerce et à leurs intérêts économiques, la PNC s’implique énergiquement
dans des mesures violant les droits civiques, réprimant les mouvements de protestation
sociale. Les accords comme le Traité de libre échange pour l’Amérique centrale
(CAFTA, en anglais) ont donné lieu à de vives polémiques, et le gouvernement du
président Saca a tout mis en oeuvre pour assurer leur succès, y compris l’approbation
d’une loi contre le terrorisme en septembre 2006 : loi inspirée du Patriot
Act des Etats-Unis, et servant à arrêter aussi bien des activistes opposés
à la privatisation de l’eau que des vendeurs ambulants qui violent les normes
de propriété intellectuelle du CAFTA.
A
mesure que les diplômés ILEA sont employés en Amérique latine, les militaires
des Etats-Unis établissent des mécanismes similaires de coopération dans toute
la région. L’ILEA a pour partenaires une foule de centres d’entraînement de la
police et de l’armée dirigés par des agences états-uniennes telles que le FBI,
l’ICE et la DEA, ainsi que les programmes dirigés par des compagnies de sécurité
privées des Etats-Unis, comme DynCorp International et Blackwater [2].
Le
journaliste Ben Dangl constate que l’héritage des « guerres sales »
d’Amérique latine des années 70 et 80 du siècle dernier, lorsque la réponse à
l’opposition politique était l’enlèvement, la torture ou l’assassinat, est loin
d’être clos, puisque la Colombie et le Paraguay présentent quatre des caractéristiques
du militarisme de droite en Amérique latine : exercices conjoints avec l’armée
des Etats-Unis dans l’entraînement à la contre-insurrection ; suivi de dissidents
en puissance et d’organisations sociales ; recours à des mercenaires privés
pour assurer la sécurité, et criminalisation de la protestation sociale à coups
de tactiques et de lois « antiterroristes ».
Mise à jour de Wes Enzinna
Le
22 mai 2008, le Congrès des Etats-Unis a approuvé l’Initiative de Mérida qui,
dans le cadre d’un programme d’un montant de 450 millions de dollars destiné à
combattre les gangs et le crime organisé au Mexique et en Amérique centrale, prévoyait
deux millions de dollars, pour le budget 2009, au profit de l’ILEA de San Salvador.
Munie de ces nouveaux fonds, l’académie sera en mesure d’intensifier ses efforts
pour entraîner la police de tout l’hémisphère, sans contrôle public ni aucune
transparence quant aux opérations et aux programmes d’études. Qu’étudie-t-on exactement
dans cette école ? Cela reste un secret. Ce qui est certain est que l’implication
de la Police nationale civile (PNC) n’a pas diminué, pas plus d’ailleurs que les
abus de la PNC.
La
présence à l’école de Benjamin Cuéllar, directeur de l’IDHUCA (Institut des droits
de l’homme de l’Université centre-américaine « José Simeon Cañas »)
au Salvador, a donné lieu à des commentaires méprisants et critiques –je me suis
étendu sur ce point dans mon article, mais cela n’a pas empêché l’organisation
états-unienne des droits de l’homme Washington Office on Latin America (WOLA)
de prendre publiquement la défense de Cuéllar.
En
même temps, WOLA négocie avec le département d’Etat un travail conjoint avec Cuéllar
et IDUHCA au profit des ILEA.
Dans
sa logique propre, WOLA espère pouvoir « exercer des pressions en faveur
de plus de transparence et de responsabilité au sein de l’institution »,
mais on ignore totalement comment il va procéder pour obtenir ce que Cuéllar n’a
pas obtenu (les programmes d’études, par exemple). On ne voit pas non plus en
quoi sa présence à l’école légitime les activités des ILEA, si leur mode de fonctionnement
ne change pas. Comme le précisait Lesley Gill dans mon article original, le discours
sur les droits de l’homme et la défense qu’en feraient ensemble les institutions
militaires et policières des Etats-Unis en Amérique latine n’est qu’un vieux « truc »
de relations publiques, dont l’Ecole des Amériques, tristement célèbre, eut l’initiative,
et en aucun cas, rappelle Gill, « un indice d’effort réel des Etats-Unis
pour réformer les forces militaires ou policières qu’ils sont censés aider ».
Le
temps dira si l’association avec le département d’Etat prévue par WOLA pour contrôler
les ILEA rendra ou non l’école plus transparente et lui conférera davantage de
légitimité, alors même qu’elle continue de tremper dans de nombreuses violations
des droits de l’homme.
Les
signes ne sont guère prometteurs. En mars, l’auteur de ces lignes a reçu une réponse
négative à la demande qu’il a présentée pour obtenir les manuels d’études de l’ILEA
en vertu de la Loi sur la liberté de l’information (FOIA, en anglais). Selon la
lettre de refus « on ne sait ce qu’on peut raisonnablement attendre
de la révélation de ces textes, et on court le risque qu’ils soient utilisés pour
violer la loi, sans compter que les procédures et techniques en question sont
mal connues du public ».
Depuis
la publication de mon article, la PNC a multiplié les abus et les assassinats
politiques au Salvador, et le secret des ILEA est plus opaque que jamais, malgré
l’intervention de Cuéllar et de l’IDHUCA et malgré les protestations internationales
croissantes. On ne peut pas encore affirmer que les ILEA seront ou ne seront pas
de « nouvelles écoles d’assassins », comme le disent leurs
détracteurs. Mais si la situation actuelle constitue un indice, leurs critiques
pourraient s’avérer fondées.
Mise à jour de Benjamin Dangl
Plusieurs
événements récents ont radicalement modifié le panorama militaire et politique
d’Amérique latine. Si plusieurs victoires électorales indiquent que la région
se tourne vers la gauche, Washington continue de renforcer sa présence militaire
et navale dans tout l’hémisphère.
Le
20 avril 2008, Fernando Lugo, un homme de gauche, a été élu à la présidence du
Paraguay. Sa victoire mettait un terme au règne ininterrompu du parti Colorado
pendant 61 ans.
Lugo
est un ex-évêque qui partage la Théologie de la libération et qui a su rallier
une liste croissante de leaders du centre-gauche de toute la région. Il a promis
de prendre des mesures énergiques contre les violations des droits de l’homme
commises au Paraguay et associées aux relations militaires entre les Etats-Unis
et son pays.
Peu
après sa victoire, Lugo a déclaré aux reporters que Washington devrait prendre
conscience qu’un nouveau climat s’est installé dans la région et que les gouvernements
latino-américains « n’accepteront aucune espèce d’intervention, d’aucun
pays, si grand soit-il ».
Dans
la Bolivie voisine, le président indigène de gauche Evo Morales affronte une résistance
croissante de l’opposition de droite. Des documents et des déclarations de représentants
du gouvernement des Etats-Unis en Bolivie prouvent que Washington a dépensé des
millions de dollars au profit de la droite bolivienne, en passant par l’US
Agency for International Development (USAID) et la National
Endowment for Democracy.
Pour
plus d’information sur ce thème, voir « Undermining
Bolivia », The Progressive, février 2008.
Le
1er mars 2008, les militaires colombiens ont bombardé un camp des Forces armées
révolutionnaires de Colombie (FARC) en territoire équatorien, ce qui déclenchait
une crise régionale. Cette attaque s’inscrit dans un conflit qui dure depuis des
décennies, alimenté par l’entraînement militaire et le financement apportés par
les Etats-Unis à l’armée colombienne.
Le
24 avril, un mois plus tard, le Pentagone annonçait que la 4ème flotte de la Marine
de guerre des Etats-Unis entrerait de nouveau en action pour contrôler les activités
dans les Caraïbes, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. La 4ème Flotte avait
mis un terme à ses opérations en 1950. Les observateurs de la région estiment
que la réactivation de la Flotte est un avertissement dressé aux leaders latino-américains
comme Hugo Chavez, au Venezuela, qui travaillent à la construction d’un bloc régional
progressiste dont la vocation est de se soustraire à l’influence de Washington.
Même
si Washington entend faire sentir sa présence dans une Amérique latine de plus
en plus à gauche dans le spectre politique, les alliances régionales comme l’Alternative
bolivarienne pour les Amériques (ALBA) gagnent de plus en plus de partisans parmi
les leaders latino-américains progressistes. Cette forme de coopération politique,
économique et militaire contre efficacement l’hégémonie des Etats-Unis. En même
temps, l’avenir des relations entre les Etats-Unis et le sous-continent dépendra
fortement de l’attitude qu’assumera le nouveau président des Etats-Unis face à
cette région qui a subi des transformations radicales.
La
majorité des grands médias ont tendance à ignorer l’Amérique latine, mais quand
ils s’en occupent, c’est en général pour censurer les leaders de gauche et les
mouvements sociaux. Deux publications en ligne fournissent de l’information et
des analyses en continu sur la région : Upside
Down World.org, un site Web qui couvre l’activisme et la politique en
Amérique latine, et Toward
Freedom.com, qui offre une vision progressiste des événements internationaux.
Les
lecteurs qui souhaitent en savoir plus long sur l’agression militaire des Etats-Unis
en Amérique latine peuvent se rendre sur le site Web d’Americas
Watch. Pour plus d’informations sur les opérations militaires dans la région
et la réponse prometteuse des gouvernements progressistes et des mouvements sociaux,
consultez mon livre The Price of Fire : Resource Wars and Social Movements
in Bolivia (Le Prix du feu : guerres pour les ressources et mouvements
sociaux en Bolivie, AK Press)
Sources•
Upside Down World, 14 juin 2007 Titre : “Exporting US
‘Criminal Justice’ to Latin America” Auteurs : Community in Solidarity
with the People of El Salvador • NACLA Report on the Americas, mars/avril
2008 Titre : “Another SOA ? A Police Academy in El Salvador
Worries Critics” Auteur : Wes Enzinna • CISPES,
15 mars 2007 Titre : “ILEA Funding Approved by Salvadoran Right
Wing Legislators” Auteurs : Community in Solidarity with the
People of El Salvador • AlterNet, 31 août 2007 Titre :
“Is George Bush Restarting Latin America’s ‘Dirty Wars’ ?” Auteur :
Benjamin Dangl • Etudiants : Courtney Snow, Erica Elkinton, et April
Pearce, • Evaluation universitaire : Jessica Taft, Ph.D. et Jeffrey
Reeder, Ph.D. |