
La
guerre mondiale contre la démocratie
Résistance
politique : Soyons ces graines sous la neige…
“C’est
le refus d’abandonner que le pouvoir pourri craint par dessus tout, car il
sait que c’est la graine plantée sous la neige.” ~John Pilger~
Nous avons traduit ici le dernier (et superbe) article en date
de John Pilger. Un des tous derniers grand reporters indépendants nous démontre
s’il en était encore besoin, la futilité et l’illusion d’un système politique
corrompu et totalement déliquescent. Il nous sensibilise à la descente aux enfers
totalitaires de l’occident dans sa folie dominatrice et hégémonique.
Au sujet de l’histoire de Lisette et des habitants expulsés des îles Chagos
dans les années 1960 (afin d’établir la base militaire américaine sur l’îlede
Diego Garcia), Pilger a réalisé en 2004, un superbe reportage : “The Stealing
of a Nation” (“Le
vol d’une nation” ) que l’on peut visionner
sur son site internet, comme la quasi totalité de ses reportages du reste,
disponibles gratuitement sur son site. John Pilger est un grand
monsieur du vrai journalisme documentaire, un journalisme qui n’existe plus. Son
discours lors de la réception du prix de la paix dans sa ville de Sydney
en 2009 est d’anthologie et devrait être traduit en toute les langues.
C’est toujours avec grand plaisir et émotion que nous traduisons ses textes
simples, nobles et percutants. Merci Mr Pilger ! –
Résistance 71 –
La guerre mondiale contre la démocratie
Par John Pilger
http://www.johnpilger.com/articles/the-world-war-on-democracy
Lisette Talate est décédée l’autre jour. Je me rappelle
d’une fine femme à l’intelligence aiguisée qui masquait sa peine avec une détermination
qui était une présence en elle-même. Elle était la personnification de la résistance
des peuples à la guerre contre la démocratie. Je l’ai d’abord entr’aperçu dans
un film du bureau des colonies datant des années 1950, à propos des gens des îles
Chagos, une petite nation créole vivant à mi-chemin entre l’Afrique et l’Asie
dans l’Océan Indien. La caméra se déplaçait dans des villages fourmillant, une
église, une école, un hôpital, construits dans un endroit phénoménal de beauté
naturelle et de paix. Lisette se rappelle du producteur du film lui disant à elle
et ses amies adolescentes : “Continuez à sourire les filles !” Assise dans
sa cuisine de l’île Maurice plusieurs années plus tard, elle dit : “On n’avait
pas besoin de me demander de sourire. J’étais une enfant heureuse, parce que mes
racines descendaient profondément dans ces îles, mon paradis. Mon arrière grand-mère
était née là-bas, j’ai fait 6 enfants là-bas. Voilà pourquoi ils ne pouvaient
pas nous jeter légalement en dehors de nos maisons; ils devaient nous terrifier
pour que nous partions ou nous forcer à partir. Au début, ils ont essayé de nous
affamer. Les vaisseaux de ravitaillement cessèrent de venir, ensuite ils ont répandu
les rumeurs que nous serions bombardés, puis ils se sont retournés contre nos
chiens.”
Au début des années 1960, le gouvernement travailliste (NdT
: les “socialistes” britanniques) d’Harold Wilson acquiesça secrètement à une
demande de Washington pour que l’archipel des Chagos, une colonie britannique,
soit “nettoyée” et “aseptisée” de ses 2 500 habitants afin qu’une base militaire
puisse être construite sur l’île principale de l’archipel, l’île de Diego Garcia.
“Ils savaient que nous étions inséparables de nos animaux domestiques”, dit Lisette,
“quand les soldats américains sont arrivés pour construire la base, ils firent
reculer leurs gros camions jusqu’aux baraques de briques dont nous nous servions
pour préparer les noix de cocos; des centaines de nos chiens avaient été emprisonnés
dedans. Ils les ont gazé avec des raccords fait à leur pots d’échappement. On
pouvait les entendre hurler.”
Lisette, sa famille et des centaines
d’insulaires furent mis de force sur un vieux bateau à vapeur rouillé à destination
de l’île Maurice, distante de 4 000 km. Ils devaient dormir dans les cales contenant
du fertilisant : de la merde d’oiseaux. La météo était dure, tout le monde était
malade; deux femmes firent des fausses-couches. Larguée sur les quais de Port
Louis, les deux plus jeunes enfants de Lisette Jollice et Régis, moururent à une
semaine d’intervalle. “Ils sont morts de tristesse”, dit-elle. “Ils avaient tout
entendu et ont vu l’horreur du gazage de nos chiens. Ils savaient qu’ils quittaient
leur maison pour toujours. Le médecin de Maurice nous a dit qu’il ne pouvait pas
guérir la tristesse.”
Cet acte fut fait dans le plus grand des secrets.
Dans un document d’archive officiel, sous le titre de “Maintenir la fiction”,
le conseiller juridique du ministère des affaires étrangères exorte ses collègues
de camoufler leurs actions en “reclassifiant” la population comme étant une population
“flottante, nomade” et de “refaire les règles au fur et à mesure”. L’article 7
des statuts du TPI dit que “la déportation ou le transfert forcé de populations”
est un crime contre l’humanité. Que la Grande-Bretagne ait commis un tel crime
en échange d’une ristourne de 14 millions de dollars sur un sous-marin nucléaire
américain Polaris, n’était pas dans l’agenda d’un groupe de correspondants de
la “défense” qui furent envoyés aux îles Chagos par le ministère de la défense
lorsque les travaux de la base américaine furent terminés. “Il n’y a rien dans
nos dossiers”, dit un officiel du ministère, “à propos des habitants ou à propos
d’une évacuation.”
Aujourd’hui, l’île de Diego Garcia est cruciale
à la guerre contre la démocratie menée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
Les plus gros bombardements qui ont eu lieu en Afghanistan et en Irak ont été
lancés de cette base, au delà de laquelle le cimetière et l’église abandonnés
par les insulaires se dressent comme des ruines archéologiques. Le jardin en terrasse
d’où Lisette souriait à la caméra est maintenant un dépôt pour des bombes anti-bunkers
transportées sur leurs lieux de bombardements sur deux continents par des bombardiers
B-2 furtifs aux allures de chauve-souris. Une attaque sur l’Iran commencera de
là. Comme pour compléter le blason du pouvoir criminel omni-présent, la CIA y
a ajouté une prison du style de Guantanamo pour les victimes de son programme
de “rendition”, appelé “Camp Justice”.
Ce qui fut fait au paradis de
Lisette a une signification forte et universelle dans la mesure où cela représente
la nature violente et sans pitié d’un système entier derrière sa façade démocratique
et la mesure de notre propre endoctrination avec ses suppositions messianiques,
décrites par Harold Pinter comme “de brillants numéros d’hypnose, spirituels même,
qui fonctionnent”. Plus longue et plus sanglante que toute guerre depuis 1945,
faite avec des armes démoniaques et un gangstérisme déguisé en politique économique,
parfois connu sous le nom de mondialisme, la guerre contre la démocratie n’est
pas mentionable dans les cercles de l’élite. Comme l’a écrit Pinter : “Cela ne
s’est jamais produit et dans le même temps cela se produisait”. En Juillet dernier,
l’historien américain William Blum a publié son sommaire mis à jour des statistiques
de la politique étrangère américaine.
Depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, les Etats-Unis ont : 1. Tenté de renverser plus de 50 gouvernements
la plupart d’entr’eux démocratiquement élus. 2. Tenté de supprimer un mouvement
populiste ou national dans 20 pays. 3. Interféré éhontement dans des élections
démocratiques dans au moins 30 pays. 4. Bombardé les populations de plus
de 30 pays. 5. Tenté d’assassiner plus de 50 leaders politiques étrangers.
Au total, les Etats-Unis ont commis une ou plus de ces actions dans 69
pays. Dans la plupart des cas, la Grande-Bretagne a été la complice et la collaboratrice.
L’”ennemi” change de nom, de communisme à islamisme, mais le plus souvent c’est
la montée de mouvement démocratique indépendant du pouvoir occidental ou une société
occupant un territoire stratégiquement utile, jugée aléatoire, comme les îles
Chagos.
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La
véritable échelle de la souffrance, sans parler de celle de la criminalité impliquée,
n’est pas connue en occident, malgré la présence des systèmes de communication
les plus avancés au monde, nominalement le journalisme le plus libre et l’académie
la plus admirée. Que le plus grand nombre de victimes du terrorisme, du terrorisme
occidental, soient les musulmans est quelque chose qu’on ne peut pas dire, si
cela est seulement su. La mort d’un demi million d’enfants irakiens dans les années
90 suite à l’embargo imposé par la Grande-Bretagne et l’Amérique n’a absolument
aucun intérêt. Que le djihadisme extrême, celui qui mena aux attentats du 11 Septembre,
fut couvé et développé comme une arme par la politique occidentale (“Opération
Cyclone”) est une information connue des spécialistes mais autrement complètement
supprimée.
Alors que la culture populaire en Grande-Bretagne et en
Amérique immerge la seconde guerre mondiale dans un bain éthique pour les vainqueurs,
les holocaustes qui émergent de la domination anglo-américaine des régions riches
en ressources naturelles sont consignés dans le tiroir de l’oubli. Sous le tyran
indonésien Suharto, adoubé “notre homme” par Thatcher, plus d’un million de personnes
furent massacrées. Décrit par la CIA comme “le pire massacre de masse de la seconde
partie du XXème siècle”, les estimations ne prennent même pas en compte le tiers
de la population du Timor oriental qui fut affamé ou massacré avec la complicité
de l’occident, des avions et des mitrailleuses britanniques.
Ces histoires
vraies sont racontées dans des documents déclassifiés et archivés dans les archives
publiques, néanmoins elles représentent une dimension entière de la politique
et de l’exercice du pouvoir complètement exclu de la vie publique et de la considération
du public. Ceci fut réalisé par un régime non-coercitif de contrôle de l’information,
depuis le mantra évangélique de la publicité consumériste aux informations de
la BBC en passant par les médias sociaux éphémères. C’est comme si les
écrivains faisant fonction de rempart n’étaient plus ou sont sous l’emprise d’un
zeitgeist sociopathe, convaincus qu’ils sont trop intelligents pour être dupés.
Voyez la ruée des sycophants en mal de déifier Christopher Hitchens (NdT
: journaliste anglo-américain grand supporteur de la guerre d’Irak), un amoureux
de la guerre qui s’est languit d’être autorisé à justifier les crimes du pouvoir
prédateur. “Pour presque la première fois depuis deux siècles”, écrivit Terry
Eagleton, “il n’y a pas de poète britannique éminent, de dramaturge ou de romancier,
préparés à questionner les fondations même du mode de vie occidental”. Plus d’Orwell
pour nous dire que nous ne devons pas nécessairement vivre en société totalitaire
pour être corrompu par le totalitarisme. Plus de Shelley pour parler pour les
pauvres, plus de Blake proférant une vision, plus d’Oscar Wilde pour nous rappeler
que “la désobéissance, aux yeux de tous ceux qui ont lu l’histoire, est la vertu
originelle de l’Homme.” Et plus de Pinter rageant contre la machine de
guerre comme dans American Football :
Hallelujah.
Praise the Lord for all good things … [Rendons grâce à Dieu pour toutes
les bonnes choses...] We blew their balls into shards of dust,
[Nous leur avons explosé les couilles en débris de poussière,] Into
shards of fucking dust … [En débris de putain de poussière...]
En débris de putain de poussière s’en vont toutes les vies détruites là par Barack
Obama l’Auguste du changement et de l’espoir de la violence occidentale. Quand
un des drones d’Obama élimine une famille complète dans une région tribale lointaine
du Pakistan, de Somalie, ou du Yémen, les contrôleurs du jeu américains devant
leurs écrans de jeu vidéo, tapent sur leur clavier “insecte écrabouillé” (NdT
: “bugsplat” en anglais). Obama aime les drones et a fait des plaisanteries à
ce sujet avec les journalistes. Une de ses premières actions comme président des
Etats-Unis fut d’ordonner une vague d’attaques de drones Predator sur le Pakistan,
qui tua 74 personnes. Il a depuis tué des milliers de personnes, pour la plupart
des civils. Les drones Predator tirent des missiles Hellfire “feu de l’enfer”
qui vide les poumons des enfants de leur air et laissent des lambeaux de chair
humaine sur le terrain.
Rappelez-vous des manchettes de journaux noyées
de larmes lorsque la “marque” Obama fut élue : “Monumental, donne la chair de
poule”, titra le Guardian. “Le futur américain”, écrivit Simon Schama
“est fait de vision, sacré, léger…” Le chroniqueur du San Francisco Chronicle
y vît “un éclairagiste spirituel qui peut pousser pour une nouvelle façon d’être
sur la planète”. Au delà de ce radotage, comme l’avait prédit le grand lanceur
d’alerte Daniel Ellsberg, un coup d’état militaire se déroulait à Washington et
Obama était leur homme. Après avoir séduit le mouvement anti-guerre jusqu’à un
silence virtuel, il donna à la classe des officiers militaires corrompue américaine
des pouvoirs d’état et d’engagement sans précédent. Ceci inclut la possibilité
de guerres en Afrique et des opportunités de provocations contre la Chine, le
plus grand créditeur de l’Amérique et nouvel “ennemi” d’Asie. Sous le régime Obama,
la vieille source de paranoïa officielle, la Russie, a été encerclée par un rideau
de missiles ballistiques et l’opposition russe a été infiltrée. Des équipes d’assassins
de la CIA et de l’armée ont été déplacées dans 120 pays, les attaques planifiées
de longue date sur la Syrie et l’Iran laissent présager d’une guerre mondiale.
Israël, le clone américain de la violence et de l’illégalité par proxy vient juste
de recevoir son argent de poche annuel de 3 milliards de dollars avec la bénédiction
d’Obama pour voler toujours plus de territoires palestiniens. La réussite
la plus “historique” d’Obama a été d’amener la guerre contre la démocratie sur
le sol de l’Amérique. Au réveillon du nouvel an, il signa la loi du National
Defense Authorization Act (NDAA), une loi qui donne le droit au Pentagone
de kidnapper à la fois des étrangers et des citoyens américains, de les détenir
de manière indéfinie, de les interroger, de les torturer et même de les tuer.
Les victimes n’ont seulement besoin que d’être “associées” avec ceux qui sont
en guerre contre les Etats-Unis. Il n’y aura aucune protection légale, aucun procès,
aucune représentation légale. Ceci est la première législation qui abolit le Habeas
Corpus (le droit a une procédure judiciaire légale) et réfute de facto les
droits civiques de 1789. Le 5 Janvier, dans un discours incroyable au Pentagone,
Obama a dit que l’armée devra non seulement être prête “à sécuriser territoires
et populations” à l’étranger, mais également à se battre ™à domicile” et “donner
du soutien aux autorités civiles”. En d’autres termes, les troupes américaines
seront déployées dans les rues des villes des Etats-Unis lorsque les troubles
sociaux inévitables se déclancheront.
L’Amérique est aujourd’hui un
pays de la pauvreté épidémique et de prisons barbares : la conséquence d’un extrémisme
de marché, qui sous Obama, a favorisé le transfert de 14 000 milliards de dollars
d’argent public aux entreprises criminelles de Wall Street. Les victimes en sont
le plus souvent les jeunes chômeurs, sans abri, incarcérés afro-américains, qui
ont été trahis par le premier président noir américain. Le corollaire historique
d’un état de guerre perpétuel, ceci n’est pas le fascisme, pas encore du moins,
mais cela n’est pas non plus la démocratie dans une forme reconnaissable, indépendemment
de la politique placebo qui se déroulera juqu’à Novembre. La campagne présidentielle,
dit le Washington Post va “mettre en scène le choc des philosophies enracinées
dans des vues différentes de l’économie.” Ceci est faux. La tâche qui incombe
au journalisme des deux côtés de l’Atlantique est de créer l’illusion d’un choix
politique là où il n’y en a aucun.
La même ombre plane sur la Grande-Bretagne
et la plupart de l’Europe où la social-démocratie, un article de foi il y a encore
deux générations, a capitulé devant les dictateurs des banques centrales. Dans
la “grande société” de David Cameron, le vol de 84 milliards de Livres en emplois
et en services dépasse même le montant des impôts “légalement” évités par les
entreprises pirates. Le blâme demeure non pas avec l’extrême-droite, mais avec
une culture politique libérale couarde qui a permis à tout cela de se produire,
ce qui, écrivit Hywel Williams juste après les attentats du 11 septembre 2001,
“peut devenir en soi une forme de fanatisme de l’auto-satisfaction”. Tony Blair
est un de ces fanatiques.. Dans sa gestion indifférente des libertés qu’il clame
pourtant être chères, la Grande-Bretagne bourgeoise blairienne a créé un état
policier avec plus de 3000 lois et actes délictuels nouveaux : plus que pour l’ensemble
du siècle précédent. La police croit de manière évidente qu’elle a l’impunité
totale de tuer. A la demande de la CIA, des cas juridiques comme celui de Binyam
Mohamed, un citoyen britannique innocent, torturé puis emprisonné pour cinq ans
à Guantanamo, seront traités dans des cours de justice spéciales et secrètes en
Grande-Bretagne afin de “protéger les agences de renseignement”, les bourreaux.
L’état invisible a permis au gouvernement de Blair de lutter contre
les habitants des îles Chagos alors qu’ils se levaient de désespoir depuis leur
exil pour demander justice dans les rues de Port Louis et de Londres. “Seulement
quand vous menez une action directe, face à face, et même que vous enfreignez
la loi, alors on vous remarque”, a dit Lisette. “Et plus vous êtes petit, le plus
grand est l’exemple pour les autres.” Une telle réponse éloquente donne de quoi
réfléchir à ceux qui demandent toujours : “Que puis-je faire ?”
J’ai
vu pour la dernière fois la fine silhouette de Lisette debout sous une pluie battante,
aux côtés de ses camarades devant le parlement. Ce qui me frappa par dessus tout
fut le courage endurant de leur résistance. C’est le refus d’abandonner que le
pouvoir pourri craint par dessus tout, car il sait que c’est la graine plantée
sous la neige. For more information on John
Pilger visit his website at www.johnpilger.com
Vendredi
20 Janvier 2012
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