Technopolis
: le « laboratoire urbain » grenoblois

Pour qui cherche à décrypter les évolutions urbaines d’une société à deux
vitesses, Grenoble est une très bonne cliente. C’est que la dame à la cuvette
ne fait pas les choses à moitié : la ville se transforme à vitesse grand
V en exemple type de technopole déshumanisée et investit à grand bruit dans les
nouvelles technologies en délaissant sans scrupules les plus démunis. Analyse.
Technopolis :
le « laboratoire urbain » grenoblois
Le capital dans tous ses espaces / 1
mercredi
9 février 2011, par Jean-Pierre Garnier Il
y a bientôt un demi-siècle, Grenoble apparaissait aux yeux des urbanistes, des
architectes, des sociologues et de nombre de militants de gauche ralliés aux thèses
autogestionnaires comme le berceau prometteur d’un « socialisme
à visage urbain [1] ».
Hubert Dubedout, le maire, et les membres de son équipe, issus pour la plupart
des Groupes d’action municipaux et formés par l’Adels [2],
avaient entrepris de faire de la ville un modèle alternatif à l’urbanisme technocratique
et fonctionnaliste. Celui-ci constituait alors la règle dans les agglomérations
que l’État, relayé par les DDE [3],
s’employait à « aménager » sous le signe
de la modernité. Soit la réhabilitation de Très Cloître, un vieux quartier du
centre, avec maintien de la population sur place, la promotion des Unions de quartier
pour favoriser la participation des habitants à l’élaboration et la mise en œuvre
de la politique urbaine, la création à la périphérie de Grenoble et d’Échirolles
de La Villeneuve, avec son quartier emblématique, l’Arlequin, où seraient
appliqués les principes cardinaux d’un urbanisme qualifié alors de progressiste
- voire révolutionnaire : mixité sociale, équipements intégrés, priorité
aux espaces publics. Les
années ont passé. La municipalité socialiste de Hubert Dubedout a laissé la place
à celle de droite, nettement affairiste, dirigée par Alain Carignon, un pur produit
de la Chambre de commerce. Lequel cédera à son tour le fauteuil à un maire inscrit
au PS, l’ingénieur nucléaire Michel Destot. Qu’est devenue aujourd’hui la ville ?
Qu’adviendra-t-il d’elle demain ? À entendre les discours des édiles, à lire
les brochures et les plaquettes publicitaires émanant de l’Hôtel de Ville, auxquelles
font écho les articles publiés dans la presse locale, Le Dauphiné libéré en tête,
Grenoble serait plus que jamais un laboratoire urbain. Mais ce qui y est maintenant
testé in vivo, le monde futur dont il serait la préfiguration,
n’a plus grand chose à voir avec l’utopie urbaine en gestation de l’ère Dubedout.
Les opérations phares, réalisées ou en projet, dont s’enorgueillit la municipalité
s’inscrivent dans une tout autre perspective, même si les forces sociales en constituant
le socle sociologique n’ont, elles, guère changé : celles que l’on appelait
jadis les nouvelles couches moyennes (ingénieurs, cadres, techniciens, enseignants,
chercheurs…) et que l’on pourrait regrouper aujourd’hui sous le label d’une
petite bourgeoisie intellectuelle résolument décidée, désormais, à faire fructifier
ses capitaux scolaires et culturels au service de l’ordre établi. À Grenoble comme
ailleurs, l’abandon par cette dernière des idéaux contestataires d’antan et son
ralliement à une vision gestionnaire de l’ordre des choses existant, mâtinée ici
et là de préoccupations écologiques, ont eu pour effet d’imprimer un tour nouveau
à la politique de développement et d’aménagement. À
l’instar de ce que l’on peut observer dans les villes rivales de l’hexagone (Lille,
Strasbourg, Nantes, Toulouse, Montpellier…), deux termes reviennent comme
une antienne dans les discours des acteurs locaux chargés de la promotion de Grenoble
et de sa région urbaine : « technopole »
et « métropole ». Mais à Grenoble, peut-être
plus qu’ailleurs, leur signification est imprégnée d’une idéologie techno-scientiste,
qui se matérialise dans des équipements, des installations, des bâtiments totalement
décontextualisés au regard de l’histoire sociale de la ville et de son environnement
naturel. Hautes technologies, hautes qualifications, hauts revenus, équipements
haut de gamme, haute qualité environnementale : ces appellations valorisantes,
à fort rendement publicitaire, indiquent bien le caractère élitiste de la politique
urbaine menée aujourd’hui. Comme si la « ville du futur »
qu’elle est censée faire éclore se trouvait - pour ainsi dire - en lévitation
au-dessus de l’espace social réel, accroissant ainsi, aux plans physique et symbolique,
la distance entre « la France d’en haut »,
pour paraphraser l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, et la « France
d’en bas ». Autrement dit, dans le cas grenoblois, l’écart entre
le pouvoir local et les sans-pouvoirs. Les
acronymes désignant les hauts lieux du social-futurisme grenoblois témoignent
déjà, à eux seuls, de cette propension à la déterritorialisation : CEA [4],
MINATEC, ILL (Institut Laue-Langevin), SRTelcetronics, GIANT (Grenoble Isère Alpes
NanoTechnologies)… Présenté comme un MIT [5]
à la française, ce dernier pôle est censé « requalifier
en le densifiant et le diversifiant » le polygone scientifique établi
sur la presqu’île formée par la jonction de l’Isère et du Drac. Il faisait suite
à Europole, lancé sous le règne de d’Alain Carignon pour « élargir
et dynamiser le centre-ville », avec son… World Trade Center, dont
les abords aseptisés restent déserts de jour comme de nuit, été comme hiver, sauf
aux brefs moments où les employés gagnent leurs bureaux ou rentrent chez eux.
Mentionnons encore l’« écoquartier » Caserne
Bonne, sorti récemment de terre avec la caution des élus Verts et aménagé sur
un ancienne friche militaire : son hôtel quatre étoiles, ses appartements
de standing HQE, sa luxueuse galerie commerciale ouvrant sur des cafés-restaurants
en balcon, bordés de pelouses tirées au cordeau et de plans ou de jets d’eau,
ne s’adressent visiblement pas à la partie la plus défavorisée de la population. Mais
l’élite néo-petite bourgeoise grenobloise voit grand : ces prestigieuses
réalisations prendront place au sein du Sillon alpin, gigantesque conurbation
planifiée de plus de deux cents kilomètres de long qui saccagera l’environnement
pour assurer « une continuité urbaine »
entre Genève et Valence, via Annecy, Chambéry et Grenoble. « Sillon
alpin, un capital espace à gérer autrement », claironnent les élus
locaux acteurs du projet. Un vocabulaire en pure novlangue managériale, célébrant
par avance les méfaits de ces gestionnaires pour qui un pays est un espace, et
cet espace un capital à faire fructifier. Grenoble
duopole
 Minatec
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duopole
 Minatec« La
Villeneuve, c’est la technopole », pouvait-on lire sur un site consacré
au démontage critique du « laboratoire grenoblois » [6],
peu après que ce quartier eût défrayé, au cours de l’été 2010, la chronique des
« violences urbaines » à la suite d’échauffourées
avec la police. Elles avaient été provoquées par le meurtre sur place d’un jeune
braqueur, résidant du quartier poursuivi par les forces de l’ordre, et suivies
d’un discours « musclé » du président de la République
venu promettre une accentuation de la répression contre les délinquants - discours
auquel le maire de Grenoble fera écho en réclamant un « Grenelle
de la sécurité urbaine ». Au-delà des affrontements, en un quartier
populaire placé en état de siège, se livrait « une bataille
d’image cruciale pour le techno-gratin local si attaché à développer l’“attractivité
du territoire” » [7].
La rébellion des jeunes de la Villeneuve jetait, en effet, un pavé dans la vitrine
urbaine high tech grenobloise. Le quotidien Le Monde le révélait
à la France entière : « L’image de la “
capitale des Alpes” écornée » [8].
Ces « racailleux » furieux, brûlant des
voitures et tirant sur les policiers, avaient mis à mal le rêve d’une technopole
en expansion, peuplée de jeunes gens modernes, performants et bien rémunérés -
mythe d’une ville « de pointe » édifié
sur la liaison recherche-université-industrie. Une ville excluante, aussi. Ce
que l’élite locale prend bien soin de dissimuler pour décrocher le label « Pôle
de compétitivité mondial », c’est la place de ceux qui ne s’adaptent
pas assez vite à « un monde en mutation ».
Les 15 000 habitants de La Villeneuve, déjà largement convertie par la municipalité
de droite précédente en dépotoir des laissés pour compte de la modernisation -
les locataires plus fortunés fuyant vers les lotissements de maisons individuelles
des communes résidentielles -, n’ont pas le profil technopolitain. Celui
des « ICT » (ingénieurs-cadres-techniciens)
qui « cultivent la foi dans le Progrès, la dénégation
de ce que cela implique et la bien-pensance autosatisfaite. Il fallait mettre
à part les autres, si possible loin du centre-ville où prolifèrent et prospèrent
désormais les vendeurs de vêtements de luxe, les tenancières de “spas”,
les “créatifs“... Ce Grenoble-là a pointé sous Carignon, puis s’est
épanoui avec Destot. Et chacun, parmi les 20 % d’actifs grenoblois qui travaillent
dans les laboratoires, les établissements d’enseignement supérieur et les industries
avancées, de faire semblant d’ignorer l’existence des “en dehors” » [9].
L’exemple, il est vrai, venait de haut : « Je préfère
gérer les problèmes de riches plutôt que les problèmes de pauvres »,
avait publiquement fait savoir le maire, Michel Destot [10]. Tel
un retour du refoulé, voilà qu’une partie de la progéniture de ces exclus du droit
à la ville ont montré que les « problèmes de pauvres »
pouvaient parfois concerner aussi les riches. Il
existe une différenciation socio-spatiale très nette au sein de l’agglomération
grenobloise, entre une « aristocratie du savoir »
scolairement dotée, bénéficiant d’emplois stables et de salaires élevés, et des
« personnels de services » voués aux tâches
subalternes, aux bas salaires et à la précarité ; eux sont les soutiers de
la technopole. À cet égard, les « émeutes »
de la Villeneuve en juillet 2010 ne sauraient faire oublier que l’existence d’un
important « volant de main d’œuvre » à
la recherche d’un emploi n’a pas que des inconvénients pour les « riches ».
C’est dans l’armée des jeunes sans qualification que puisent, entre autres, les
hôteliers, les restaurateurs ou les entreprises de nettoyage. Même les administrations
n’hésitent pas, en matière de recrutement, à recourir aux contrats à durée déterminée
ou au travail à temps partiel pour garnir les postes dévalorisés concourant à
la bonne marche de la technopole et au bien-être des technopolitains. Dans l’aire
urbaine grenobloise, comme dans les autres métropoles prétendant à l’«
excellence urbaine », les habitants ne sont pas tous logés à la
même enseigne, fût-elle « high tech, durable et solidaire ».
À l’échelle de la ville comme de la société toute entière, des inégalités multiformes
séparent les « grosses têtes » des «
gros bras » ou des « petites mains ». Comment,
dès lors, « renforcer la cohésion sociale et urbaine »,
pour reprendre la formulation adoptée par l’Association des maires des grandes
villes de France, réunie en conclave en septembre 2010 à la demande de son président
Michel Destot ? La présence des maires parmi les plus sécuritaires de l’hexagone
ou du criminologue de choc Alain Bauer laisse deviner la marche à suivre pour
garantir « la sécurité, première des solidarités »,
comme se plaît à la ressasser Destot. Le « modèle urbain »
auquel le maire de Grenoble aime à se référer suffira à en résumer la philosophie :
celui-ci avoue « regarder attentivement l’expérience
de Singapour ». La cité informatisée totalitaire où chacun est sommé
de se comporter en fourmi numérique sous contrôle et surveillance permanents.
Gageons que les nanotechnologies et les implants numériques pour manipuler les
cerveaux, issus des laboratoires grenoblois de Minatec, y pourvoiront dans la
métropole rhône-alpine. On l’aura compris : « technopolis »,
c’est aussi « technopolice ».
Notes[1]
Jean-Pierre Garnier, Denis Golschmidt, Le socialisme à visage
urbain, Essai sur la local-démocratie, Éditions Rupture, 1977. [2]
Association pour le développement de l’éducation locale et sociale. [3]
Direction départementale de l’équipement. [4]
Significativement, le Commissariat à l’énergie atomique est devenu en même temps,
greenwashing capitaliste aidant, Commissariat aux énergies alternatives. Il intervient
dans quatre grands domaines ainsi labellisés : « énergies
décarbonées », « défense et sécurité globale »,
« technologies pour l’information », «
technologies pour la santé ». [5]
MIT : Massachusetts Institute of Technology. [6]
« La Villeneuve, c’est la technopole »,
sur le site de Pièces
et main d’œuvre. Ses animateurs, de « simples
citoyens » de Grenoble, se proposent de mettre au jour les rouages
de la technopolisation, ainsi que ses ravages sociaux et écologiques. [7]
Ibid. [8]
Le Monde, 20 juillet 2010. [9]
« La Villeneuve, c’est la technopole »,
art. cit. [10]
Réunion « Comprendre la ville » du 24
février 2004.
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