Ce texte a été rédigé en septembre 2000 et a été
publié dans l'ouvrage Roosevelt-de Gaulle-Monnet : Reprendre leur
combat (Solidarité et Progrès, 2000)
« Nous ne devons avoir peur de rien, si ce n'est de la peur
elle-même. »
Franklin
Delano Roosevelt, dans son discours inaugural du 4 mars 1933.
| Avant-propos
Les textes
que nous publions ici ne sont pas pour des intellectuels en chaise longue ou des
administrateurs voués à leur carrière. Ils s'adressent à
tous ceux qui ont conscience de la crise du système dans lequel nous vivons.
Leur objet immédiat est de rappeler la politique qui permit aux Etats-Unis
d'échapper aux fascismes des années 30 et à l'Europe de se
reconstruire après 1945. Il est de faire voir avec les yeux de ceux qui
bâtirent la meilleure part du monde de l'après-guerre. A
ceux qui nous affirment que cette démarche est désormais dépassée,
nous répondons qu'au contraire, c'est aujourd'hui l'histoire qui bégaye.
Le système prédateur de marché du XIXe siècle, l'ordre
victorien qui s'était effondré en 1914 et 1929, nous est revenu
depuis une trentaine d'années avec la Contre-Réforme libérale
de la London School of Economics et des grandes universités américaines.
La création des eurodollars à Londres, en 1957, puis le découplage
inéluctable entre l'or et le dollar, décidé par le président
Nixon le 15 août 1971, ont créé les conditions de la dérégulation
généralisée, de la loi de la jungle que nous avons subie.
Les conséquences - économiques, culturelles et sociales - sont aujourd'hui
bien pires qu'hier ; mondialisation financière absolue et instantanée,
aveuglement des élites et des peuples, idéologie de la suprématie
et de l'unilatéralisme. Politiquement, les régimes de Margaret Thatcher
et d'Augusto Pinochet en auront été les premières manifestations. Nous
voulons ici détruire l'illusion que le phénomène peut être
aménagé ou adouci. Karl Polanyi, dans La Grande Transformation
(1944), l'avait déjà clairement vu : « La
société du XIXe siècle, dans lequel l'activité économique
était isolée et attribuée à un mobile économique
distinct, fut en vérité une nouveauté singulière. « Un
tel modèle institutionnel ne pouvait fonctionner sans que la société
fut en quelque manière soumise à ses exigences. Une économie
de marché ne peut exister que dans une société de marché.
[…] « Permettre
au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains
et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l'utilisation
du pouvoir d'achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. »
[1] Aujourd'hui,
c'est là que nous en sommes à nouveau, avec un choix sans ambiguïté :
ou bien la dérive brutale vers un chaos social et les nouveaux totalitarismes
qui en seront nécessairement l'aboutissement, ou bien un sursaut volontariste,
en prenant pour référence des exemples passés, non pas tant
pour ce qu'ils furent mais pour ce qui les inspira. Nous
avons écrit « aveuglement ». C'est en effet, comme
en 1913 ou en 1928, la caractéristique de notre époque. Les nuées
qui portent l'orage se trouvent au-dessus de nous, mais nous sommes très
peu à vouloir les voir et moins encore à faire face. Le renoncement
du politique, le retrait dans la sphère privée et ce village à
la Potemkine qu'est devenue la société civile du monde « développé »
incitent à fuir les responsabilités dans une soumission aux images
et une promotion des envies. Le citoyen de la République, renonçant
à l'espace public, devient ainsi sujet d'un théâtre d'ombres. Nous
entendons au contraire faire penser dans le temps long. En
France, ici et maintenant, la rupture dans l'histoire du monde - crise stratégique
et financière - rencontre les échéances électorales :
municipales, législatives et enfin, présidentielles. Elle recoupe
également, au sein de notre appareil d'Etat (ou de ce qu'il en reste) et
d'une partie de la gauche plurielle, un esprit de résistance face au nouvel
impérialisme anglo-américain. Ce
que j'écris est, dans ces conditions, un premier document de campagne.
Non pas seulement pour la mienne, mais pour faire aller le débat à
l'essentiel, c'est-à-dire sortir des sophismes de la bureaucratie et des
idées reçues, fatalismes mondialistes ou fossilisations « souverainistes »,
pour replacer la France face à ses responsabilités dans le monde. Il
ne s'agit pas, dans les années qui viennent, d'une querelle entre factions
ou opinions plus ou moins respectables, exposé de thèses ou gestion
de dossiers, mais d'une guerre pour la conception de l'homme. Ce qui est en jeu
est en effet, une fois de plus, le fondement même de l'économie,
le développement des pouvoirs créateurs souverains de l'individu
humain contre tout avilissement, le refus de se trouver réduit à
l'appendice d'une masse, à l'animalité d'un destin défini
par l'exclusion de l'autre. Voir
également les deux autres parties de ce livre : - Pour
un nouveau Bretton Woods :
Crise systémique, économie physique
et anti-entropie ; - La
planification, « ardente obligation » et inspiration pour
aujourd'hui.
Note 1.
Nrf, Editions Gallimard, 1998, pages 106 et 108. |
Pour
des lecteurs francophones, l'image de Franklin Delano Roosevelt est celle d'un
président américain qui sut sortir son pays de la crise de 1929
en lançant le New Deal, une politique de grands travaux, et en menant l'effort
de guerre jusqu'à la victoire finale contre le nazisme. Ceux qui l'apprécient
savent qu'il conçut le plan Marshall et l'Organisation des Nations unies,
et ceux qui l'aiment moins mentionnent son conflit avec Charles de Gaulle et affirment
qu'il tenta de nous prendre les plus beaux fleurons de notre empire pour les mettre
sous contrôle de son pays. Toutes
ces analyses ont pour principal défaut de voir l'histoire américaine
de l'extérieur, en jugeant a priori que les Etats-Unis et leur peuple
s'identifient avec les intérêts financiers anglo-américains.
Elles ne tiennent pas compte du rôle que joua l'Empire britannique, tout
particulièrement financier et monétaire, dans la guerre, ni des
efforts constants que consacra Winston Churchill à maintenir l'influence
de la banque et de l'oligarchie britanniques outre-Atlantique. Ce faisant, elles
négligent un point essentiel de l'histoire du XXe siècle, qui fut
la lutte, à l'intérieur même des Etats-Unis, entre partisans
du système industriel américain et le lobby de banque et de Bourse
« anglophile » qui entendait à tout prix, y compris
par un changement de régime, garder le contrôle du pouvoir. Ce
point ne serait qu'un point d'histoire relevant du talent des historiens s'il
n'avait sur la situation politique actuelle, en cette année 2000, une incidence
directe et décisive. En effet, la politique économique américaine
se trouve aujourd'hui à nouveau sous le contrôle des milieux que
Roosevelt combattit en son temps et comme alors, ils cherchent à nous faire
croire qu'en dehors de leur option néolibérale, c'est-à-dire
en fait la dictature des marchés financiers, il n'y a pas de salut. Roosevelt,
et c'est en cela qu'il nous intéresse, a au contraire donné la preuve,
par son combat, qu'une autre politique était et est possible, dans l'intérêt
général (le General Welfare inscrit dans la Constitution
américaine) et plus précisément, dans l'intérêt
de ce qu'il appelait lui-même la « majorité oubliée »
Ce que nous nous proposons de montrer ici est la véritable bataille qu'il
mena très concrètement à la fois contre Wall Street, l'oligarchie
financière anglo-américaine et l'Empire britannique, et comment
il parvint - temporairement - à l'emporter, malgré les efforts de
ses ennemis et même les avis de son proche entourage, en mobilisant en sa
faveur le peuple américain. Nous utiliserons, en particulier, ses discours,
ses articles et sa correspondance, ainsi que les deux livres qui permettent de
rentrer dans le vif du sujet parce qu'ils ont été rédigés
par des acteurs qui n'avaient pas à prendre de gants : As He Saw
It, de son fils Elliot, et Wall Street Under Oath, de Ferdinand Pecora,
le conseil nommé par Roosevelt auprès de la Commission bancaire
du Sénat, qui enquêtait sur les excès de pouvoir des grandes
banques. Nous voyons bien entendu dans la manière dont fut menée
cette bataille, une leçon pour aujourd'hui. Pour la partie concernant Jean
Monnet, nous nous sommes inspirés de ses mémoires et de la très
riche et très complète biographie d'Eric Roussel (Fayard). 1.
Une certaine idée de l'Amérique Roosevelt
n'était pas un homme du peuple : il appartenait au contraire à
une famille « patricienne », ce qui, bien entendu, lui facilita
la tâche, au moins au départ. Il était même le cousin
de Theodore Roosevelt, le premier président ouvertement et explicitement
impérialiste de l'histoire américaine. Cependant, à l'âge
de 39 ans, en 1921, il subit une attaque de poliomyélite qui le paralysa.
Pendant près de six ans, il se retira de la vie publique et se plongea
dans l'histoire de son pays. Face aux excès du libéralisme d'alors,
il étudia les œuvres et l'action d'Alexander Hamilton, le premier secrétaire
au Trésor américain après l'indépendance, qui proposa
à son pays une politique volontariste de crédit public. Hamilton,
opposé à ce qu'il appelait l'école financière d'économie
britannique, avait rédigé deux rapports, l'un sur la notion de banque
nationale, l'autre sur la politique en faveur de l'activité manufacturière,
qui exercèrent une influence profonde sur le futur Président. Celui-ci,
suivant de près les relations entre l'Europe et les Etats-Unis pendant
les années 20, comprit que cette question du « crédit
pour le développement » était fondamentale et que les
égarements de la spéculation boursière, le règne de
l'étalon-or et la gestion des dettes et des dommages de guerre constituaient
un danger non seulement pour l'économie mondiale, mais pour l'identité
même de son pays. Il comprit en même temps que celui-ci ne pouvait
ni se cantonner dans un isolationnisme suicidaire, ni intervenir dans les affaires
du monde en suivant le modèle anglais ou en se mettant à la remorque
de la diplomatie londonienne. C'est alors qu'il conçut une certaine idée
de l'Amérique à la mesure des défis du XXe siècle,
exemplaire, forte mais jamais impériale ou abusant d'autres Etats-nations. En
juillet 1928, il rédigea un article dans Foreign Affairs, la revue
de l'élite internationale américaine, intitulé « A
democratic view of our foreign policy », une vision démocratique
de notre politique étrangère. Il s'élève contre la
dérive de la politique extérieure américaine vers une « politique
du dollar » et une « diplomatie de la canonnière »
et propose, notamment vis-à-vis des autres républiques des deux
Amériques, une politique de paix par le développement mutuel : « Toute
intervention unilatérale de notre part dans les affaires intérieures
d'autres pays doit cesser ; avec la coopération des autres, nous devons
assurer plus d'ordre dans cet hémisphère et moins d'hostilité
[…] Les temps sont mûrs pour entamer un autre chapitre. Sur cette
nouvelle page, il y a beaucoup à écrire en suivant l'esprit de nos
pères fondateurs. Si notre leadership est juste - ou, plus profondément,
si l'esprit qui le guide est inspiré par une vraie grandeur - les Etats-Unis
pourront regagner la confiance du monde et à nouveau lui rendre service. » Après
la crise de 1929, Roosevelt pense que l'heure d'une nouvelle politique économique
et d'une nouvelle politique étrangère est venue. Il se présente
contre Herbert Hoover, le continuateur du système anglais d'économie
politique aux Etats-Unis, pour à la fois un retour à l'esprit des
origines et un renouveau, ce qu'il appelle le New Deal, ou nouvelle donne. Il
ne s'agit donc pas là d'une démarche empirique, mais d'une approche
réfléchie. Ses
ennemis, dès le départ, en sont parfaitement conscients. Après
son éclatante victoire de novembre 1932, un climat d'hostilité commence
à être créé contre lui par les milieux financiers.
Le 15 février 1933, alors qu'il terminait un discours à Miami, devant
quelque 10 000 personnes, des coups de feu sont tirés dans sa direction ;
il en réchappe par miracle, alors que le maire de Chicago, Anton Cermak,
est tué et plusieurs personnes grièvement blessées. Il est
frappant de voir que les livres d'histoire américains officiels minimisent
cet acte en prétendant qu'il s'agissait en fait de l'exécution d'un
contrat mafieux contre Cermak, ou bien le passent sous silence, alors qu'une femme
dans la foule témoigna qu'elle avait détourné le revolver
de l'assassin qui, selon elle, visait le Président. Roosevelt,
d'emblée, attaque l'oligarchie dominante. Preuve en est son discours inaugural
du 4 mars 1933, prononcé dans le contexte d'une fuite organisée
contre le dollar. Comme celui-ci est alors convertible en or, les spéculateurs
vendent et le pays perd ses réserves de métal précieux, avec
la complicité visible des grandes banques américaines et anglaises.
Roosevelt, avec une remarquable liberté de ton, fustige les « money
changers », les marchands du temple. L'affrontement, dès le départ,
est donc clair : bien que Roosevelt soit né « au sein du
milieu », c'est le combat du Président contre Wall Street et
l'oligarchie financière, au nom de deux conceptions opposées de
l'Amérique. 2.
Roosevelt contre les « marchands du temple » Imaginez
maintenant le Président s'adressant à son peuple. L'habitude est
de faire de belles déclarations de principe, assez vagues pour séduire
tout le monde, et de laisser la porte ouverte aux compromis et aux négociations.
Ecoutons plutôt le discours du 4 mars 1933. Il marque, comme le comprit
parfaitement le grand historien hongrois Karl Polanyi, la rupture avec une société
de marché au sein d'un Etat démocratique : « […]
Les pratiques de marchands du temple sans scrupules se trouvent incriminées
devant le tribunal de l'opinion publique, et rejetées par les cœurs aussi
bien que par l'esprit des hommes. « Oui,
[ces trafiquants] ont tenté de faire quelque chose, mais leurs efforts
portent l'empreinte d'une tradition périmée. Face à l'échec
de l'émission de crédit, ils n'ont su proposer que le prêt
de davantage d'argent. N'étant plus en mesure de faire valoir la séduction
du profit par laquelle ils induisent les gens à suivre leur ascendant frauduleux,
ils ont eu recours à des exhortations, plaidant avec des larmes dans les
yeux pour un retour à la confiance. Ils ne connaissent que les règles
d'une génération d'égoïstes. Ils n'ont aucune vision,
et lorsqu'il n y a pas de vision, le peuple meurt. « Les
marchands du temple ont abandonné leurs sièges dans le temple de
notre civilisation. Nous devons maintenant y faire revenir nos anciennes vérités.
[…] « Le
bonheur ne réside pas dans la simple possession d'argent ; il tient
à la joie d'accomplir, à l'émotion profonde de l'effort créateur.
La joie et la stimulation morale du travail ne doivent plus être oubliées
dans la folle poursuite de profits évanescents. Ces jours sombres que nous
vivons vaudront bien tout ce qu'ils nous coûtent s'ils nous enseignent que
notre véritable destinée n'est pas de nous laisser faire, mais de
pourvoir à nos besoins et à ceux de nos prochains. « La
reconnaissance de la fausseté de la richesse matérielle comme critère
de succès va main dans la main avec l'abandon de la fausse croyance suivant
laquelle les responsabilités publiques ou une haute position politique
se mesurent seulement suivant les critères de vanité et de profit
personnel ; et il faut mettre un point final à cette forme de conduite
qui trop souvent, dans la banque et les affaires, abaisse une confiance absolue
en une injustice, égoïste et sans cœur. […] « Une
refondation, cependant, ne fait pas seulement appel à des changements d'éthique.
Ce pays exige de l'action, et de l'action immédiate. « Notre
toute première tâche est de mettre les gens au travail. Il ne s'agit
pas d'un problème insoluble si nous y faisons face avec sagesse et courage.
Nous pouvons en partie réussir si nous embauchons directement par l'intervention
de l'Etat lui-même, nous mobilisant en vue de cette tâche comme nous
le ferions dans une situation de guerre, mais en même temps, grâce
à cette force de travail ainsi mobilisée, en accomplissant les grands
projets dont nous avons besoin pour stimuler et réorganiser l'utilisation
de nos ressources naturelles. […] « Finalement,
dans notre progression vers la reprise du travail, nous aurons besoin de deux
protections contre un retour des maux de l'ordre ancien ; il devra y avoir
une stricte supervision de toutes les activités bancaires, de crédit
et d'investissement ; il devra en même temps être mis fin à
la spéculation faite avec l'argent des autres, et des dispositions devront
être prises pour assurer que notre monnaie soit à la fois disponible
en quantité suffisante et suffisamment solide. »
Face
à ce discours, le directeur de la Banque d'Angleterre, Montagu Norman,
se serait écrié : « L'insolent bâtard ! »
Dans le club de banquiers américains qui contrôlaient le fonctionnement
de la Réserve fédérale, la majorité partagea - sans
le dire tout haut - le jugement de Montagu Norman. Les Warburg, les Meyer, les
Lazard, les Harriman, un Otto Kahn de Kuhn Lœb et surtout les associés
ultraconservateurs de J.P. Morgan, en particulier Thomas Lamont, décidèrent
d'organiser une entreprise de déstabilisation de la présidence.
Ces hommes, regroupés autour de la banque Morgan, entendaient contrôler
les Etats-Unis au sortir de la crise encore davantage qu'ils ne le faisaient en
1928. La
« galaxie Morgan », par exemple, avait placé ses associés
dans 167 des plus grandes entreprises du pays, allant de la banque aux chemins
de fer en passant par les compagnies d'électricité. Ils exerçaient
une influence directe ou indirecte sur tous les grands journaux du pays. La première
salve consista à organiser une opération contre le dollar. Le 6
mars 1933, en invoquant les pouvoirs que lui donnait un texte datant des années
de guerre, le Trading with the Enemy Act, Roosevelt répliqua en fermant
les banques pendant quatre jours et en proclamant un embargo sur le retrait ou
le transfert d'or et d'argent. La
tension fut alors à son comble. Roosevelt, malgré l'insistance d'une
poignée de ses conseillers, ne se décida pas à aller jusqu'à
prendre le contrôle de tout le système de banque et de crédit.
Il aurait dû alors abolir ce club de banquiers qu'était - et qu'est
toujours - la Réserve fédérale, et lui substituer une Banque
nationale suivant la démarche d'Hamilton. Le pouvoir de fait qu'avaient
les banquiers privés de battre monnaie avec leur instrument, la Réserve
fédérale, aurait alors été repris par le Trésor
public - comme le prévoit d'ailleurs la Constitution américaine. Roosevelt
préféra utiliser l'argent des banquiers au service de sa propre
politique en engageant avec eux un bras de fer pour les contrôler sans passer
aux extrêmes. Le choc n'en fut pas moins frontal. Roosevelt
établit que la monnaie serait toujours émise par la Réserve
fédérale, mais ne serait plus convertible en or. Il mit en place
de rigoureuses mesures de contrôle du fonctionnement des banques :
elles ne pourraient reprendre leurs activités qu'avec une autorisation
du Trésor, les banques jouissant d'une bonne situation rouvrant sans problèmes,
mais celles que les contrôleurs fédéraux avaient jugées
insolvables ne reprenant leurs activités que sous tutelle publique ou devant
fermer leurs portes. Le
débat sur la séparation entre activités de banques de dépôt,
de banques d'affaires et d'assurances, afin de limiter la spéculation et
d'éviter que se constituent des « géants » privés
de la finance, fut tout de suite lancé. Il aboutit, fin juin, au vote du
Glass-Steagall Act. En
même temps, le 10 avril, Roosevelt présenta le premier de ses programmes
de grands travaux : les lois créant la fameuse TVA, la Tennessee Valley
Authority. L'impact politique de la décision fut immense, car la plupart
des grandes compagnies électriques américaines se trouvaient sous
le contrôle des intérêts Morgan, qui avaient bloqué
tout nouveau projet depuis la fin de la Première Guerre mondiale et maintenu
le prix du kilowatt à un niveau élevé. Or la TVA avait pour
but de briser cette politique malthusienne en fournissant de l'électricité
bon marché et en créant en même temps des usines de production
d'engrais, pour permettre aux agriculteurs de se fournir à des prix raisonnables. L'affrontement
entre la présidence et le « gouvernement parallèle »
des intérêts bancaires et financiers était dès lors
direct. J.P. Morgan déclara à un associé : « Montaigu
avait raison. Je crois que nous avons sous-estimé cet homme. Nous allons
rattraper le temps perdu. » On
ne donnait alors pas cher de la peau de Roosevelt, ou du moins de sa capacité
à continuer dans cette direction. Certains banquiers, dont les intérêts
Morgan, étaient partisans de l'éliminer ; d'autres - comme
les associés de Dillon Read ou Otto Kahn, de Kuhn Lœb - de le ramener à
la raison, c'est-à-dire aux intérêts de sa classe, tout en
pensant qu'un peu de régulation était nécessaire, à
condition de ne pas aller trop loin. Avant
de continuer, cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Les banquiers qui menèrent
le combat contre Roosevelt sont toujours là aujourd'hui, et ont repris
leur pouvoir. Il s'agit des mêmes noms, à quelques nouveaux près,
et leur idéologie est redevenue dominante : dérégulation,
dictature du court terme, simplement dopée par la « nouvelle
économie ». (A propos, en 1929, on parlait également de
« nouvelle économie » : c'était alors l'automobile,
l'aéronautique, les téléphones et la radio. Et l'économiste
Irving Fischer, l'un des libéraux les plus respectés, prédisait
que les lois de cette nouvelle économie rendaient un krach pratiquement
impossible.) Quant au Glass-Steagall Act, il vient d'être mis à la
corbeille - pas celle de la Bourse - il y a quelques mois, et comme avant mai
1933, les banques peuvent à nouveau aujourd'hui exercer à la fois
des activités de dépôt, d'affaires et d'assurance - et l'on
présente cela comme un progrès de l'économie de marché. Revenons
maintenant à la victoire remportée par Roosevelt, car elle est édifiante,
tant par l'acharnement qu'il manifesta que par sa méthode, consistant à
exposer les manœuvres de l'adversaire, à réunir une base sociale
pour le combattre et enfin, à le frapper dans ses œuvres vives, sans se
laisser distraire de l'essentiel. En d'autres termes, faire éclater publiquement
la vérité, mobiliser ses défenseurs par des mesures claires
et tenir en échec ses ennemis sous le feu des forces ainsi rassemblées. 3.
La grande bataille contre Wall Street Le
Président, avec ses alliés au Sénat et à la Chambre
des représentants, où il disposait d'une majorité démocrate,
fit tenir des auditions sur les opérations des principales banques américaines.
Son but était à la fois d'organiser leur contrôle en rétablissant
les pouvoirs de l'Etat et d'exposer leurs manœuvres et leurs intrigues devant
l'opinion américaine. C'est principalement devant la Commission bancaire
du Sénat que se déroulèrent les débats engageant l'avenir
du pays. Pour les diriger, la Commission - avec l'appui de Roosevelt - engagea
un juriste de New York, Ferdinand Pecora, célèbre pour ses combats
contre la mafia et Wall Street. Cet homme, qui avait été auparavant
démissionné d'un poste de District Attorney en raison de ses talents
et de sa combativité excessifs, était un catholique d'origine sicilienne,
ennemi acharné de ce qu'il appelait les « marchands du temple
et autres usuriers ». Dès
février, soit entre l'élection de Roosevelt et la passation officielle
des pouvoirs, Pecora mit sur le gril, au Sénat, les principales banques
commerciales de New York. Il établit que certains des dirigeants de ces
banques, comme les jusque-là tout-puissants Charles Mitchell et Hugh Baker,
de la National City Bank, et Albert Wiggin, de la Chase, avaient menti à
leurs actionnaires, manipulé le cours d'actions pour leur bénéfice
et celui de leur banque, et avaient réalisé des profits au-delà
de toute limite raisonnable, sans le moindre souci de l'intérêt économique
de leur pays. Pecora
s'avéra un interlocuteur sans complaisance, à l'opposé des
habitudes de « courtoisie entre gens du même monde »,
ne craignant jamais d'appeler un chat un chat. Mitchell et Baker, deux alliés
du groupe Morgan parmi les banques commerciales, durent démissionner face
au scandale. James Perkins, le successeur de Mitchell, sépara immédiatement
les activités de banque commerciale de la National de celles de banque
d'affaires. Le discours de Roosevelt du 4 mars contre les « marchands
du temple » fut donc prononcé dans le climat créé
par Pecora et la Commission bancaire du Sénat, et le terrain se trouva
également préparé pour ce qui allait devenir le dispositif
Glass-Steagall. C'est
début mars que Pecora s'attaqua aux intérêts Morgan. Le conseil
de Morgan, John W. Dawis, ancien candidat à la présidence démocrate
en 1924 et ancien ambassadeur américain en Grande-Bretagne, déclara
que les questions posées par Pecora et la Commission bancaire étaient
insultantes et n'appelaient aucune réponse. Pecora, qui avait passé
des journées entières dans les bureaux de Morgan pour éplucher
tous ses comptes, contraignit alors la banque à s'exécuter, documents
en mains. Ce furent les fameuses auditions de mai et de juin, qui révélèrent
au public américain l'existence d'un véritable « gouvernement
parallèle », celui des « marchands du temple »
qu'avait dénoncés Roosevelt. Avant
ces auditions, le 11 avril, une nouvelle opération de déstabilisation
contre le dollar fut lancée pour tenter un chantage au chaos contre Roosevelt
et Pecora. La première réaction de Roosevelt fut de défendre
le dollar, mais il comprit vite qu'il ne pourrait battre les spéculateurs
à leur propre jeu. Accélérant son offensive au-delà
de ce qu'il avait lui-même pensé au départ, il décida
de changer de terrain : le 19 avril, il institua l'embargo sur l'or, renonça
au système d'étalon-or et fit introduire, dans une loi sur l'agriculture,
un amendement lui permettant d'étendre ses pouvoirs monétaires. Immédiatement,
Morgan et leurs alliés dénoncèrent la politique aventuriste
de Roosevelt et appelèrent au rétablissement d'une « monnaie
solide ». Mais l'opinion avait été préparée
à se méfier de la parole des banquiers, et leur orthodoxie financière
tomba dans l'oreille de sourds. Le directeur du Budget de Roosevelt, un partisan
des Morgan implanté au sein de l'Administration et que le Président
allait bientôt chasser, déclara alors : « C'est la
fin de la civilisation occidentale. » On voit ici qu'il ne s'agissait
pas de simples réformettes à la mode keynésienne ou social-démocrate.
Keynes, d'ailleurs, ne cessera, au cours des années du New Deal, d'écrire
à Roosevelt pour lui conseiller de ménager davantage les « milieux
d'affaires », ce dont le Président américain ne tint pratiquement
aucun compte. La
prochaine phase du combat concerna le remboursement des obligations de l'Etat
comportant une garantie-or. Roosevelt laissa se dérouler d'abord les auditions
du groupe Morgan. Celles-ci commencèrent le 24 mai, avec pour principaux
témoins J.P. Morgan Jr. et Thomas Lamont. Morgan déclara d'emblée
qu'il se flattait de représenter une tradition de banque d'affaires américaine
« utile au pays et assujettie à des règles éthiques ».
Très vite cependant, sous les coups de Pecora, il apparut que ces déclarations
pompeuses masquaient mal des manipulations constantes d'un club oligarchique.
Un nombre restreint d'hommes très puissants exerçait non seulement
un monopole de fait sur l'achat et la vente de titres, mais s'était emparé
de l'industrie américaine et, par toutes sortes de moyens de pression et
de corruption, contrôlait une élite de banquiers, de diplomates et
de politiciens. Les départements d'Etat, du Trésor et de la Justice
apparurent - comme ils le sont aujourd'hui - le centre de leurs opérations
au sein de l'appareil d'Etat, tandis que la Réserve fédérale
était tout simplement leur chose. Thomas
Lamont, l'homme de Morgan, répliqua que la croyance dans les pouvoirs extraordinaires
de sa banque était une « illusion populaire ». Ce à
quoi Pecora rétorqua chiffres en mains, en présentant les listes
de sociétés où les partenaires de Morgan siégeaient
au conseil d'administration, la liste de banques dont ils étaient directeurs
et les bilans du groupe. Il apporta alors la preuve que Morgan et ses vingt partenaires,
ainsi que leur associée de Philadelphie, Drexel and Co., n'avaient payé
- malgré leurs immenses avoirs - aucun impôt sur le revenu en 1931
et 1932. Morgan se défendit alors en disant qu'il avait simplement exploité
les lois existantes. « Si les lois sont mal faites, ce n'est pas mon
problème » déclara-t-il insolemment à la Commission.
Ce à quoi il lui fut répondu que l'on pouvait donc avoir une suspicion
légitime que ces lois avaient été faites sous son influence,
d'autant plus que l'administration fiscale, la fameuse Intemal Revenue Service
(IRS), n'avait jamais vérifié les comptes des Morgan ! Face
aux protestations de Morgan, Pecora présenta une dernière liste :
celle des clients favoris (preferred clients) de la banque, qui avaient
systématiquement bénéficié d'actions offertes à
des prix inférieurs à ceux cotés en Bourse. Ainsi apparurent
les noms de tout ce que les Etats-Unis comptaient d'hommes influents, dans tous
les milieux, et en particulier au sein des deux principaux partis du pays. De
plus, la preuve fut apportée que Morgan gérait l'un des aspects
les plus déterminants de la politique britannique, c'est-à-dire
le Fonds de stabilisation de la livre ! Lamont et J.P. Morgan en personne
coordonnaient et dirigeaient ses opérations. Deux membres de la Chambre
des lords, en Grande-Bretagne, étaient partenaires de la filiale anglaise
de Morgan, Morgan Grenfell. A ce point, toute l'opération d'influence anglo-américaine
se trouvait exposée. Dans des conditions d'autant plus gênantes qu'il
apparut que Morgan Grenfell, avec Hambros et N.M. Rothschild and Sons, avait
organisé un fonds de crédit revolving en faveur de l'Italie
de Mussolini, tout comme elle le faisait - à une échelle bien supérieure
- en faveur de l'Angleterre. Lorsque Pecora demanda à Morgan s'il n'était
pas gêné d'avoir imbriqué à ce point ses intérêts
avec ceux d'un gouvernement étranger, celui-ci répondit qu'il se
comportait toujours en « banquier de confiance », qu'il établissait
un « mur intérieur entre les affaires et la politique »
et surtout qu'il était inimaginable qu'il y ait un conflit d'intérêt
entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Il
faut comprendre ici que Morgan, soumis à un environnement auquel il n'était
pas habitué, et qui jugeait comme une initiative de mauvais goût
qu'on lui demande des comptes, s'enfonçait davantage, au fur et à
mesure des auditions. Ainsi,
excédé par les questions sur le respect des procédures et
des lois, il en vint à dire que toute mesure de régulation bancaire
était inutile et qu'il ne voyait donc pas pourquoi il aurait dû ou
devrait les respecter. Il affirma que les relations avec ses clients revêtaient
une confidentialité absolue et que jamais il n'en dirait quoi que ce soit
à la Commission, à l'Etat ni à personne. Le New York Times,
bien entendu, et quelques sénateurs sudistes, ses obligés, tentèrent
de le défendre. Glass s'en prit à Pecora pour être personnellement
trop rude avec tant d'hommes dignes d'estime, ce à quoi Pecora répliqua
qu'il ne faisait que représenter une loi plus haute, celle définie
par les principes constitutionnels - ce qui, personnellement, ne lui rapportait
que 225 dollars par mois. Face aux longs applaudissements des spectateurs, Glass
ne put que répliquer : « Oui, tout ce dont il s'agit
ici est un cirque, et tout ce qu'il nous manque, c'est les cacahuètes et
la limonade. » Morgan,
sûr de lui, apparut à la séance suivante de la Commission
avec une naine de cirque sur ses genoux, se croyant comique, et la photo parut
dans la presse du monde entier. Son arrogance et son mépris des êtres
humains se trouvèrent ainsi totalement exposés. Même le New
York Times, qui avait pourtant défendu l'élégant gentleman
qu'était M. Morgan contre la « vulgarité transpirante »
de M. Pecora, ne put que s'incliner. La presse pro-Morgan avait elle-même
été contrainte de publier les dépêches quotidiennes
donnant le compte-rendu des auditions. Pecora (op. cit.) conclut en allant
dans le sens de l'immense majorité de l'opinion : « Le
pouvoir de J.P. Morgan n'était pas une "grande illusion populaire", comme
M Lamont l'aurait dit, mais un fait dans toute sa brutalité. Il s'agissait
d'un grand courant alimenté par plusieurs sources : par ses dépôts,
ses prêts, ses lancements de sociétés, ses postes d'administrateur,
sa position prééminente de banque d'affaires, son contrôle
de holdings qui, à leur tour, contrôlaient de très nombreuses
filiales, et enfin par les liens de pressante gratitude dans lesquels il tenait
habilement les membres de sa liste préférentielle de clients favoris.
Cela atteignait tous les coins et recoins du pays, et pénétrait
tant au sein de l'Etat que du monde des affaires. Les problèmes soulevés
par une telle institution vont bien plus loin que ceux qui peuvent être
résolus par une réglementation bancaire, au sens étroit du
terme. Il peut s'agir d'un formidable rival pour le gouvernement lui-même. » Le
scandale était alors immense : le secrétaire au Trésor,
Woodin, qui allait plus tard devoir se retirer, figurait lui aussi sur la liste
préférentielle de Morgan ! Roosevelt
se trouvait donc, devant l'opinion, en position de force et les banquiers étaient
politiquement discrédités. Il saisit l'avantage en étendant
son offensive. Alors
que le sénateur Glass avait tenté de faire passer au Sénat
une loi étendant les pouvoirs de la Réserve fédérale,
contenant une clause réaffirmant son indépendance vis-à-vis
du Trésor et affirmant son statut de banque privée, Roosevelt demanda
au président de la Commission bancaire à la Chambre des représentants,
Steagall, de présenter un projet de loi parallèle, confirmant mais
n'accroissant pas les pouvoirs de la Réserve fédérale et,
surtout, établissant le divorce définitif entre banques de dépôt
et banques d'affaires. Les textes de Steagall et de Glass furent finalement réunis
en un seul, le fameux Glass-Steagall Act, voté à la fin juin 1933,
qui vient d'être aboli par le président Clinton il y a quelques mois.
Certes, le Trésor ne se substituait pas à la Réserve fédérale,
mais les pouvoirs des banques se trouvaient sérieusement diminués
et contrôlés, tant dans le domaine des activités (séparation
obligatoire) que dans le domaine géographique (pas d'allégements
à l'interdiction d'exercer l'activité dans plus d'un seul Etat de
l'Union). La tentative de Glass en faveur de Morgan et des banques se trouvait
ainsi retournée contre elle-même, bien que Roosevelt ne fût
pas entièrement satisfait d'un texte qui laissait encore trop de souplesse
à la Réserve fédérale, ce qui avait une importance
limitée sous un pouvoir fort, mais allait permettre aux banques de reprendre
plus tard leur influence sous des pouvoirs plus faibles. Le
26 mai, jour de l'affrontement entre Glass et Pecora sur le « cirque »,
Roosevelt présenta une loi abolissant la clause-or dans les contrats de
prêt ou les obligations et autorisant les remboursements en dollars, c'est-à-dire
dans la « devise courante » sans garantie-or. Non seulement
il était interdit d'émettre de nouvelles obligations comportant
une clause-or, mais les anciens dollars ou les anciennes obligations à
garantie-or ne pouvaient en aucun cas être remboursés en or. Cette
dernière disposition provoqua la colère des banquiers d'affaires,
qui avaient accumulé spéculativement des titres à garantie-or
en espérant qu'eux-mêmes et leurs meilleurs clients feraient avec
ces titres une excellente affaire - au détriment des réserves d'or
du pays. Le 28 mai, le texte gouvernemental fut cependant approuvé par
les Commissions bancaires des deux Chambres. Le
26 mai, la Loi sur l'industrie fut votée au Congrès : elle
comprenait un programme de grands travaux pour 3,3 milliards de dollars, tout
en prévoyant des dispositions fiscales plus contraignantes afin d'éviter
l'évasion pratiquée auparavant par Morgan et ses alliés.
Roosevelt demanda également - et obtint - une extension des pouvoirs présidentiels
pour relever les droits de douane afin de protéger l'industrie américaine
et d'inciter à une relance des investissements dans ce domaine. Ce
que l'on appela alors la « cabale des banquiers » décida
qu'après avoir perdu la première manche économique, elle
devait tenter de l'emporter dans une seconde, sur le terrain directement politique. Ainsi,
entre avril et juin 1934, le groupe Morgan décida de soutenir un plan de
déstabilisation du gouvernement américain. L'objectif était
de créer une situation de chaos dans laquelle ce que certains appelaient
la « révolution de Roosevelt » pourrait être
arrêtée. Pour cela, Morgan - qui comptait parmi ses associés
de nombreux admirateurs de la marche sur Rome de Mussolini et qui, rappelons-le,
finançait le Duce - entreprit de recourir à des milices armées
et à des anciens combattants de la Grande Guerre insatisfaits. Il réunit
à cet effet quelques hommes déterminés. Leur
attention se porta sur l'American Legion, qu'ils finançaient depuis 1919
et utilisaient jusque-là pour lutter contre les syndicats « rouges ».
Les chefs de cette Legion avaient reçu le surnom de « Famille
Royale », tant leurs mœurs étaient britanniques et leurs identités
patriciennes (banquiers, courtiers de bourse, avocats d'affaires, etc.). En
même temps, ils tentèrent de coopter la rivale de la Legion, les
Veterans of Foreign Wars (Vétérans de guerres étrangères,
VFW), qui étaient moins antisyndicalistes que la Legion et ne voulaient
pas être des « jaunes », mais qui, au fur et à
mesure de l'aggravation de la dépression, entendaient imposer le paiement
immédiat de leurs primes d'anciens combattants, prévu seulement
en 1945, et devenaient de plus en plus enragés. L'homme
que les Morgan entendaient manipuler en faveur de leurs intérêts
était le Major General Smedley Darlington Butler, dont ils espéraient
exploiter le patriotisme. Butler cependant n'avala pas l'appât qu'on lui
tendait et dénonça finalement le complot, ce qui mit un terme aux
menées des banquiers. Cette
histoire, très peu connue en Europe, mérite d'être contée
brièvement, car elle éclaire le combat de Roosevelt en montrant
l'opposition qu'il dut affronter, bien au-delà des urnes, des salons de
Washington et des Commissions du Congrès. Elle permet aussi de mieux comprendre
l'histoire américaine contemporaine, et notamment les extrêmes jusqu'auxquels
sont allés les ennemis de Kennedy, de Martin Luther King et de LaRouche.
Car la violence n'y est pas une dérive des ghettos ou de classes moyennes
exaspérées, mais une composante de l'oligarchie elle-même,
la méthode qu'elle utilise lorsque son pouvoir se trouve menacé. 4.
Le fascisme de l'oligarchie financière américaine Il
devenait alors de plus en plus évident, pour quiconque se penchait sur
le problème, que l'American Legion et ceux qui la soutenaient politiquement
et financièrement étaient de moins en moins démocrates et
de plus en plus à la dérive. Dès 1923, le commandant en chef
de la Legion, Alvin Owsley, avait ouvertement soutenu Mussolini et estimé
que le fascisme était une option politique viable pour les Etats-Unis.
« Si jamais il en est besoin, déclara-t-il, l'American Legion
est prête à protéger les institutions de son pays et ses idéaux
tout comme les fascistes ont traité les forces destructrices qui menaçaient
l'Italie. N'oubliez pas que les fascistes sont aujourd'hui pour l'Italie ce que
l'American Legion est pour les Etats-Unis. » En mars 1931, l'American
Legion fit passer une résolution exprimant son admiration pour Mussolini,
et ses chefs s'inquiétaient ouvertement de la pollution de la race américaine
par des « non aryens » . On ne s'étonnera pas, dès
lors, d'apprendre que ce mouvement d'anciens combattants à la nature un
peu particulière servait de base de recrutement pour le Ku Klux Klan. En
même temps, des provocateurs au sein du Parti communiste américain
entretenaient un climat de violence et de confusion propice à toutes sortes
de menées. Cependant,
Butler, le plus décoré des officiers d'active américains,
fit alors un discours à la convention de l'American Legion, dans le Connecticut,
où il s'en prit aux banquiers et à Wall Street déclarant
notamment : « J'ai aidé à violer la souveraineté
d'une bonne demi-douzaine de républiques d'Amérique centrale pour
le compte de Wall Street. En Chine, j'ai tout fait pour que les opérations
de la Standard Oil puissent se poursuivre sans problèmes. J'avais un racket
d'enfer et j'ai été récompensé par des honneurs, des
médailles et des promotions. J'aurais pu donner quelques bons conseils
à AI Capone. Le mieux qu'il ait jamais pu faire, c'est de racketter trois
villes en même temps. Les Marines, eux, opéraient sur trois continents. »
Le 5 décembre 1931, Butler fit publier dans le Liberty Magazine
un article intitulé : « Que les Amiraux aillent se faire
voir ! Pourquoi j'ai pris ma retraite à 50 ans. » Fin
juillet 1932, la Bonus Army (l'armée des anciens combattants qui réclamaient
le paiement de leurs primes) descendit sur Washington. Plus de 10 000 hommes
en colère campèrent alors sur les rives de l'Anacostia. Butler encouragea
ces hommes à se battre pour leurs droits, mais parvint à éviter
un bain de sang en leur conseillant de ne pas céder aux provocations et
de rentrer chez eux, où les gouverneurs de leurs Etats respectifs allaient
leur fournir des aides conséquentes. L'on échappa ainsi de peu au
pire. Roosevelt
fit l'éloge de Butler. Ce dernier, qui se flattait de n'avoir jamais voté
démocrate de toute sa vie, envoya à Roosevelt, dès son élection,
un télégramme disant : « Nous saluons votre nomination
comme l'un des plus grands bienfaits que puisse recevoir une nation à un
moment d'adversité. » Au moment de l'attentat contre Roosevelt,
en février 1933, Butler se demanda tout haut si le bras de l'assassin n'avait
pas été armé par Wall Street et ses banquiers. Ainsi, sur
une base anti-Wall Street, Butler et Roosevelt se retrouvaient du même côté
de la barrière politique. L'objectif
du clan Morgan fut précisément, dès lors, de retourner Butler
contre Roosevelt. Leur pari était de faire de Roosevelt un dangereux socialiste,
que Butler, en bon « conservateur », détesterait encore
davantage que les banquiers. Butler
n'était peut-être pas le candidat le plus facile pour l'entreprise
de déstabilisation ainsi prévue par Morgan et ses alliés,
mais ces derniers savaient bien que l'American Legion et les VFW à eux
seuls ne suffiraient pas. Il fallait un leader charismatique et Butler était
le seul disponible. Sa rhétorique antibanques et anti-Wall Street pouvait
même être utile, comme la rhétorique anticapitaliste et populiste
de Mussolini, pour masquer les intentions des comploteurs. Ceux-ci se mirent donc
à l'œuvre, espérant que Butler serait entraîné par
ses faiblesses et l'aveuglement de sa base. 5.
Le complot contre Roosevelt L'opération
pour engager Butler dans un complot commença, d'après les documents
dont on dispose, dès le 1er juillet 1933, après l'échec des
Morgan devant la Commission bancaire du Sénat. Deux dirigeants de l'American
Legion rendirent alors visite à Butler en Pennsylvanie. Il s'agissait de
Bill Doyle et de Gerald McGuire. McGuire travaillait pour le colonel Grayson Mallet-Prevost
Murphy, qui dirigeait une maison de courtage new-yorkaise négociant des
actions et des obligations internationales. Grayson Murphy se trouvait sur la
liste des meilleurs clients de Morgan et était l'un des directeurs de la
Morgan's Guaranty Trust Bank ainsi que de plusieurs sociétés associées
aux Morgan. Cet homme avait joué un rôle important dans le syndicat
de prêteurs organisé en faveur de l'Italie et avait, pour cette raison,
été décoré par Mussolini en personne. Dès 1903,
il avait été sélectionné par Theodore Roosevelt pour
des « opérations parallèles », consistant principalement
à organiser des interventions militaires américaines en Amérique
latine pour imposer le remboursement de dettes publiques et privées. Et
juste après la Grande Guerre, il voyagea fréquemment en Italie,
notamment pour y rencontrer Mussolini avant la marche sur Rome, sans que le gouvernement
de son pays en soit informé. McGuire
annonça à Butler qu'ils venaient à lui pour qu'il prenne
le commandement d'un groupe de « légionnaires » déçus
par leur direction et exigeant un engagement plus radical « en faveur
du soldat ». Ils lui proposèrent de prononcer un discours à
leur convention nationale, à Chicago, mettant en cause les chefs « trop
modérés » de la Legion d'alors. Butler, bien entendu,
exprima sa sympathie mais, malgré son anti-autoritarisme qui avait été
bien « profilé », déclina leur invitation car
il n'entendait pas se mêler des querelles au sein de la Legion. McGuire
tenta alors d'exciter le colérique Butler contre Roosevelt. Il lui dit
qu'il était chargé d'inviter les VIP à la convention et qu'il
était l'un des proches collaborateurs du commandant national, le général
Louis Johnson, un ancien secrétaire à la Défense dont le
nom, par ailleurs, peut être retrouvé sur la liste préférentielle
des Morgan. McGuire assura qu'il s'était arrangé pour faire figurer
le nom de Butler sur la liste des invités, mais que Johnson ayant montré
la liste à Louis Howe, le secrétaire politique personnel de Roosevelt,
celui-ci avait biffé le nom de Butler en déclarant que le Président
ne désirait en aucun cas sa présence. Ils dirent à Butler
qu'aucune raison n'avait été donnée à cette hostilité
présidentielle. mais qu'eux s'étaient arrangés pour qu'il
puisse venir de toutes façons, comme délégué d'Hawaii,
ce qui lui donnerait le droit de prendre la parole. Cependant,
cette histoire parut étrange à Butler, qui refusa encore la proposition.
Il dit plus tard qu'il avait eu clairement le sentiment qu'on essayait de le monter
contre Roosevelt. Cependant, Doyle et McGuire revinrent à la charge. Ils
dirent à Butler que ce serait indigne de lui de parler au seul nom d'Hawaii,
depuis la salle, mais qu'ils avaient entrepris de rassembler deux à trois
cents légionnaires pour le soutenir à la convention, auxquels ils
payeraient tous les frais de transport et de séjour à Chicago. Ces
hommes auraient eu pour but de créer une véritable émeute
en faveur de Butler, jusqu'à ce qu'il prononce son discours. « Un
discours sur quoi ? », demanda Butler. Doyle et McGuire lui tendirent
alors un texte qui était un appel vibrant en faveur de l'étalon-or,
exigeant un virage à 180 degrés de la politique de Roosevelt ! Butler
apprit plus tard que ce discours avait été écrit par John
W. Davis, l'ancien candidat démocrate à la présidence qui
avait été le conseil de la banque Morgan et de J.P. Morgan en personne
lors des auditions devant la Commission bancaire du Sénat. Sans que Butler
en ait eu connaissance, l'un des organisateurs de ce complot était le Comité
pour un dollar et une devise solides, un groupe composé par les principaux
membres de la liste préférentielle de Morgan. McGuire était
lui-même l'un des dirigeants de ce Comité, qui produisait des flots
de propagande anti-Roosevelt et pro-étalon-or. Peu
de temps après cette seconde visite, qui n'avait pas eu plus de succès
que la première, McGuire revint voir Butler, mais cette fois tout seul.
Il lui révéla certains de ses soutiens financiers : Grayson
Murphy, bien entendu, puis R.S. Clark, membre de la liste préférentielle
du groupe Morgan et héritier de la famille Singer, et enfin John S. Mills,
du clan du Pont, tous par ailleurs membres du Comité pour un dollar solide. Cependant,
Butler continua à refuser la proposition. C'est alors Clark qui vint le
rencontrer, tentant de le persuader que les primes des anciens combattants ne
devaient pas être payées en « monnaie de singe »
de Roosevelt, mais dans un dollar solide. Butler répliqua qu'il lui paraissait
que le discours qu'on voulait lui faire prononcer était un « big
business speech », qui n'allait pas changer l'état d'esprit du
Président des Etats-Unis. A quoi Clark répliqua en riant :
« Vous devez savoir que le Président est un homme faible.
Il se ralliera rapidement à nos idées. Il est né dans sa
classe. Il a été élevé dans sa classe sociale et il
nous reviendra. » Clark,
heureusement, se trompait lourdement, tant sur Roosevelt que sur Butler. Lorsqu'il
proposa à Butler, qui n'était pas riche, de payer l'hypothèque
de sa maison et de prendre soin de sa famille, celui-ci, furieux, rejeta son offre. Une
semaine après, en cet automne 1933, la convention de la Legion eut lieu
à Chicago et adopta par acclamations une résolution en faveur de
l'étalon-or. McGuire, de retour de la convention, alla voir Butler et lui
dit qu'ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient, même sans lui : la résolution
en faveur de l'étalon-or et l'élection, au poste de commandant,
d'un de leurs hommes, Frank N. Belgrano Jr., vice-président de la Bank
of Italy-Bank of America de Gianinni, celle-là même qui gérait
les comptes de Mussolini aux Etats-Unis et dans le monde entier ! Butler
répliqua à McGuire : « Oui, mais vous n'avez pas
soutenu la prime des soldats. » A quoi McGuire répondit cyniquement :
« Mais nous avons besoin d'un dollar solide avant que cela vaille la
peine de soutenir la prime ! » Ils se séparèrent
sur ces paroles, ce qui n'empêcha pas McGuire de revenir à la charge
à plusieurs reprises encore, sans plus de succès. Roosevelt,
parmi ses conseillers et au sein de son cabinet, était certes entouré
d'agents du groupe Morgan. Cependant, ils le jugeaient trop imprévisible
et indépendant d'esprit. Le 6 novembre 1933, il fut le premier dirigeant
occidental à reconnaître l'Union soviétique. Les banquiers
dénoncèrent « un nouveau Rapallo avec les Soviets ».
Les Britanniques craignaient que l'Amérique, en rompant l'isolement de
l'URSS, ne torpille leurs plans visant à organiser un affrontement entre
l'Allemagne nazie et la Russie soviétique. L'initiative de Roosevelt fut
donc considérée comme très dangereuse. La « cabale
des banquiers » éleva le ton. Thomas Lamont prononça alors
un incroyable discours devant la Foreign Policy Association, se livrant à
un éloge sans nuances de Mussolini et de ses méthodes, soulignant
que « le fascisme, en tant que politique économique et sociale,
marche très bien » (sous-entendu, mieux que notre régime
ici, en Amérique). C'est
alors que le 1er décembre 1933, McGuire partit avec sa famille pour un
long voyage en Europe. Il passa sept mois en France, en Italie fasciste et en
Allemagne nazie, en Angleterre, en Hollande et - dit-on - en Russie. Il expliqua
plus tard à Butler qu'il participait à une mission d'étude
sur les relations entre organisations de soldats et mouvements de masse fascistes.
Il affirma que pendant son séjour à Paris, il avait travaillé
directement à partir des bureaux de Morgan et Hodges. Il pensa que l'organisation
des Croix-de-feu françaises était le meilleur modèle pour
les Etats-Unis et en référa à ses amis anglais, puis américains. En
même temps, pendant le printemps 1934, il se formait aux Etats-Unis des
organisations paramilitaires plus ouvertement fascistes, comme les Silver Shirts
et les Crusaders, contre les syndicats et les « rouges ».
D'autres encore, comme les Sentinels of the Republic, étaient directement
financées par des intérêts financiers, comme ceux des familles
Pew et Pitcarin, alliées des Morgan. Dans la tradition d'une maçonnerie
sudiste de « droite », le Southem Committee to Uphold the
Constitution reçut un flux de financement bancaire « nordiste ».
A Hollywood même, l'acteur Victor McLaglen lança la Califomia Light
Brigade, prête à marcher contre toute menace d' »anti-américanisme ».
Toutes ces organisations et bien d'autres, qui essaimèrent dans le pays,
ne se trouvaient pratiquement pas inquiétées par le FBI d'Edgar
Jay Hoover. Leurs activités s'intensifièrent au début de
l'été 1934, soutenues par un barrage médiatique élevé
contre le « New Deal socialism » de Roosevelt et la supposée
« menace rouge ». De nombreux articles parurent sur le « miracle
économique » de Mussolini, qui avait « fait cesser
le chômage » et rétabli l'ordre. Par exemple, dans le numéro
de juillet 1934 de Fortune, le magazine de Henry Luce, tous les articles
chantent la gloire du Duce. Roosevelt
ne recula cependant pas. En juin 1934, pour la première fois dans l'histoire
américaine, il ordonna l'arrêt de la saisie (foreclosure)
des propriétés agricoles et établit un système de
parité - le prix de vente ne pouvait être inférieur au prix
de revient - pour le paiement des récoltes. Il mit en place la Security
and Exchange Commission (la Commission des opérations de Bourse américaine)
pour mettre un terme aux formes les plus choquantes de spéculation et créa
des agences régulatrices pour contrôler la radio et les communications
en général. Mais
l'initiative politique la plus marquante qu'il prit fut de garantir les droits
des syndicats, d'arrêter les manœuvres patronales pour empêcher la
syndicalisation et d'imposer le respect des conventions collectives. Cette initiative,
qui culmina dans le Wagner Act de 1935, véritable loi sur les droits du
travail, permit l'expansion et le renforcement, particulièrement parmi
les travailleurs de l'industrie, de forces syndicales qui allaient être
utilisées par Roosevelt pour contrer directement la mobilisation fasciste
organisée par les cliques que sponsorisaient les Morgan. Roosevelt, en
prenant personnellement la responsabilité de combattre pour le droit des
travailleurs à s'organiser et en organisant leur protection contre les
excès du patronat, ainsi qu'en assurant aux agriculteurs leur survie, se
dota d'une large base sociale favorable à sa politique. Cependant,
quand McGuire revint d'Europe, fin juillet 1934, l'agitation fascisante était
à son comble. Dès son retour, il confia à Butler qu'il était
temps de rassembler les soldats. Le modèle des Croix-de-Feu lui paraissait
le bon pour les Etats-Unis, car les soldats n'étaient pas mûrs pour
des actions directement politiques, mais pouvaient être rassemblés
dans un but « moral » (sic) et avec des « objectifs
économiques ». Il ne s'agissait pas de remplacer directement
Roosevelt par quelqu'un d'autre, mais de le faire changer de politique, c'est-à-dire
de le faire passer sous les fourches caudines des banquiers. Sans changement constitutionnel,
affirmait McGuire, on pourrait faire nommer, sous la pression des mouvements d'anciens
combattants, un « supersecrétaire » auprès d'un
Président à la santé affaiblie. « Nous allons
commencer une campagne de presse disant que la santé du Président
décline, et nous pourrons le faire car nous avons toute la grande presse
avec nous » se vanta McGuire. Le peuple américain, qui n'est
pas très malin, se laissera faire, ajouta-t-il. Il mentionna que le général
Hugh Johnson, que Roosevelt avait placé à la tête de la National
Recovery Administration, lui aurait paru un bon candidat au poste de supersecrétaire,
mais qu'il parlait trop et allait « se faire virer » par le
Président. C'est ce qui arriva quelques semaines plus tard, et Butler demanda
alors à McGuire comment il pouvait être si bien informé. Il
reçut la réponse suivante : « Nous sommes auprès
du Président tout le temps. Nous avons autour de lui nos informateurs. » Maintenant
que Johnson n'est plus là, il nous faudra quelqu'un d'autre, continua McGuire.
Vous, Butler, devriez être prêt à prendre la tête de
500 000 hommes et à les mener à Washington dans un an. « Tout
sera constitutionnel, poursuivit-il, nous ferons un peu à Roosevelt ce
que Mussolini fit au roi d'Italie, sa fonction sera d'inaugurer des chrysanthèmes,
comme celle du Président des Français. » En
même temps que McGuire rencontrait Butler à Philadelphie, Jouett
Shouse, un protégé de John J. Raskob, avocat des du Pont opérant
dans la galaxie Morgan, convoquait la presse à Washington pour annoncer
la formation d'un nouveau groupe d'influence politique, l'American Liberty League.
Raskob, par ailleurs ancien directeur de General Motors, était l'ancien
président du Comité national démocrate qui avait dirigé
la désastreuse campagne d'Al Smith. Roosevelt avait éliminé
Shouse et Raskob de la direction du Parti démocrate dès qu'il avait
été en mesure de le faire. La
Liberty League se présenta comme « n'étant pas anti-Roosevelt »
. Cependant, elle rassemblait principalement des obligés et des collaborateurs
du groupe Morgan, dont John W. Davis, Al Smith et Irenee du Pont, la gestionnaire
de la fortune du Pont, contrôlée par Morgan. Un véritable
« chœur antique » fut ainsi composé, avec l'adhésion
de plus de deux cents personnes formant un conseil du mouvement, dans lequel on
pouvait notamment trouver un J. Howard Pew, de la société Sun Oil
et fondateur des Sentinels of the Republic, ou un David Reed, sénateur
de Pennsylvanie, qui avait déclaré en mai 1932, en plein Sénat :
« Je ne me sens pas souvent jaloux d'autres pays ou d'autres gouvernements,
mais je dis que si mon pays avait jamais besoin d'un Mussolini, eh bien, ce serait
maintenant. » Le trésorier de cette Liberty League un peu
particulière n'était autre que Grayson Mallet-Prevost Murphy ! Une
opération politique de grande envergure contre Roosevelt se trouvait mise
en place, avec une « tête » et des « tentacules »
de toutes sortes, ce qui fut confirmé par le comportement de la League,
qui devint de plus en plus agressif à l'égard de Roosevelt, notamment
à partir de novembre 1934, en organisant une campagne de presse constante
et coordonnée au sommet. 6.
Le complot déjoué Face
à cette évolution des choses, Butler, qui jusque-là voyait
en McGuire un « électron libre » (loose cannon),
comprit que le complot, bien qu'il parût hors normes, existait bel et bien.
Sachant qu'il allait être attaqué, menacé et moqué,
il se décida tout de même à le dénoncer car il jugea
que c'était son devoir d'empêcher la déstabilisation de son
pays et de sa présidence. Il fit part de son intention à Tom O'Neill,
le directeur du Philadelphia Record. Celui-ci mit sur la piste son meilleur
journaliste d'investigation, Paul Comley French, et conseilla à Butler
d'attendre que son hypothèse soit vérifiée et ses dires confirmés.
Il ne s'agissait donc pas du tout d'une dénonciation irréfléchie,
sur un coup de tête, mais d'une décision longuement mûrie,
avec une vérification par un tiers. Début
septembre, French alla prendre contact avec McGuire dans les bureaux de son employeur
new-yorkais, Grayson Murphy. McGuire confirma à French qu'il s'agissait
bel et bien de détruire la présidence et de créer une forme
de gouvernement « autoritaire » aux Etats-Unis. French déclara
plus tard, devant la commission du Sénat, que McGuire lui avait confié :
« Nous avons besoin d'un gouvernement fasciste pour sauver ce pays
des communistes. » Il ajouta que pour obtenir l'argent permettant
à l'opération de se dérouler, il n'aurait qu'à téléphoner
à John W. Davis, l'avocat de Morgan que nous avons déjà vu
à l'œuvre, et à W.R. Perkins, de la National City Bank. Il cita,
parmi les hommes prêts à participer à l'opération,
Frank Belgrano, le nouveau « commandant » de l'American Legion.
Il affirma que ceux qui le soutenaient avaient déjà un plan pour
combattre le chômage en ouvrant des « camps de travail »
comme en Allemagne nazie ou dans l'Angleterre de Ramsay McDonald. McGuire
souligna enfin que le détonateur serait une crise financière organisée
par ses amis, en bloquant les crédits en faveur des programmes du New Deal
et en provoquant une hausse des taux d'intérêt. Alors, il y aurait
une agitation des « forces de gauche », qu'au besoin ils entretiendraient
et qui fournirait le prétexte à un contrecoup, avec « l'équivalent
moderne d'un grand homme sur un cheval blanc entrant dans Washington ».
Finalement, il dit que pour la « démonstration de force »
les armes ne manqueraient pas, puisque la famille du Pont était dans le
coup et qu'elle contrôlait la Remington Arms Company. Butler
se décida alors à faire éclater le scandale, et French et
O'Neill l'assurèrent de leur appui. Cependant, l'administration Roosevelt
avait déjà eu vent de l'affaire - rappelons qu'elle pouvait d'autant
mieux contrôler les intérêts Morgan que certains se trouvaient
en son propre sein, ce qui n'avait pas que des désavantages - et Butler
fut approché par la Commission de la Chambre des représentants sur
l'investigation des activités nazies aux Etats-Unis (Special House Committee
to Investigate Nazi Crimes in the United States). Immédiatement, il donna
son accord pour témoigner et les auditions commencèrent le 19 novembre
1934. En
même temps, pour assurer le coup, trois jours avant, French et Butler avaient
fait éclater le scandale dans The Philadelphia Record et The
NewYork Post, deux journaux à grand tirage, qui n'étaient en
rien des « tabloïds ». Le
représentant John McCormack, coprésident de la commission, démocrate
du Massachusetts et allié de Roosevelt, conduisit les débats pour
rendre publics tous les faits. Dès
que la Commission se mit en place, l'histoire fit le tour du pays. Les « comploteurs »
multiplièrent alors leurs dénégations, en tentant de ridiculiser
le témoignage de Butler, comme celui-ci l'avait craint. Le New York Times
ne publia rien sur les accusations en première page, se bornant à
présenter un montage d'assertions pour les faire paraître fantaisistes
ou extrêmes. Ils tentèrent aussi de dépeindre Butler en vieux
militaire d'opérette, comme si ce n'était pas lui qui avait réussi,
en juillet 1932 à Washington, à calmer le très réel
danger insurrectionnel qu'avait représenté la Bonus Army. Morgan
déclara : « Des histoires à dormir debout. Trop
ridicules pour mériter un commentaire. » Partout, cette version
fut répandue par une presse complaisante envers ses sources de financement. Nulle
part, si ce n'est enterrées dans les pages intérieures et en petits
caractères, on ne vit, par exemple, les affirmations de l'autre coprésident
de la Commission, le représentant démocrate de l'Etat de New York,
Samuel Dickstein, suivant lesquelles « Butler a bel et bien des preuves.
Il n'est pas homme à faire de telles accusations sans avoir des faits pour
les étayer ». McGuire,
qui avait au départ tout nié en bloc, dut alors revenir témoigner.
Il ne cacha plus ses rapports avec Robert Clark et brandit même des chèques
que celui-ci avait signés en sa faveur pour de relativement fortes sommes.
Il admit la tentative d'influence exercée sur Butler pour le faire parler
en faveur de l'étalon-or devant les soldats, mais prétendit que
c'était simplement dans le souci amical de lui faire gagner un peu d'argent
et que le général s'était mépris sur ses intentions
et celles de ses amis. Il nia d'autant plus l'essentiel, c'est-à-dire le
complot politique, et prétendit que Clark n'avait aucun intérêt
dans les mouvements fascistes. McGuire
ne savait alors pas que les membres de la Commission avaient entre leurs mains
sa correspondance avec Clark décrivant ses recherches effectuées
en Europe, tous frais payés, à la demande de Clark, sur les mouvements
de masse fascistes. McGuire
dut revenir pour une troisième audition, au cours de laquelle il fut à
plusieurs reprises pris à mentir et où ses contacts avec des mouvements
fascistes européens furent exposés. Finalement, la Commission publia
un rapport préliminaire de huit mille mots dans lequel elle résuma
les témoignages accusateurs, révéla des détails du
complot et souligna les mensonges nombreux et répétés de
McGuire. Elle ajouta un paragraphe assassin déclarant : « Cette
Commission n'a pas la moindre preuve devant elle qui lui permettrait de faire
venir témoigner des hommes comme John W Davis, le général
Hugh Johnson, le général James G. Harbord, Thomas W. Lamont, l'amiral
William S. Sims ou Harford McNider. La Commission ne prendra pas en considération
les noms prononcés au cours des témoignages sur la simple base de
rumeurs. Cette Commission n'accorde aucune importance aux rapports prématurés
de journaux, lorsqu'ils ont été publiés avant que les témoignages
correspondants aient été présentés. » En
fait, Roosevelt, qui avait inspiré en grande partie l'évolution
des travaux de la Commission, faisait ainsi savoir à ses ennemis et à
l'opinion américaine qu'il savait à quoi s'en tenir, sans vouloir
un conflit frontal qu'il estimait dangereux pour tous. Le « coup »
ne pouvait dès lors plus se dérouler comme prévu, et Roosevelt
comme Butler considéraient que c'était là l'essentiel. Cependant,
Roosevelt ainsi que les représentants Dickstein et McCormack entendaient
bien que les travaux de la Commission se poursuivent et firent comprendre qu'ils
allaient convoquer Clark. Ce dernier alors se déconsidéra en prétendant
être retenu en Europe par « un voyage d'affaires important ».
Lorsque le magazine Time s'efforça à nouveau de ridiculiser Butler,
sous la direction de Luce, l'opinion se retourna contre lui. Le même ferment
populiste que les banquiers avaient tenté de coopter en leur faveur jouait
désormais contre eux, et vingt-sept ans plus tard, McCormack put déclarer
à son interviewer Jules Ascher : « Time a toujours
été la plus immonde publication qui ait jamais existé. Je
l'ai dit en public à plusieurs reprises. Ils ne couvrent pour ainsi dire
jamais la vérité. Si le général Butler n'avait pas
été le grand patriote qu'il fut, et s'ils [les comploteurs] avaient
été capables de garder leurs menées secrètes, le complot
aurait très bien pu réussir, compte tenu des conditions qui étaient
celles de cette époque-là. Si les comploteurs étaient parvenus
à se débarrasser de Roosevelt, on ne peut imaginer ce qui aurait
été mis à sa place. » En
effet, le 15 février 1935, la Commission publia un rapport sur le résultat
complet de ses investigations déclarant, à propos du témoignage
de Butler : « Dans les quelques semaines d'existence de la Commission,
elle a obtenu des preuves que certaines personnes ont tenté d'établir
une organisation fasciste à la tête de ce pays. On ne peut nier que
ces tentatives aient été discutées, planifiées et
auraient pu être exécutées quand les soutiens financiers l'auraient
éventuellement jugé bon. » Arrivés
à ce point de notre analyse historique, trois conclusions majeures doivent
être source de réflexion et d'inspiration pour aujourd'hui :
- L'échec
de l'Etat libéral et du « marché autorégulateur »,
consacré par la crise de 1929 et l'incapacité du gouvernement Hoover
à faire face, conduisit à une crise majeure du système politique
américain. Le New Deal de Franklin Delano Roosevelt en fut « la
sortie par le haut » : le rejet de l'étalon-or, politiquement
imposé aux intérêts de l'oligarchie financière, permit
l'émission massive de crédits en faveur de grands projets infrastructurels
et d'une politique sociale ambitieuse. A l'inverse, comme le note Karl Polanyi
(La Grande Transformation, « 19.Gouvernement populaire et économie
de marché »), en France, « le parti socialiste
était au gouvernement mais à la condition qu'aucun embargo ne soit
imposé aux exportations d'or. Le New Deal français [voulu par Léon
Blum, Nda] n'avait aucune chance de réussir, puisque le gouvernement avait
les mains liées [par les grandes banques françaises et britanniques,
Nda] sur la question cruciale de la monnaie ». Ceci, bien entendu,
est édifiant pour la France et l'Europe de l'an 2000, dans lesquelles,
pour l'instant, un euro asservi aux conditions de Maastricht et au pacte de stabilité
de Dublin-Amsterdam joue le même rôle économiquement paralysant
que l'étalon-or dans les années 30. D'où l'urgence absolue
de mettre aujourd'hui la Banque centrale européenne sous le contrôle
d'intérêts politiques pour réorienter monnaie et crédit
vers la réouverture de grands chantiers en Europe, en Eurasie et en Eurafrique.
- Sans
Roosevelt et le combat politique qu'il mena, une variété de « fascisme
américain » aurait très probablement émergé
dans la confusion d'alors. Le New Deal combina une re-socialisation de l'économie
et le développement scientifique et technologique du pays ; ce fut
ainsi le seul modèle démocratique possible de sortie du « libéralisme
à l'anglaise » (dégénéré en dictature
financière), à l'opposé du fascisme italien ou nazi et du
communisme. L'Angleterre de Clement Attlee, dans une certaine mesure, l'économie
so¬ciale de marché allemande et l'économie planifiée française
de Jean Monnet furent des variations européennes de ce même modèle
qui permirent, notamment dans la France et l'Allemagne de l'après-guerre,
une reconstruction organisée et fondée sur des méthodes modernes
de productivité.
- Roosevelt
s'inscrivit dans la tradition du « General Welfare » et de
l' »économie physique » américaine du XIXe siècle,
c'est-à-dire de Friedrich List, d'Alexander Hamilton et d'Henry Carey,
en partie consciemment, en partie porté par la dynamique de son combat.
La politique américaine de mobilisation de guerre fut un succès
car elle s'inspira de ces mêmes principes ; et le « Global
New Deal » (New Deal à l'échelle mondiale) que Roosevelt
envisageait avant sa mort reste une référence pour sortir de la
crise actuelle, alors que l'oligarchie anglo-américaine a repris le pouvoir
politique et idéologique, dans cette vision absurdement caricaturale des
années 30, que nous revivons.
7.
La mobilisation pour la guerre Dans
la période qui suivit les auditions de Butler, en tout cas, les intérêts
du groupe Morgan durent plier l'échine. Au cours de sa campagne présidentielle
de 1936, Roosevelt renforça son avantage tactique et remporta une très
large victoire, perçue comme la défaite du « big business ».
Il déclara, le 26 juin 1936, qu'il entendait représenter l'intérêt
général (General Welfare) contre la « tyrannie économique
de certains », et le « pouvoir organisé de l'Etat pour
défendre le citoyen américain ». Dans le discours inaugural
de sa seconde présidence, il s'en prit aux « monarchistes de
l'économie », ces « princes privilégiés
des nouvelles dynasties économiques qui veulent s'emparer du contrôle
de l'Etat lui-même. » Ensuite,
la production nationale fut portée par la mobilisation de guerre, ce qui
amoindrit la marge de manœuvre des ennemis « libéraux »
du Président. Les méthodes du gouvernement américain devinrent
nécessairement plus dirigistes et Roosevelt s'inscrivit encore plus clairement
dans la tradition hamiltonienne. Il
comprit que désormais, en raison de la gravité de la situation internationale,
sa priorité politique devrait être à la fois intérieure
et extérieure, les Etats-Unis étant devenus un pouvoir mondial et
ne pouvant donc échapper à leurs responsabilités. C'est
le 7 octobre 1937, à Chicago, dans son fameux discours sur la « mise
en quarantaine », qu'il s'exprima sur les affaires internationales en
rejetant les précautions diplomatiques habituelles. Constatant que le droit
des gens était systématiquement violé par certains pays,
il suggéra de les mettre sans hésiter en quarantaine, « afin
de protéger la communauté des nations contre l'épidémie ».
Faisant appel à une Amérique déçue, qui s'était
réfugiée dans l'isolationnisme après la Première Guerre
mondiale, il lui dit que le temps était venu de « prendre parti »
et, « dans l'intérêt de son propre avenir, d'inspirer le
reste du monde ». Il ne s'agissait pas de donner une leçon, mais
simplement de combattre l'injustice et le crime là où ils étaient
commis. Les ennemis du Président le qualifièrent alors de « va-t'en
guerre », et le Wall Street Journal exigea « qu'on
cesse de se mêler des affaires des autres ». En clair, l'oligarchie
américaine, sa finance et sa banque disaient à Roosevelt de laisser
tranquilles Hitler, Mussolini et les féodaux japonais… En
politique intérieure, Roosevelt savait que pour pouvoir continuer son œuvre
de changement social et pour organiser la mobilisation des ressources permettant
de relever le défi international, il devait mettre de l'ordre dans son
propre parti. Comme l'élection législative de 1938 approchait, il
décida d'entreprendre l'élimination des « démocrates
conservateurs » et des éléments « sudistes »
qui non seulement tentaient de bloquer ses réformes, mais « répudiaient
délibérément les principes de progrès social qu'ils
avaient prétendu défendre pour se faire élire ».
Sa tâche, déclara-t-il, était de faire en sorte que « le
Parti démocrate et le Parti républicain ne soient pas "bonnet blanc
et blanc bonnet"« (« Tweedledum and Tweedledee to each other »,
selon une expression tirée d'Alice au pays des merveilles). A court
terme, la purge ainsi appliquée ne fut pas électoralement payante.
Cepen¬dant, en ayant éliminé une bonne partie de son opposition
intérieure, Roosevelt créa à terme les conditions pour remporter
les présidentielles de 1940 et 1944. Ce
qu'il faut bien comprendre ici, c'est que la démarche de Roosevelt repose
sur des principes directeurs, et non sur la recherche d'un consensus ou l'adaptation
à un « état des choses ». La justice sociale
n'est pas une idéologie, mais est rendue possible par ce que Friedrich
List appelait « l'organisation volontaire des forces productives »
et la mobilisation démocratique des citoyens contre les intérêts
qui s'y opposent. L'enjeu
fondamental à saisir, notamment pour des Européens, est que les
Etats-Unis ne constituent pas une masse cohérente, toute bonne ou toute
mauvaise, mais furent et sont un champ de bataille déterminant à
l'échelle mondiale. Hier, Roosevelt représenta le « système
américain », celui de Hamilton et de Lincoln, contre l'oligarchie
anglo-américaine et sa loi de la jungle. Aujourd'hui, Lyndon LaRouche,
candidat présidentiel au sein du Parti démocrate mais opposé
à une direction ralliée à la dérégulation financière,
reprend l'histoire américaine au point où la laissa la mort de Roosevelt,
le 12 avril 1945. Nous fournirons ci-après les éléments permettant
d'étayer cette affirmation. Ce que nous voulons maintenant dire, pour éclairer
la suite, est que pour nous autres Européens et Français, cela n'a
aucun sens d'être « pro » ou « anti »
américain en tant que tel, deux formes d'une même impuissance. Le
défi à relever est de soutenir, à l'intérieur et à
l'extérieur des Etats-Unis, les partisans du « système
américain » qui, à l'image de Roosevelt lui-même,
sont les héritiers de la Renaissance européenne. Nous devons être
décidément « interventionnistes » à l'intérieur
des Etats-Unis, comme Roosevelt le fut à l'échelle du monde, lorsque
la politique officielle américaine trahit comme aujourd'hui les valeurs
fondatrices de l'Amérique. Car
il s'agit bien de cela : aujourd'hui, les ennemis de Roosevelt ont repris
le pouvoir aux Etats-Unis, et comme les Morgan et les Mellon des années
30, ils tentent de nous faire croire qu'il ne peut y avoir d'alternative à
la dictature de leurs profits financiers. Ces forces sont à l'œuvre pour
tenter de ramener l'horloge de l'histoire aux temps d'avant le New Deal, et de
réussir ce qu'el¬les ne parvinrent pas à mettre en place avec le
Major General Smedley Darlington Butler en 1933-1935 (cf ci-dessus 4, 5, 6). De
notre côté, ce que Roosevelt parvint à accomplir devrait inspirer
notre engagement actuel, comme il fut source d'inspiration pour l'Europe, et en
particulier pour la France, l'Allemagne et l'Italie, après 1945. Ainsi
se trouvent situés dans leur perspective historique, comme objets intellectifs
et armes politiques et non comme simples projets techniques ou technocratiques,
le pont terrestre eurasiatique et le nouveau Bretton Woods qui ont été
proposés par LaRouche. Inscrits dans une matrice historique, ce sont des
leviers pour changer l'histoire, au delà de l'apport rooseveltien mais
venant d'un même point de référence, comme enrichissement
à une œuvre politique de longue haleine. Revenons
maintenant, pour donner substance à notre argumentation, aux trois dernières
administrations Roosevelt, de 1937 à 1945. Ayant remporté une victoire
tactique contre l'oligarchie et les banques new-yorkaises, le Président
était en mesure d'entreprendre une mobilisation de guerre dirigiste et
de préparer en même temps un ordre meilleur et plus juste pour le
monde de l'après-guerre. La dynamique de la mobilisation de guerre, à
partir de là, paralysa l'opposition des banquiers, car attaquer trop frontalement
la politique de Roosevelt aurait alors signifié pour eux trahir ouvertement
la cause de leur pays. Lecteur
d'Hamilton, Roosevelt eut recours à tous les moyens permettant à
l'Etat d'orienter démocratiquement l'économie aux fins de l'intérêt
général. Pour le Président, en effet, l'Etat n'est ni l'ennemi
ni une panacée, mais une entreprise permettant d'agir au service du peuple.
Du faux débat quantitatif (plus ou moins d'Etat), il sort par le haut en
définissant éthiquement et économiquement un Etat « protecteur »
et « serviteur ». Ainsi, dans un discours prononcé
en 1931, alors qu'il était gouverneur de l'Etat de New York, il répond
à la question « Qu'est-ce que l'Etat ? » par :
« Il s'agit du représentant légalement constitué
d'une société organisée d'êtres humains, créé
par eux aux fins de leur bien-être et de leur protection mutuelle. […]
Notre Etat n'est pas le maître mais la créature du peuple. Le devoir
de l'Etat envers les citoyens est le devoir du serviteur envers son maître.
Le peuple l'a créé ; c'est le peuple, par consentement mutuel,
qui permet la continuation de son existence. L'un des devoirs de l'Etat est de
prendre soin de ceux parmi ses citoyens qui se trouvent victimes de circonstances
défavorables les rendant incapables d'accéder aux premières
nécessités de l'existence sans avoir recours aux autres. Cette responsabilité
est reconnue par toute nation civilisée. » Nous
sommes loin de l'« Etat minimal » ou de la culpabilisation
des victimes que l'on voit aujourd'hui réapparaître. C'est, en politique
étrangère, au nom de cette même conception protectrice de
l'Etat civilisé que Roosevelt entreprend de préparer l'intervention
militaire américaine dans les affaires du monde. En juin 1940, il met une
fois de plus ses concitoyens en garde contre les dangers d'un isolationnisme myope
et demande au Congrès de « l'autoriser à augmenter suffisamment
les impôts pour faire face aux dépenses exceptionnelles requises
par la défense nationale ». Le 16 mai 1940, face à la
débâcle de la France, il annonce à son pays que la guerre
européenne échappe désormais à tout contrôle
et demande au Congrès de consentir des autorisations de dépenses
permettant de produire « des tanks, des fusils, des bateaux et 50 000
avions ». Il décide alors d'être candidat pour un troisième
mandat présidentiel, personne d'autre ne lui apparaissant être à
la mesure du défi qui s'annonce. Le peuple américain est apeuré,
et les industriels, les bureaucrates et les banquiers pensent que Roosevelt a
perdu la raison en exigeant un tel niveau de dépenses militaires. Lorsque
le Président l'emporte, il presse la nation, dans sa fameuse « causerie
au coin du feu » du 29 décembre 1940, d'aider les démocraties,
quelles que puissent être leurs faiblesses, dans leur combat décisif
contre le fascisme. « Il ne peut y avoir d'apaisement envers ceux qui
sont impitoyables », souligne-t-il, demandant plus de bateaux, plus
de fusils, plus d'avions, « plus de tout » afin que les Etats-Unis
deviennent « l'Arsenal de la démocratie ». Le
11 mars 1941, Roosevelt parvint enfin à vaincre l'opposition du Congrès
et à obtenir, en faveur des livraisons de fournitures américaines
à la Grande-Bretagne, le « système du prêt-bail ».
Jusque-là, la loi du « Cash and carry », en vertu de
laquelle tout pays désireux d'acheter des fournitures aux Etats-Unis devait
les payer intégralement sur le champ, bloquait toute livraison vers une
Grande-Bretagne qui avait presque épuisé ses ressources en devises
étrangères. Le prêt-bail, au contraire permettait à
l'Amérique de prêter à la Grande-Bretagne tout ce dont elle
pouvait avoir besoin sans demander à être immédiatement payée,
à charge pour les Britanniques soit de restituer à l'avenir le matériel,
soit de le remplacer après le conflit. Faisant preuve de son habituel sens
pédagogique vis-à-vis de ses concitoyens, Roosevelt leur avait expliqué,
dans son discours du 17 décembre 1940, que lorsqu'un incendie se déclare
chez un voisin, il semble normal de lui proposer une lance à eau, sans
chercher à en tirer profit au milieu des flammes. Le Président se
voyait ainsi investi de pouvoirs sans précédent dans la conduite
de la mobilisation de guerre, et lança un programme de fournitures de marchandises
et d'armes en faveur des forces antifascistes qui permirent à celles-ci
de tenir jusqu'à ce que l'Amérique entre à son tour dans
le conflit. Le 7 décembre 1941, ce fut Pearl Harbor. Le choc permit à
Roosevelt d'entraîner la majorité des Américains pour son
entrée dans la guerre et dans sa mobilisation nationale. Le « changement
de paradigme » fut certes provoqué par l'effet de l'attaque japonaise
sur un peuple s'espérant jusqu'alors à l'abri, mais il avait été
préparé par son Président à agir, sans quoi sa participation
n'aurait pas été aussi rapide ni aussi intense. En
1942, les 50 000 avions prévus en 1940 avaient été produits,
et Roosevelt demanda alors que la production de guerre soit encore fortement accrue :
60 000 avions, 45 000 tanks et 6 millions de tonnes de navires marchands.
Les industriels américains n'avaient pas le choix et ne purent que répondre :
« Oui, oui, mon commandant. » Le Président alors s'engagea :
« Les militaristes de Berlin et de Tokyo ont commencé cette guerre.
Mais ce sont les masses indignées de l'humanité qui y mettront fin. »
Il en fut bien ainsi. Mais pourquoi et comment ? |
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8.
Jean Monnet et le Victory Program C'est
ici toute l'histoire du Victory Program et d'un petit homme qui joua auprès
de Roosevelt un rôle décisif jusqu'à devenir par la suite
l'un des grands hommes du XXe siècle, Jean Monnet. Il était l'un
des seuls Français d'alors à comprendre les enjeux de la politique
américaine et l'un des très rares ban¬quiers européens à
s'inspirer d'une vision industrielle. Il avait un sens très vif des différences
entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, et, comme il le montra par la suite,
il n'appartint jamais à l'espèce d'ignorants mettant dans le même
panier géopolitique « les Anglo-Saxons ». En 1940,
il comprit immédiatement que le sort de l'Europe allait dépendre
des choix fondamentaux qui seraient faits aux Etats-Unis. Par l'intermédiaire
de ses nombreuses et diverses relations, il s'installa au sein des cercles gouvernementaux
britanniques et américains, réclamant sans cesse, dans ces circonstances
exceptionnelles, une autre politique que celle résultant de l'extrapolation
des schémas convenus. Roosevelt sympathisa immédiatement avec cet
« état d'esprit » et comprit le rôle d'animateur
et d'inspirateur qu'il pourrait faire jouer à Monnet. Ces deux hommes savaient
que, dans les circonstances d'alors, il fallait court-circuiter les administrations
et les hommes d'habitudes pour faire prévaloir le nécessaire grand
dessein. Il
est intéressant de voir comment Jean Monnet décrit, dans ses Mémoires,
la manière de penser du petit groupe d'hommes qui opérait dans ses
années-là autour de la présidence américaine :
« Nous avions décidé de renverser l'ordre de la logique
des financiers qui ajustent les besoins aux ressources, logique absurde quand
les besoins sont ceux de la survie du monde libre : pour un tel enjeu, on
parvient toujours à trouver les ressources » Pour
réussir, il faut que ces quelques hommes constituent un centre moteur.
Monnet comprend que la recherche du consensus à tout prix ne peut conduire
qu'à des désastres ; son but est d'établir dans la guerre
une autorité éclairée, animée par une volonté
sans faille : « De toutes mes forces, je contribuai à
la conception et à l'entrée en action de cette mécanique
irrésistible. Le ressort en était simple : la volonté
acharnée d'un groupe d'hommes, unis autour du détenteur d'un pouvoir
et d'une responsabilité sans précédent, appuyé lui-même
par une vaste opinion publique. » Passionnément
attaché à une réelle démocratie, particulièrement
sous sa forme représentative, il est partisan, dans les temps troublés,
d'une unité de commandement très poussée, presque une dictature
de salut public. Ecoutons-le encore s'exprimer dans une note de décembre
1941 : « Cela nécessite la délégation d'autorité
par le Président à une personne dont la fonction devrait être
d'avoir une vue d'ensemble de la situation, l'exécution du programme incombant
à diverses agences appelées à prendre les décisions
au jour le jour. Il pourrait parler au nom du Président. Il pourrait, s'il
le juge nécessaire, faire le point avec lui, mais sa fonction consisterait
essentiellement à dire oui ou non à toutes questions sur lesquelles
l'administration pourrait avoir un doute. » Monnet
sera entendu. Le 13 janvier 1942, Roosevelt nommera Donald Nelson président
du Bureau de la production de guerre, avec des attributions très larges
pour mobiliser l'ensemble des ressources américaines. L'idée de
désigner un « tsar » de la production est adoptée
et ne manquera pas d'inspirer encore. George
Ball, qui, avant de devenir secrétaire d'Etat de John Kennedy et de Lyndon
Johnson, croisa Monnet dans les allées du pouvoir américain pendant
ces années de guerre, témoigne : « Jean, à
cette époque, avait déjà une petite légende à
Washington. Son passé était bien connu, du moins dans le petit cercle
de gens qui comptaient dans le processus de décision. On m'avait dit qu'il
ne ressemblait à personne et de fait c'était bien cela. J'étais
un peu surpris, il était vraiment sui generis. » (Témoignage
de George Ball à Eric Roussel, le 22 octobre 1991.) Monnet
qui, lorsqu'il avait une idée en tête ne l'abandonnait jamais, maintint
une pression constante sur l'Administration Roosevelt. Pendant le printemps 1941,
il fut sans doute un facteur déterminant dans l'effort de mobilisation
militaire américaine avant Pearl Harbor, l'un des seuls à comprendre
où Roosevelt entendait en venir et pourquoi. John
Maynard Keynes, cité par Emmanuel Monick dans Pour mémoire,
dira : « Lorsque les Etats-Unis d'Amérique entrèrent
dans le conflit, on présenta au Président Roosevelt un plan de reconstruction
d'avions jugé par tous les techniciens américains comme réalisant
quasiment un miracle. Or Jean Monnet osa le trouver insuffisant. Le Président
se rallia à son point de vue. Il imposa à la nation américaine
un effort qui parut de prime abord impossible mais qui fut par la suite parfaitement
réalisé. Cette décision capitale a peut-être raccourci
d'une année entière la durée de la guerre. » On
peut penser que Keynes aurait eu tendance à exagérer. Cependant,
d'autres corroborent son jugement. Ainsi Robert Nathan, ancien vice-président
de l'Office de mobilisation de guerre américain, l'un des derniers survivants
du brain trust de Roosevelt, dans un témoignage à Eric Roussel :
« En septembre 1941, quand les bilans ont été établis,
les collaborateurs du Président se sont réunis à la Maison
Blanche, ils ont examiné nos chiffres, et lord Beaverbrook, le ministre
anglais de l'Air se fit tout de suite l'avocat d'une production à outrance.
Mais mon ami Jean Monnet voulait aller plus loin encore. Les chiffres qu'il citait
étaient effarants. Il y avait de quoi faire sauter la planète avec
l'arsenal qu'il voulait constituer ! Rien ne l'arrêtait. Je lui disais :
"Jean, cela n'est pas possible, nous n'avons pas les matières premières
pour construire tout cela." Rien, vraiment, ne paraissait pouvoir l'arrêter !
Vers le milieu de 1941, les maxima prévisibles des ressources disponibles
étaient assez bien définis, ce qui rendait possible la projection
d'objectifs de production. Cela dit, c'est lui qui avait raison contre les techniciens.
Rétrospectivement, la contribution de Jean apparaît d'une importance
vitale. Exclusivement fondés sur la défense et les besoins du Prêt-bail,
les objectifs, si l'on avait écouté les experts, auraient continué
d'être limités jusqu'à Pearl Harbor. La déclaration
de guerre aurait sans doute déclenché une mobilisation totale, mais
de nombreux mois auraient été perdus avant que l'on pût se
mettre d'accord sur les objectifs de production. Ce furent les efforts incessants
et efficaces de Jean Monnet pour atteindre des objectifs beaucoup trop élevés
qui conduisirent à la prise de conscience, dans les plus hautes sphères
du gouvernement, qu'on ne pouvait pas répondre à de telles exigences
dans l'hypothèse de la participation active des Etats-Unis à la
guerre. Dans les décisions capitales de mai-juin 1941, son rôle,
à mon avis, a été immense. » Dans
une lettre adressée à lord Halifax, alors ambassadeur de Grande-Bretagne
à Washington, Felix Frankfurter, juge à la Cour suprême et
ami intime de Roosevelt, écrit : « Un
officiel de rang élevé m'a confié : "Monnet a été
réellement le maître à penser de notre Administration de la
Défense." « Un
jour de janvier [1942], raconte lord Roll, futur négociateur britannique
de l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, il [Jean
Monnet] est arrivé à une séance du British Supply Council
et sans nous préciser d'où il venait, il nous dit avec cet accent
français qu'il conserva toujours : "Would you like to hear the President
say : we will not build two thousand planes. We will build ten thousand planes.
We will not build two thousand tanks. We will build ten thousand tanks." [Il s'agit
de chars et d'avions, Nda.] Je ne garantis pas l'exactitude des chiffres, mais
ce qu'il nous annonçait là, c'était le Victory Program. Il
sortait en fait du bureau de Roosevelt. » Le
Victory Program, dont les estimations initiales, on l'a vu, avaient été
réévaluées à l'instigation de Monnet et grâce
à l'autorité de Roosevelt, prévoyait 150 milliards de dollars
d'investissements, avec des crédits sur deux ans pour la mise sur pied
de 216 divisions, dont 61 blindées, sans compter des navires et des avions
en grand nombre. Après quelques difficultés de départ, dues
au manque de formation d'une main-d'œuvre qui avait été sévèrement
touchée par la crise, la formation sur le tas et l'enthousiasme général
permirent des gains de productivité énormes et rapides. Les
chiffres qui viendront couronner cet effort sont littéralement ahurissants
et plaident sans discussion pour une économie dirigée par des moyens
et des méthodes démocratiques. Bientôt les chantiers navals
des Etats-Unis seront capables de produire, en six mois, un liberty ship,
le navire de commerce mis au point par les Anglais susceptible d'être produit
en chaîne ; en 1943, le délai sera ramené à moins
de quinze jours ! Un bateau sort tous les dix jours des principaux chantiers
navals. De son côté, l'industrie d'armement organise un assemblage
en série à une échelle jamais vue. Bientôt, le canon
Balfour, mis au point par les Suédois, pourra être assemblé
en dix heures et par des ouvriers non spécialisés. Bientôt
aussi, General Motors sera capable de produire, en un mois, 28 700 mitrailleuses
Browning alors que la production initiale était de 40, faisant du même
coup passer le prix de revient des engins de 667 dollars à 141. L'industrie
aéronautique, elle, accomplira tout simplement des prodiges. Très
vite, les sociétés automobiles mettront en commun leurs ressources
pour fabriquer en série les moteurs d'avions dont la carence avait été
évidente au début des hostilités. Entre Pearl Harbor et le
jour du débarquement en Normandie, 171 000 appareils pourront être
ainsi construits, au rythme de 6 000 par mois, bien au-delà de toutes
les prévisions. Ici
trois choses doivent être claires. La première est que sans cette
mobilisation américaine, la victoire contre le nazisme n'aurait pas été
possible et l'Europe serait devenue un champ de ruines livré aux totalitarismes.
La seconde est que sans la victoire de Roosevelt contre les Morgan et Wall Street,
jamais cette mobilisation n'aurait pu avoir lieu. La troisième est que
sans la popularité de Roosevelt et l'appui des syndicats qu'il avait su
gagner, jamais la main-d'œuvre permettant cette mobilisation n'aurait pu être
organisée. 9.
Roosevelt contre Churchill et l'empire financier britannique Dès
1943, Roosevelt consacre une part déterminante de ses réflexions
aux moyens par lesquels la mobilisation en vue de la guerre pourrait être
maintenue après la fin des hostilités et réinvestie dans
une politique de paix par le développement mutuel des anciens belligérants
et, au-delà, par une politique massive d'investissements permettant le
décollage des pays du Sud, dans le cadre d'une politique postcoloniale.
Roosevelt ne voulait pas avoir gagné la guerre pour permettre le maintien
des empires coloniaux, en particulier le britannique, mais pour constituer une
communauté de peuples libres, certes guidés par le caractère
exemplaire du modèle américain, mais sans ambition impériale. L'on
parle beaucoup de la grande querelle qui opposa de Gaulle à Roosevelt,
qui fut violente et réelle, mais qui finalement se résorba en une
légitime alliance pour le développement des peuples lorsque de Gaulle
soutint Kennedy, le disciple politique de Roosevelt. Que le « gaullisme »
et le « rooseveltisme », malgré les dissensions légitimes
dues aux intérêts nationaux de la France et des Etats-Unis, convergeaient
dans un dessein économique de développement mutuel des peuples et
de rejet du modèle anglo-américain fut d'ailleurs bien compris par
un Monnet et, hommage du vice à la vertu, par ceux qui combattirent puis
assassinèrent Kennedy et tentèrent d'assassiner de Gaulle, dont
nous savons maintenant qu'ils provenaient du même marigot. L'on
parle cependant beaucoup moins du véritable combat qui opposa Roosevelt
à son « allié » Churchill et qui est tout à
fait révélateur de la ligne de rupture entre un nationalisme américain
émancipateur et fondé sur les principes des pères fondateurs
des Etats-Unis, dans et par sa nature même opposé au système
impérial britannique, et le système de l'oligarchie financière
anglo-américaine, unissant la City de Londres et Wall Street. C'est cette
histoire que nous devons maintenant évoquer car il est essentiel de bien
la comprendre, d'une part pour saisir les enjeux d'aujourd'hui aux Etats-Unis
mêmes, d'autre part pour s'en inspirer, tant dans le dessein à poursuivre
que dans le combat à mener. Un
événement, trente-sept ans après la mort de Roosevelt, éclaire
ce que nous entendons montrer. Le
10 mai 1982, Henry Kissinger monta sur l'estrade de Chatham House, résidence
du Royal Institute for International Affairs de Londres, pour y prononcer le discours
d'ouverture commémorant le 200e anniversaire de la création du Foreign
Office. Kissinger se vanta de la loyauté dont il avait constamment fait
preuve vis-à-vis des conceptions du Foreign Office sur tous les sujets
fondamentaux de l'après-guerre lorsque des dissensions étaient apparues
entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. La raison principale de son désaccord
avec son pays d'adoption, les Etats-Unis, expliqua-t-il, tenait à « la
querelle de nature philosophique et politique entre Franklin Delano Roosevelt
et Winston Churchill, reflétant le caractère différent de
l'histoire de nos pays ». Roosevelt, continua Kissinger, avait combattu
Churchill en l'accusant « d'être obsédé par les
rapports de force, trop rigidement antisoviétique, trop colonialiste dans
son attitude envers ce que l'on appelle maintenant le tiers monde et trop peu
intéressé dans la construction du nouvel ordre international vers
lequel l'idéalisme américain avait toujours tendu. Eh bien, conclut-il
alors, c'est Churchill qui avait raison et Roosevelt qui avait tort ». L'auditoire
de Chatham House, tout à fait conscient de cette opposition, se réjouit
de voir un homme comme Kissinger prendre le parti de « la maison ».
Cependant, beaucoup de Français croient encore à la « relation
spéciale » entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis et à
l'amitié constante unissant Roosevelt et Churchill contre tous les autres
pendant la guerre. Ou bien ils croient en un Churchill plus attentif à
la cause de la France Libre et de la souveraineté nationale de leur pays.
Ceux-là se trompent lourdement. Roosevelt voyait deux buts dans la guerre :
le premier était d'écraser le nazisme, avec l'aide de l'Angleterre,
le second de délivrer le monde du colonialisme anglais et du système
de domination financière anglo-américain. L'historien Arthur Schlesinger
Jr., qui fut l'un des collaborateurs de Kennedy, va jusqu'à dire que, s'il
faut en croire son fils Elliot, Roosevelt considérait le système
impérial britannique comme un danger bien plus grave que le communisme
soviétique. En tout cas, pendant la guerre, la relation entre Churchill
et Roosevelt atteignit les dimensions d'un véritable combat. Le
texte de Roosevelt publié dans Foreign Affairs en 1928, (cf ci-dessus
1) qui expose pour la première fois ses conceptions de politique étrangère,
est un véritable manifeste contre toute idée impériale. Rappelons
que Roosevelt, très rapidement après avoir été élu
Président, fit voter une loi prévoyant l'indépendance des
Philippines en 1946. Dans
son discours inaugural de 1936, il mit l'accent sur le concept de « charité
humaine » en politique, qui signifie qu'il « ne s'agit pas
simplement de partager la richesse avec l'autre, mais par une véritable
sympathie et une réelle sagesse, d'aider l'autre à s'aider lui-même ».
Commentaire de Churchill : « Roosevelt est un homme qui a de dangereux
sentiments moraux. » En 1943, Roosevelt de son côté disait
à son fils : « J'ai essayé de rendre parfaitement
clair le fait que nous sommes les alliés des Britanniques et le serons
jusqu'à la victoire finale, mais qu'ils ne doivent jamais croire que nous
sommes juste là pour les aider à faire prévaloir leurs idées
médiévales et archaïques d'empire. […] J'espère
qu'ils réaliseront qu'ils ne sont pas le partenaire dominant [senior partner]
que nous n'allons pas juste rester assis et contempler comment leur système
écrase la croissance de tous les pays d'Asie et d'une bonne moitié
de l'Europe. » Dans
son discours du 6 janvier 1941 sur l'état de l'Union, Roosevelt présenta
les « quatre libertés » qui allaient bientôt
justifier son engagement dans la guerre. Tout le discours mérite d'être
lu, car il définit une démarche qui n'est pas basée sur la
conservation de quelque chose, soit un pouvoir ou un empire, mais sur la création
d'une dynamique. La troisième liberté est révélatrice
de l'ensemble : « La troisième est la libération
du besoin - qui, traduite en termes mondiaux, signifie des accords économiques
qui assureront à chaque pays et à ses habitants une vie normale
et sûre en établissant des conditions de paix partout dans le monde. » Le
premier affrontement sérieux entre Roosevelt et Churchill eut lieu à
Argentia, Terre-Neuve, les 13 et 14 août 1941, lors de la signature de la
Charte de l'Atlantique. Au cours des discussions, Roosevelt déclara au
moins par deux fois à Churchill, et avec beaucoup de rudesse, que lui vivant,
jamais les méthodes britanniques n'allaient prévaloir. Elliot Roosevelt
rapporte en ces termes les propos de son père : « "Les
accords commerciaux propres à l'Empire britannique sont…" dit pesamment
Churchill. Alors mon père l'interrompit : "Oui, ce sont bien ces accords
commerciaux de votre Empire qui sont ici en cause. C'est à cause d'eux
que les peuples d'Inde et d'Afrique, de tout l'Extrême et le Proche-Orients
colonisés, sont tellement arriérés aujourd'hui." « Churchill
devint tout rouge, et continua avec entêtement : "Monsieur le Président,
l'Angleterre n'envisage pas un seul instant de perdre sa position de nation favorisée
parmi ses Dominions. Le commerce qui a fait la grandeur de l'Angleterre doit continuer,
et ce sous les conditions prévues par les ministres anglais." « "Vous
voyez, dit lentement mon père, c'est quelque part autour de cela qu'il
va probablement y avoir un désaccord fondamental entre vous, Winston, et
moi. Je suis totalement convaincu que si nous devons parvenir à une paix
stable, elle doit nécessairement impliquer le développement des
pays arriérés. Oui, des pays arriérés. Comment cela
peut-il se faire ? Evidemment pas par des méthodes du XVIIIe siècle.
Ainsi …" « "Qui
parle de méthodes du XVIIIe siècle ?", l'interrompit Churchill
furieux. « "Quiconque
parmi vos ministres, répondit mon père, qui recommande une politique
consistant à prendre les matières premières d'un pays colonisé,
mais qui ne rend rien en échange au peuple dudit pays. Les méthodes
du XXe siècle supposent, elles, qu'on industrialise ces pays. Les méthodes
du XXe siècle impliquent l'accroissement de leur niveau de vie, de les
éduquer, de leur procurer les moyens de se soigner, et de faire en sorte
qu'ils obtiennent ce qui permettra d'améliorer l'état de leur communauté…" « "Vous
avez mentionné l'Inde", grogna Churchill. « "Oui,
car je [Roosevelt, Nda] ne peux pas croire que nous puissions mener une guerre
contre l'esclavagisme fasciste et en même temps ne pas travailler à
libérer tous les peuples, partout dans le monde, d'une politique coloniale
réactionnaire." » Roosevelt
confia ensuite à son fils : « Je crois que j'ai bien
parlé en tant que Président des Etats-Unis lorsque j'ai dit que
l'Amérique n'aiderait pas l'Angleterre dans cette guerre afin de lui permettre
de continuer à fouler aux pieds les peuples de ses colonies. » La
Charte de l'Atlantique disposa finalement que ses signataires « respecteront
le droit de tous les peuples à librement choisir la forme de gouvernement
sous laquelle ils voudront vivre et veilleront à ce que les droits souverains
et le droit à l'autodétermination soient rétablis en faveur
de tous ceux qui en auraient été privés par la force ». Churchill
se battit pour éviter le « tous », car il ne voulait
mentionner que les nations alors occupées, mais Roosevelt insista pour
le maintenir, car il voulait établir un principe universel, et il entendait
bien par là que les peuples relevant de l'Empire Britannique ou de tout
autre empire disposeraient d'un droit absolu à leur indépendance. En
juillet 1942, Roosevelt sponsorisa un tour du monde effectué par l'ancien
candidat républicain aux précédentes présidentielles,
Wendell Willkie. De retour aux Etats-Unis, Willkie fit une longue intervention
radiodiffusée résumant l'approche américaine : « En
Afrique, dans le Proche-Orient, dans tout le monde arabe aussi bien qu'en Chine,
et dans tout l'Extrême-Orient, la liberté signifie en clair l'abolition
ordonnée, mais suivant un calendrier précis, de tout le système
colonial. […] Quand je dis que pour arriver à la paix ce monde doit
être libre, je veux simplement rapporter qu'un grand processus a commencé
que personne - et certainement pas Hitler - ne pourra jamais arrêter. […]
Les vieilles peurs ne doivent plus paralyser personne […]. La vieille maison
sur la colline entourée de huttes de boue a perdu son enchantement redoutable. » Le
jour suivant cette déclaration, il fut demandé à Roosevelt
de commenter ce passage. Il souligna que Willkie n'avait fait que réaffirmer
un point bien établi, suivant lequel « la Charte Atlantique s'applique
à toute l'humanité ». A
Casablanca, en février 1943, le choc entre Roosevelt et Churchill fut aussi
violent que l'altercation entre de Gaulle et Roosevelt. Roosevelt, extrêmement
choqué par les conditions de vie et de travail qu'il avait vues de ses
propres yeux en Gambie britannique, proposa qu'un Comité des Nations unies
s'y rende en tournée d'inspection. Un Churchill furieux répondit
alors qu'il exigerait un examen de même nature dans « votre Amérique
du Sud ». A quoi Roosevelt rétorqua qu'il n'en serait nullement
offensé. « Ne vous gênez pas et allez-y, Winston. Il
y a une chose, vous savez, que nous appelons liberté de la presse et que
vous appelez de votre côté une cruelle publicité. » Fin
1943, Roosevelt confia à son fils que la politique qu'il entendait poursuivre
après la guerre se trouvait constamment sabotée par les « anglophiles »
au sein de son propre département d'Etat. Ceux-ci, disait-il, avaient en
tête d'aboutir à un nouveau système de Versailles, imposé
par une sorte de Société des nations renouvelée et renforcée.
Il ne s'agissait pas du tout du projet de Roosevelt. Il ne voulait pas, ainsi
qu'il l'a fréquemment affirmé, d'une paix visant à faire
prévaloir et à protéger les intérêts géopolitiques
des vainqueurs. A l'opposé, sa conception des Nations unies, dépassant
les vagues principes de Woodrow Wilson, qui avaient simplement masqué la
réalité d'une politique cynique, reposait sur le développement
économique mutuel, sur la définition d'une réelle « communauté
de dessein ». En
décembre 1943, Franklin Delano disait à son fils Elliot : « Tu
ne sais pas combien de fois les hommes du département d'Etat ont tenté
de me cacher des nouvelles, de me faire perdre du temps, de garder les choses
pour eux, parce que ces diplomates de carrière ne sont pas d'accord avec
ce qu'ils savent que je pense. Ils devraient travailler pour Winston. En fait,
très souvent, c'est ce qu'ils font. Arrêtons d'y penser : nombre
d'entre eux sont convaincus que l'Amérique devrait mener sa politique étrangère
en cherchant à savoir ce que les Britanniques sont en train de faire, et
en le copiant. […] On m'a dit il y a six ans, affirma mon père,
que je devais nettoyer le département d'Etat. C'est comme le Foreign Office
britannique. » Qu'y
avait-il donc, dans la politique que Roosevelt entendait mettre en place dans
l'après-guerre, pour susciter de telles oppositions ? Tout simplement,
la rupture définitive avec l'ordre géopolitique du XIXe siècle,
celui de la Sainte Alliance, prolongé par celui de Versailles : équilibre
des puissances, Etat libéral, économie de marché, colonialisme
prédateur. 10.
Le « Global New Deal » de Roosevelt Son
dessein était d'établir un « New Deal à l'échelle
du monde », reposant sur de grands projets de développement et
de peuplement, impliquant des investissements infrastructurels massifs, des systèmes
d'irrigation, la modernisation de l'agriculture, la construction de villes et
la dynamisation du tout par le progrès technologique. Il
prévoyait un réseau international de ports, le désenclavement
de la Russie et de la Chine par la construction de réseaux ferroviaires
rapides, la reprise du projet de chemin de fer transafricain ouest-est, l'aménagement
du système fluvial en Inde (notamment pour le système Gange-Brahmapoutre)
sur le modèle de la Tennessee Valley Authority (TVA), et l'irrigation massive
du Sahara ainsi que sa reforestation grâce au pompage d'eau et à
la réorientation de certaines rivières subsahariennes allant se
perdre dans l'océan. Le pétrole ne devait pas être exploité
principalement pour l'exportation, mais pour nourrir en énergie ce type
de projets. Si les grandes compagnies s'avé¬raient récalcitrantes,
leur nationalisation devait pouvoir être envisagée. Bref,
il s'agissait d'un plan Marshall, comme nous l'avons dit, étendu à
l'échelle du monde. Les autorités britanniques se doutèrent
bien, alors, que Roosevelt pourrait avoir en tête des idées peu orthodoxes
en matière de financement. Le plus grand danger, pour elles, se trouvait
bien là, au cœur même du pouvoir anglo-américain. Lord Halifax,
l'ambassadeur britannique à Washington, se rendit donc un jour auprès
du Président pour le sonder. Roosevelt
lui dit qu'il voulait créer un système de prêts à long
terme et faible taux d'intérêt pour ces projets et qu'il entendait
mettre en place un plan cohérent permettant d'éliminer le problème
de taux trop élevés et d'argent non disponible. Il proposa que les
gouvernements des peuples libres du monde se réunissent pour en discuter.
Halifax, très inquiet, dit alors que ce qui était proposé
là impliquait un changement de nature dans l'ordre économique et
financier existant et aurait un impact énorme dans le reste du monde financier,
y compris à l'intérieur des Etats-Unis. A quoi Roosevelt rétorqua :
« Alors, qu'il en soit ainsi. » Halifax lui demanda ensuite
ce que les experts économiques allaient penser d'idées si radicales.
Roosevelt répondit que des nations souveraines réunies par un même
projet économiquement et socialement nécessaire n'avaient pas besoin
d'experts pour leur dire quoi en penser. Et il conclut : « Je
suis bien conscient que les experts vont probablement attaquer de telles propositions
avec le plus grand enthousiasme. Cependant, j'en suis venu à comprendre
que tout ce qui m'a été enseigné à l'université
sous le nom d'économie par des experts en la matière s'est avéré
totalement faux ! » Les
archives maintenant ouvertes montrent qu'à Yalta, Roosevelt alla jusqu'à
proposer un projet de mise sous supervision internationale de l'Empire britannique,
à la grande colère de Churchill. A son retour, il s'enthousiasmait
de mettre au service de la paix les moyens qui, entre 1941 et 1945, avaient été
mobilisés au service de la guerre. Sans
le savoir sans doute, il reprenait ainsi la vieille idée de « paix
par le développement mutuel » que Sergueï Witte, Emil Rathenau
et en France Gabriel Hanotaux, en éveillant alors l'intérêt
de Jaurès, avaient voulu mettre en œuvre à une échelle eurasiatique
à la fin du XIXe siècle, puis que les organisateurs de la Grande
Guerre en France et en Allemagne, Albert Thomas et Walther Rathenau, voulurent
à leur tour relancer pour fonder la paix après 1918. L'idée
était toujours de mobiliser les moyens d'économie dirigée
suscités par la guerre, en faveur de plans de développement de l'économie
civile devant assurer la paix par la reconstruction. Ce
sont les milieux financiers anglais, puis anglo-américains, qui sabotèrent
cette perspective, en 1897-1898 comme en 1918-1919 et enfin en 1945, après
la mort de Roosevelt. Concrètement,
Roosevelt conçut le double projet d'une Organisation des nations, forum
des peuples, et d'un nouvel ordre économique et monétaire international
pour le développement qui devait permettre à ces peuples d'acquérir
les moyens de leur développement et donc de leur indépendance. Dans
son message annuel au Congrès sur le budget de janvier 1945, il présenta
un plan de reconstruction pour l'après-guerre prévoyant un investissement
de 100 milliards de dollars en infrastructures afin de transformer l'industrie
militaire en une industrie civile puissante. Parallèlement, il entendait
faire de la santé publique, de l'éducation et du logement trois
priorités, en particulier pour les G.I.'s revenant du front. Le
12 février 1945, il prononça un autre discours au Congrès,
demandant la ratification des accords de Bretton Woods, et présenta sa
conception d'une Banque mondiale pour la reconstruction et le développement
et du Fonds monétaire international : il ne s'agissait pas pour lui
de poser des conditions aux nations en s'immisçant dans leur souveraineté
nationale, mais au contraire d'assurer les conditions d'un décollage économique
offrant les moyens d'exercer réellement cette souveraineté. Le système
n'était certes pas idéal, car il reposait sur un privilège-dollar,
mais il était tout entier orienté vers l'effort de l'Amérique
pour reconstruire le monde et non vers la mainmise des intérêts financiers
anglo-américains sur les nations et les peuples, comme cela devint le cas
après la dérive des années 60 et la dérégulation
succédant à la rupture entre le dollar et l'or, à partir
de 1971. La
citation suivante de Roosevelt explique son projet : « […]
J'ai attiré votre attention sur la nécessité d'une action
immédiate vis-à-vis des propositions de Bretton Woods pour un Fonds
monétaire international et une Banque internationale pour la reconstruction
et le développement. L'objectif du présent message est d'indiquer
l'importance de ces organisations internationales dans nos projets pour un monde
pacifique et prospère. […] « Alors
que nous consacrons tous nos efforts à gagner la guerre, nous ne devons
jamais perdre de vue le fait que la victoire n'est pas une fin en soi mais que,
dans un sens plus large, elle nous fournit les moyens d'atteindre l'objectif,
qui est une paix durable et une vie meilleure. […] Il reste à savoir
si nous aurons le courage et la vision de saisir cette immense occasion achetée
à un prix si lourd. […] Si nous voulons relever le défi de
la paix avec la même fermeté que nous avons relevé celui de
la guerre, nous devons faire en sorte que les institutions de la paix reposent
fermement sur les fondements solides de la coopération politique et économique
internationale. […] La pierre angulaire de la coopération économique
internationale est la proposition adoptée à Bretton Woods pour un
Fonds monétaire international et une Banque internationale pour la reconstruction
et le développement. « Ce
dont [les Etats-Unis] ont besoin correspond à ce dont [les autres pays
membres de] l'ONU ont besoin : augmentation de la production, des emplois,
du commerce et de la consommation. Pour les Américains, cela veut dire
de bons emplois en temps de paix […]. Cela signifie des commandes et des
profits pour nos industries et des prix équitables pour nos agriculteurs.
Nous avons besoin de marchés prospères dans le monde pour assurer
notre propre prospérité et nous aurons besoin des produits que le
monde pourra nous vendre. […] Dans de nombreux pays libérés,
la vie économique est pratiquement arrêtée. […] Les
gens sont épuisés et malades et ils ont faim. Mais ils ont hâte
de reprendre le travail et de recréer de leurs propres mains et avec leurs
propres dirigeants les fondements physiques nécessaires à la vie.
[…] « L'aspect
principal du rétablissement n'est pas le secours. C'est celui de la reconstruction
qui sera prise en main en grande partie par les populations locales et leurs gouvernements.
Ce sont eux qui fourniront la main-d'œuvre, l'argent et la plupart des matériaux.
La même chose vaut pour tous les programmes visant à améliorer
le transport, l'agriculture, l'industrie et le logement, qui sont essentiels au
développement des régions économiquement arriérées
du monde. Toutefois, certains éléments nécessaires à
tous ces projets de reconstruction et de développement devront venir d'outre-mer.
C'est là que notre économie hautement développée peut
jouer un rôle important pour le reste du monde, qui sera aussi très
profitable pour les Etats-Unis. […] Ces pays man¬quent des moyens de financement.
[…] « La
Banque internationale accordera ou garantira des prêts solides pour couvrir
les montants en devises étrangères nécessaires à des
projets de reconstruction et de développement dans les pays membres. L'une
de ses fonctions les plus importantes sera de faciliter et d'assurer une large
participation privée à ces prêts. […] « [Ces
mesures] devraient aider les pays concernés à redémarrer
leur production, à surmonter la première crise de désorganisation
et de peur, à débuter le travail de reconstruction et de développement ;
et elles devraient aider nos agriculteurs et nos industries à surmonter
le problème de la reconversion, en rendant possible un large volume d'exportations
dans les années d'après-guerre. […] Nous savons tous qu'une
économie mondiale prospère doit reposer sur autre chose que l'investissement
étran¬ger. Il faut stabiliser les taux de change et ouvrir les voies du
commerce dans le monde. […]. « La
conférence monétaire des Nations unies à Bretton Woods […]
a soumis un projet pour créer un Fonds monétaire international qui
mettra fin au chaos monétaire. Le Fonds est une institution monétaire
destinée à préserver la stabilité et la parité
des taux de change entre différentes monnaies. Il ne crée pas une
monnaie unique pour le monde […]. Il y aura toujours une monnaie différente
dans chaque pays, mais avec le fonctionnement du Fonds, la valeur de chaque monnaie
dans le commerce international restera comparativement stable. […] « Je
ne veux pas vous donner l'impression que ces propositions pour le Fonds et la
Banque sont parfaites dans tous les détails. Il se peut que l'expérience
future nous montre qu'elles peuvent être améliorées. […]
Mais il serait tragique que des différences d'opinions sur des détails
mineurs nous conduisent à sacrifier l'accord fondamental obtenu sur les
grands problèmes. […] » Le
grand dessein de Roosevelt était, d'une part de mettre fin aux empires
coloniaux anglais, français, hollandais et portugais, pour faire de la
victoire sur le nazisme un instrument de libération bien plus général
et, d'autre part, d'organiser en faveur de toutes les régions du monde
la réalisation d'un vaste programme de développement infrastructurel
et de reconstruction, fondé sur la puissance bâtie par les Etats-Unis
pendant la guerre et reconvertie en instrument de paix grâce à des
crédits à long terme et faible taux d'intérêt, une
sorte de système de « paiements différés »
(la réalisation des projets permettant de « payer »
au fur et à mesure les sommes avancées). Sa
mort, le 15 avril 1945, empêcha ce « grand dessein »
de se réaliser. Il n'en resta que le plan Marshall limité à
l'Europe et non, comme l'aurait voulu Roosevelt, étendu à l'échelle
du monde. De plus, alors que Roosevelt entendait rallier la Russie à cet
ordre par les avantages du développement, le plan Marshall s'inscrivit
au contraire rapidement dans une logique de guerre froide. Les dirigeants ou experts
français qui blâment la naïveté politique de Roosevelt
et s'extasient face au réalisme de Churchill et de Truman n'ont absolument
rien compris aux enjeux de cette époque. La logique même de Roosevelt,
telle que nous l'avons décrite, le conduisait en effet vers un respect
des souverainetés nationales et de la justice sociale, alors que celle
de Churchill, impériale et financière, n'était autre que
celle de la cabale anglo-américaine que Roosevelt avait d'abord combattue
de toutes ses forces à l'intérieur de son pays, et qui repose sur
le mépris des souverainetés nationales et l'imposition d'un mondialisme
anti-étatique, ultralibéral et pilleur de ressources. Deux
anecdotes, tirées du The Roosevelt I know de Frances Perkins (sa
secrétaire au Travail et l'une de ses plus proches collaboratrices), nous
permettent de mieux comprendre ce qui animait son combat. La
première rapporte un dialogue entre le Président et un « journaliste
superficiel », raisonnant en binaire, comme l'Amérique en produit
tant : « -
Monsieur le Président, êtes-vous communiste ? « -
Non « -
Etes-vous capitaliste ? « -
Non « -
Etes-vous socialiste ? « -
Non, dit-il surpris, comme s'il se demandait à quoi rimait cet interrogatoire. »
Le jeune
homme continua : « Mais
alors, quelle est votre philosophie ? « Ma
philosophie ? demanda le Président d'un ton perplexe. Ma philosophie ?
Je suis chrétien et démocrate, c'est tout. »
Il aurait
fallu ajouter que, contrairement au plus grand nombre, Roosevelt tirait constamment
les conséquences pratiques de ses convictions. L'anecdote
suivante montre bien l'homme d'action toujours prêt à élever
le débat, ne se contentant pas d'affirmer ce qu'il est, mais entendant
toujours le prouver dans la réalité, par ses œuvres. Rentrant de
Yalta, Roosevelt rencontre un Ibn Séoud qu'il trouve désastreusement
désabusé. Il confie à Frances Perkins : « "Pourquoi
le Proche-Orient est-il si instable ? Parce que les gens y sont pauvres.
Ils n'ont pas de quoi manger. Ils n'ont pas de quoi s'occuper de façon
normale. Ils ont besoin de ravitaillement, et ils ont besoin d'en trouver chez
eux. Cela seul, à mon avis, ferait plus que tout le reste pour diminuer
les risques d'explosion dans ces régions. Voyez ce que les Juifs font en
Palestine. Ils ne cessent d'inventer de nouveaux procédés pour exploiter
le désert. « Il
s'arrêta pour réfléchir, puis continua : "Quand je ne
serai plus Président et que cette sacrée guerre sera finie, je crois
que nous irons au Proche-Orient avec Eleanor, pour voir si l'on peut y monter
une entreprise comme le système du bassin du Tennessee et faire vraiment
quelque chose de ce pays ; ça m'intéresserait beaucoup." »
Aujourd'hui,
un tel projet, définissant une « communauté de dessein »
et établissant les conditions de la paix par le développement mutuel
reste à mettre en place au Proche-Orient. LaRouche, comme Shimon Perès,
a ajouté - pour résoudre le problème fondamental de l'eau
- un projet de développement du nucléaire, pour dessaler l'eau de
mer et assurer l'irrigation. Cependant, si le projet de « type TVA »
n'a pas encore été établi là-bas, il n'en a pas moins
servi d'inspiration à la reconstruction et à la modernisation de
l'Europe d'après-guerre. C'est ici que nous retrouvons Jean Monnet. 11.
Monnet, commissaire au Plan Roosevelt
mourut d'une hémorragie cérébrale le 12 avril 1945. Pendant
ses derniers jours, il travailla intensément à un plan de « nourriture
pour la paix » (food for peace), qui prévoyait à
la fois le déploiement des ressources agricoles américaines pour
nourrir le monde et l'apport organisé de technologie américaine
pour transformer les pays importateurs en économies auto-suffisantes. Le
jour où il mourut, un banquier de Chicago soupira : « Dieu
merci, c'est fini ! » La majorité du peuple américain,
à l'opposé, se trouva dans l'état d'esprit d'un jeune soldat
qui répétait, en passant devant la Maison Blanche : « C'est
comme si je l'avais bien connu. » Dés
que le Président fut enterré, l'oligarchie britannique et l'establishment
de Wall Street mirent tous leurs efforts à anéantir son œuvre. Les
Nations unies furent bientôt sous le contrôle d'une véritable
mafia de fonctionnaires anglo-américains ; la paranoïa de Staline
fut exploitée afin de créer les conditions de la guerre froide ;
Truman se trouva incité à lancer deux bombes atomiques sur le Japon,
non par nécessité militaire, mais pour terroriser les opposants
à l'ordre anglo-américain ; la doctrine de Destruction mutuelle
assurée (MAD) fut imposée à des Etats et à des peuples
apeurés ; et enfin, les colonies britanniques, françaises,
portugaises et hollandaises ne furent pas immédiatement libérées.
Le drapeau impérial anglais flotta à nouveau sur tous les continents.
Le plan Marshall fut réduit à un arrangement, utile mais limité,
pour permettre la reconstruction d'une Europe occidentale conçue comme
zone tampon vis-à-vis de l'Union soviétique, et non pour entreprendre
un développement à l'échelle mondiale. La légende
d'un Roosevelt qui aurait « vendu à Yalta » la Pologne,
la Hongrie, la Roumanie, voire la Chine, fut répandue par les Britanniques,
assistés en cela par les Harriman et les frères Dulles, alors que
c'était en fait Churchill qui avait procédé au « partage
des empires », pour préserver le sien. [1] Aujourd'hui,
dans les conditions d'une crise financière et monétaire internationale
dont l'ampleur dépasse celle des années 30, une chance nous est
donnée de renverser cet ordre des choses et de revenir au grand dessein
de Roosevelt. Pour
nous autres, Européens et Français, il s'agit d'un défi immédiat
et qui nous concerne le plus directement. L'on ne peut réellement le comprendre
que si l'on se replace dans les conditions de l'Europe d'après-guerre.
Car c'est alors que, trahi aux Etats-Unis, l'élan donné par Roosevelt
nous revint. Nous eûmes la chance historique, en particulier en France,
en Allemagne et en Italie, de recevoir en retour la meilleure part de l'héritage
rooseveltien, et c'est cette meilleure part qui nous investit aujourd'hui d'une
responsabilité vis-à-vis de l'ensemble du monde. Français
et Allemands, nous n'avons pas encore réellement compris ce dont il s'agissait.
Si nous sommes parvenus à rebâtir nos pays, sous forme d'Etats-nations
modernes, c'est grâce à la méthode de l'administration Roosevelt.
Non à la protection américaine contre le « communisme »,
mais grâce à l'application à l'Europe de ces jours sombres
de la tradition du « système américain ». Jean
Monnet fut probablement le seul qui, de par sa vision et son expérience
de terrain, comprit pleinement que seule une démarche rooseveltienne pouvait
sauver l'Europe, tandis que des hommes comme Konrad Adenauer, Robert Schuman,
Alcide De Gasperi et Charles de Gaulle, chacun à leur manière, furent
conscients de la nécessité de créer les conditions politiques
permettant de la mettre en œuvre. Dès
son retour en France, en 1944, Jean Monnet se battit pour une planification indicative
susceptible de créer et d'entretenir l'élan du renouveau, rompre
avec les routines, promouvoir des technologies de pointe et rassembler toutes
les énergies en vue de la reconstruction, de la modernisation et de l'accroissement
du pouvoir d'achat général. Inspiré par le modèle
de l'administration Roosevelt pendant la guerre, il mit en place une petite équipe
d'une trentaine de personnes, informelle et pluridisciplinaire, sans pouvoir administratif
direct mais dotée de la faculté d'opérer à travers
toute l'administration sans avoir de comptes à rendre à personne.
Il s'agissait à la fois d'élaborer le projet de la nation, d'organiser
autour de lui un accord de tous les participants - experts, entrepreneurs, syndicalistes
et cadres - et d'en suivre l'exécution. Il
proposa alors à de Gaulle de prendre la pleine responsabilité de
ce « Commissariat au Plan », à condition qu'il soit
rattaché non au ministère des finances, mais au sommet de l'exécutif,
c'est-à-dire à la présidence du Conseil. Autrement, pensait-il
avec raison, ses initiatives allaient être bloquées par la complicité
routinière des bien-pensants. Monnet présenta brièvement
ses idées à de Gaulle. Le dialogue, dit-on, fut bref. Le Général,
à la fin de l'exposé concis de Monnet, lui dit : « Vous
avez sûrement raison. Mais est-ce que vous voulez essayer ? »
A quoi l'Inspirateur répondit : « Je ne sais pas ce que
je pourrais faire mais je vais tout de suite m'y mettre. » Quand
de Gaulle démissionna, en janvier 1946, Monnet imposa sa conception - c'était
à prendre ou à laisser - aux faibles politiciens d'alors, et centralisa
autour de lui la direction économique du pays. Les trois premiers plans
furent un succès total, et c'est ainsi que le socle et les vecteurs de
l'économie française se trouvèrent établis. Le point
essentiel que l'on doit ici comprendre est que, pour financer sans inflation ni
discontinuité les investissements du Plan, Monnet fit créer un Fonds
national de modernisation et d'équipement, auquel il fit affecter la contre-valeur
en francs des dons au titre du plan Marshall. Le fonds devenait ainsi le moteur-central
de la reconstruction, fonctionnant sans « risque devises ».
En d'autres termes, les Etats-Unis fournissaient une aide à long terme
ou octroyaient des dons sous forme de produit de base à valeur dollar,
mais sans remboursement ou à paiement différé, et le Fonds
en centralisait distribution en se faisant payer la contre-partie en francs par
les acheteurs français. Avec les francs ainsi obtenus, le Fonds prêtait
« sur projet » à d'autres entrepreneurs publics ou
privés, les francs empruntés se trouvant à leur tour reprêtés
lors de leur remboursement, suivant un effet multiplicateur et en accord avec
les besoins du pays définis par le Plan. Ce
fut en France et en Allemagne, à travers ce Fonds et le Kreditanstalt fur
Wiederaufbau que les fonds du plan Marshall jouèrent le rôle que
Roosevelt eût voulu : celui de « levier vertueux ».
En Grande-Bretagne, au contraire, au lieu d'être employés à
reconstruire ou moderniser l'industrie, ces fonds furent utilisés dans
la perspective de la restauration de la puissance financière britannique,
selon le système pervers d'investissements extérieurs. Les retards
et les faiblesses de l'industrie britannique, qui ne cessèrent de s'accumuler,
furent la conséquence de ce « vice monétariste »
de départ. L'« esprit
du Plan » était celui d'hommes partageant une aventure raisonnée,
« avec une mentalité de pionniers ». Libert
Bou, ingénieur agronome, raconte à Eric Roussel, le 27 juin 1989,
comment il sentit souffler « le vent d'Amérique »,
avec son ami Philippe Lamour, qui fut l'un des principaux introducteurs des conceptions
planistes en France : « L'idée,
si féconde, des aménagements régionaux est également
apparue à ce moment-là, sous son impulsion. Jean Monnet m'avait
donné à lire le livre de son ami David Lilienthal, ancien ministre
de Roosevelt, Adventurer in planning. C'était l'histoire de la Tennessee
Valley Authority, à laquelle il avait attaché son nom. La première
usine atomique avait été faite là. Pour David Lilienthal,
le fil conducteur c'était les plaines, les cours d'eau. C'était
son idée centrale. Jean Monnet voulait que je me rende compte aux USA de
ce qui avait été fait. Un jour, alors que Lilienthal était
à Paris, il me l'a fait rencontrer en compagnie de Philippe Lamour et de
René Dumont. Nous nous sommes entretenus avec lui en présence de
Jean Monnet qui lui disait : "Expliquez-nous ce que vous avez fait dans le
Tennessee ? Le Tennessee c'était l'Auvergne ! C'était
de vieilles fermes mal entretenues, et maintenant c'est un pays florissant." « David
Lilienthal nous a fait comprendre de manière magistrale tout ce que l'on
pouvait faire autour d'une vallée fluviale. "Il faut une épine dorsale
dans l'investissement agricole, nous dit-il. Une opération coordonnée
et intégrée. La première chose à faire est de rendre
navigable le fleuve que l'on a choisi, ensuite il faut bâtir des barrages
pour l'électricité, ensuite il faut irriguer, remembrer, changer
la population agricole, construire des fermes modernes. Tout suit. Quand on amorce
un aménagement régional de cette façon, il s'ensuit de fantastiques
progrès dans le domaine agricole." « Jean Monnet était
enthousiasmé : "On sort enfin des bords de fontaines !" Philippe
Lamour lui aussi était convaincu. Il entrevoyait la solution du problème
qui, depuis un siècle, s'était posé dans sa région :
l'irrigation de la rive droite du Rhône à la hauteur de la Camargue
jus¬qu'au Languedoc. « Nous
sommes partis pour les Etats-Unis. A notre retour, j'ai dit à Jean Monnet :
"Voilà la révolution agricole qu'il faut faire. - Eh bien, il faut
la faire, nous dit-il. Laissez tomber les pâtures. Sortez quatre ou cinq
grandes opérations. - Mais nous ne pourrons jamais les financer dans le
cadre du ministère de l'Agriculture. - Ne vous occupez pas de cela. Faites-le." « Nous
avons alors créé une première commission, celle du Bas-Rhône-Languedoc.
[…] « A
partir de ce succès, d'autres opérations ont été conçues.
Une deuxième a été faite à Marseille, avec la Société
du canal de Provence, une troisième en Corse avec la Somivac (Société
de mise en valeur de la Corse), une quatrième avec l'aménagement
des coteaux de Gascogne, une cinquième avec l'aménagement des landes
de Gascogne. « Rétrospectivement,
je crois vraiment que c'est Lilienthal qui nous a convaincus. Dans Construit
pour le peuple, il spécifiait d'ailleurs que ce qu'il avait fait aux
Etats-Unis pourrait être fait dans le Rhône, la vallée du Pô,
le Gange ou le Nil. C'était une idée dynamique qui a changé
complètement mon idée sur les investissements agricoles. De là
est parti le plan agricole et, dans une deuxième phase, la mécanisation
de l'agriculture. Cela a coïncidé avec le plan Marshall. C'est là
que s'est faite la révolution agricole. » Eric
Roussel commente, après avoir présenté cette citation, qu'« une
fois de plus, Jean Monnet a donc eu recours au modèle américain
pour amorcer des réformes ». Face
à la crise de 1947, Monnet retrouve également la méthode
du « parity price » agricole (assurance que le prix payé
au producteur ne sera jamais inférieur au prix de revient du produit),
inspirée du New Deal. M. Mennesson, syndicaliste agricole, l'indique
très clairement : « Grâce à M. Monnet,
le gouvernement, sensibilisé, promit de respecter certaines règles
pour la fixation du prix des céréales : on institua la méthode
du prix de revient qui eut cours pendant quelques années. Sans son intervention
person¬nelle, jamais nous n'aurions pu obtenir ce résultat. » Mieux
encore, les fameuses « missions de productivité »,
organisées pour « faire évoluer les esprits »
des entrepreneurs et des travailleurs français, furent inspirées
à Monnet par un grand voyage d'études aux Etats-Unis à la
fin de 1946. Le but était d'apprendre aux Français comment les Américains
s'étaient mis à travailler depuis le New Deal et dans l'effort de
guerre. Ecoutons Jean Fourastié, qui se passionna pour ces missions (témoignage
de Jean Fourastié déposé au Fonds Jean Monnet de Lausanne) : « Le
projet, à l'origine, était lié au plan Marshall. Les Américains,
et notamment M. Clague, le directeur du Bureau of Labor du ministère
fédéral du Travail, avec qui j'avais noué des liens de confiance
et d'amitié, avaient eu, en effet, les premiers, l'idée de montrer
aux Français comment les Américains travaillaient. Un large accueil
et des crédits de voyage furent mis à notre disposition. Je fus
alors le correspondant, pendant son séjour en France, de Bob Silberman,
envoyé du bureau of Labor. Nous avons visité un certain nombre de
chefs d'entreprise, de présidents, de syndicalistes, de gens du CNPF. C'est
avec Silberman que nous avons mis sur pied les missions de productivité
- quatre cents environ. Il s'agissait de missions professionnelles réunissant
des chefs d'entreprises, des ingénieurs et des ouvriers. Puis, très
vite, le domaine de chaque mission s'est précisé, ramifié ;
à l'issue de leur mission, les vingt ou trente participants déposaient
un rapport imprimé, largement diffusé en France dans les entreprises
de chaque profession. De l'avis unanime, les bienfàits de ces missions
pour l'industrie française ont été très grands. « L'idée
a été très vite bien reçue et partout. On s'est aperçu
qu'il y avait quelque chose de paradoxal à ce que les traités de
science économique ignorent les concepts de productivité et de progrès
technique. La science économique, du moins celle qui était alors
enseignée en France - mais la situation était la même dans
presque toute l'Europe - ignorait ces notions. »
Ici
est le point absolument fondamental pour nous : ironiquement, la conception
européenne de l'« économie physique », celle
de « technologie » et de « productivité »
élaborée par Wilhelm Gottfried Leibniz, le colbertisme éclairé
et de l'« organisation des forces productives » de Friedrich
List et d'Henry Carey, avait trouvé un champ d'application aux Etats-Unis,
et l'Europe d'après-guerre l'y retrouvait, pour se reconstruire elle-même. 12.
La Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) Dès
la fin de la guerre, Monnet avait également compris que l'économie
française ne serait plus en mesure de croître, au-delà d'un
certain point, sans s'intégrer dans un ensemble européen. En même
temps, il lui apparaissait clairement que l'Europe continentale ne pouvait, elle,
être conçue sans une Allemagne rétablie de plein droit en
tant que partenaire actif et réintroduite dans le jeu normal des relations
internationales. Un
déjeuner à Londres, le 17 février 1949, avec son ami Edwin
Plowden, le convainquit qu'il ne fallait rien attendre, sur ce plan, de la Grande-Bretagne.
Plowden, « l'homme d'esprit très pénétrant »,
vers lequel « on se tournait lorsqu'il fallait prévoir ou changer
quelque chose en Angleterre », président de l'Economie Planning
Board, est alors le meilleur interlocuteur anglais à tester. Or il se révèle
peu intéressé par « le développement continental ».
Ses préoccupations principales sont la valeur de la livre, l'avenir de
l'Empire britannique et la « relation spéciale » anglo-américaine.
Les Etats-Unis étant dépourvus de dirigeants d'envergure, Monnet
décida de lancer sur le continent, avec l'Allemagne, l'idée d'une
« Europe fédérale », non pour l'immédiat,
mais comme référence à long terme. La conception « planiste »,
pour lui, devait nécessairement s'étendre à cette échelle-là
pour conserver son sens et son impulsion d'origine. Tout
à fait conscient, en même temps, que ce n'est pas par des schémas
institutionnels que la réalité peut être modifiée,
il décida de commencer par un projet « enclenchant la dynamique
intégratrice », non pas dans l'abstrait, mais au sein de l'économie
physique elle-même : ce fut le projet de Communauté européenne
du charbon et de l'acier. Il y voyait aussi un levier pour accélérer
le décollage d'une France dont il était conscient du retard économique,
et un projet qui se substituerait à des illusions coloniales pour lesquelles
cet ami de Léon Blum n'avait jamais éprouvé de sympathie. Notons
ici que plus tard, en 1956, Monnet fixa également une deuxième étape
à l'intégration européenne à partir de l'économie
physique, en prenant le mode de production d'énergie scientifiquement le
plus avancé de l'époque : ce fut l'Euratom. Il ne manifesta
jamais un grand enthousiasme pour le marché commun, qu'il jugeait prématuré,
et ne le soutint que lorsqu'il n'y eut plus d'autre choix. Il préférait
l'organisation en commun de ce qui transforme la réalité - l'« Europe
sectorielle » - à l'application de formules administratives,
même allant dans un sens propice à ses convictions. Dès
qu'il développa l'idée d'une Agence européenne pour le charbon
et l'acier, à partir d'un cœur franco-allemand mais ouverte à tous
les pays d'Europe occidentale, Monnet, suivant sa manière habituelle de
procéder, mit le projet au point avec son proche cercle d'amis et de collaborateurs.
Sur la base de ces discussions, il adressa le 28 avril 1950 une lettre courte
et précise au chef du gouvernement français d'alors, Georges Bidault : « Les
obstacles accumulés empêchent la réalisation immédiate
de cette association étroite des peuples d'Europe que le gouvernement français
s'assigne pour objectif. La voie pour les surmonter est de porter immédiatement
l'action sur un point limité mais décisif : la mise en commun
de production de charbon et d'acier assurerait immédiatement l'établissement
de bases communes de développement économique, première étape
de la fédération européenne, et changerait le destin de ces
régions, longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre
dont elles ont été les plus constantes victimes. « Le
gouvernement français propose de placer l'ensemble de la production franco-allemande
de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation
ouverte à la participation des autres pays d'Europe. « La
solidarité de production qui sera ainsi sauvée manifestera que toute
guerre entre la France et l'Allemagne sera non seulement impensable mais matériellement
impossible. « L'établissement
de cette unité puissante de production, ouverte à tous les pays
qui voudront y participer, aboutissant à fournir à tous les pays
qu'elle rassemblera les éléments fondamentaux de la production industrielle
aux mêmes conditions, jetterait les fondements réels de leur participation
économique. « Cette
production accrue sera offerte à l'ensemble aucune distinction ni exclusion,
pour participer au relèvement du niveau de vie et au développement
des œuvres de paix. « A
l'opposé d'un cartel international, tendant à la répartition
et à l'exploitation de marchés nationaux par des pratiques restrictives
et le maintien de profits élevés, l'organisation projetée
assurera la fusion des marchés et l'expansion de la production. […] »
Nationaliste
ombrageux et sans vision, Georges Bidault ne s'avéra pas particulièrement
enthousiaste, mais les deux atouts de Jean Monnet étaient Robert Schuman
et son directeur de cabinet, Bernard Clappier. Monnet avait engagé avec
eux des discussions approfondies depuis l'hiver 1949-1950 et finalement, le 29
avril 1950, Clappier transmit la note à Robert Schuman. Celui-ci la lut
pendant la fin de semaine du 1er mai, dans sa maison lorraine, et dit simplement
à Clappier, en revenant à Paris : « J'ai lu le papier
de Monnet. Eh bien c'est oui. » L'approbation était de poids
car Schuman, dans l'instabilité des gouvernements de la IVe République,
représentait la continuité de la politique étrangère
française : il fut ministre de juillet 1948 à janvier 1953. Dès
lors les choses allèrent très vite, car il fallait faire très
vite. En effet, le 10 mai allait se tenir à Londres une réunion
franco-britannique, à l'issue de laquelle devait être discuté
un projet d'inspiration américaine prévoyant la suppression de l'Autorité
de la Ruhr, contrôlant jusque-là la production allemande. Il fallait
à tout prix aboutir avant, en moins de dix jours, pour pouvoir mettre les
délégations devant le fait accompli. Aussitôt
qu'il connut l'approbation de Schuman, Monnet mit dans la confidence son ami Alexandre
Parodi, secrétaire général au Quai d'Orsay. Non pour s'assurer
l'appui du « département », mais pour mieux le tenir
à l'écart ! « En sa personne [d'AlexandreParodi,
Nda], écrit Monnet, le Quai d'Orsay était informé et lié
en même temps par la loi du silence. Nous étions bien résolus
à mener toute l'opération en dehors des voies diplomatiques officielles
et à nous passer des ambassadeurs. » Du pur Monnet, très
raisonnable jusque dans son impertinence. Schuman adressa ensuite un envoyé
à Konrad Adenauer, afin d'obtenir son accord formel. Celui-ci, le 9 mai,
dut interrompre une réunion du Conseil de cabinet allemand pour le recevoir,
mais ne s'en repentit pas. Il écrit dans ses Mémoires : « Ce
plan correspondait absolument à la conception que j'avais depuis si longtemps
d'une harmonisation des industries clés européennes et je répondis
sans délai à Schuman que j'approuvais de tout cœur sa proposition. » Schuman
peut enfin dévoiler au Conseil des ministres la réponse qui vient
de parvenir à Bernard Clappier depuis Bonn. Le ministre des Affaires étrangères
emporta l'adhésion de ses collègues. L'après-midi même
- tout était, décidément, allé très très
vite - au Quai d'Orsay, Robert Schuman rend public le projet, en présence
de Jean Monnet, de sa femme Silvia et de certains de ses principaux collaborateurs.
Les journalistes, avertis en dernière minute, furent pris de court. Entre-temps,
le 8 mai, Monnet a dû convaincre le secrétaire d'Etat amé¬ricain,
Dean Acheson, qui s'est arrêté à Paris sur le chemin de la
réunion de Londres. L'Inspirateur, qui le connaît bien et le juge
peu imaginatif, prend les choses en mains et lui précise que la Communauté
ne sera jamais un cartel, ce qui apaise ce juriste de formation. Le
10 mai, à Londres, les jeux sont faits. Devant l'ambassadeur de France,
René Massigli, scandalisé par la proposition de son propre gouvernement,
et le secrétaire d'Etat américain, le ministre britannique des Affaires
étrangères, Ernest Bevin, explose. Il est convaincu qu'on a voulu
le placer devant le fait accompli - ce qui est exact - et qu'à travers
lui on a voulu faire un affront à la Grande-Bretagne - ce qui est sans
doute faux quant à l'intention, mais vrai, dans les conséquences
de la décision prise. Le
courroux de Bevin ne surprend pas Jean Monnet. Depuis la fin de ma conversation
du printemps 1949, déclare lord Plowden, « Jean Monnet avait,
je crois, renoncé à faire l'Europe dans l'immédiat avec la
Grande-Bretagne ». 13.
Actualité immédiate de Monnet et de Roosevelt Retrouvons
maintenant l'Europe d'aujourd'hui. Au regard de ce qu'accomplirent, chacun à
leur manière, Roosevelt, Monnet, Schuman et de Gaulle, notre tâche
est claire. Nos références sont le New Deal, la CECA et le traité
d'amitié franco-allemand de 1963. Les bureaucrates de tout poil s'exclameront
sans doute : « Cher M. Cheminade, quelle confusion des
genres ! Vous mettez dans le même sac deux choses qui sont incompatibles :
d'une part le fédéralisme européen de Jean Monnet, d'autre
part l'attachement absolu du général de Gaulle et des gaullistes
à la souveraineté nationale. C'est du confusionnisme, ça
ne peut aller logiquement ensemble. » Dans une logique formelle,
celle des manuels scolaires et des prudences partisanes, ces bureaucrates seraient
dans le vrai. Cependant, à certains moments déterminants de l'histoire,
la réalité n'obéit pas à une logique formelle. Le
plus haut critère la définit : le contenu physique, économique
et humain. C'est
là la véritable leçon de Roosevelt et de Monnet. Mettre le
contenu d'abord : ainsi, défendre la cause de l'Etat-nation ne consiste
pas à multiplier les déclarations ronflantes de « souverainisme »,
mais à rétablir la souveraineté financière des Etats
et à mener le combat contre le mondialisme anglo-américain, c'est-à-dire
contre la dictature du profit à court terme et de l'inégalité
érigée en fatalité. Cela ne peut être fait que par
l'association d'Etats et de citoyens dans des entreprises communes, à partir
de principes partagés, sur la base de grands projets mis en œuvre dans
l'intérêt mutuel, transformant l'économie, c'est-à-dire
le mode d'intervention de l'homme sur la nature, améliorant les conditions
sociales et changeant la manière de penser des peuples. Afin d'y parvenir,
en mettant en commun les ressources de chacun des participants, à la mesure
des défis à relever, des délégations de souveraineté
en faveur d'une autorité supérieure sont nécessaires, non
pour étouffer ou écraser l'Etat-nation dans des sables mouvants
institutionnels, mais pour lui donner une dimension supérieure. La justice
sociale, le droit des gens, les libertés publiques et l'économie
physique, les fondements mêmes de l'Etat-nation, doivent passer avant la
raison d'Etat. En
ce sens, de Gaulle et Monnet œuvrèrent, aux heures de vérité,
dans la même direction historique, Roosevelt, Adenauer et De Gasperi, tout
comme un Blum ou un Mendès-France, le firent également. Syncrétisme ?
Tout au contraire, définition d'hommes d'exception portés par l'ambition
plus haute que nous avons décrite. Le
cas des relations entre Monnet et de Gaulle est révélateur de ce
que nous affirmons. A trois moments cruciaux, Monnet pesa de façon déterminante
en faveur d'un de Gaulle dont pourtant il se méfiait. De Gaulle, de son
côté, bien que repoussant absolument le fédéralisme
de l'Inspirateur, avait pour sa compétence une estime qu'il mesurait davantage
à certains de ses barons. En mai-juin 1943, à Alger, Monnet, soutenu
par Anthony Eden et Clement Attlee sauva littéralement de Gaulle face au
complot que Churchill avait fomenté contre lui. Robert Murphy, le représentant
de Roosevelt, affirme dans Un diplomate parmi les guerriers, que de Gaulle
« ne serait allé si vite ni si loin sans l'aide d'un autre Français,
Jean Monnet … » Celui-ci, en effet, avait bien mesuré
la faiblesseet le caractère réactionnaire deGiraud, le candidat
de ses amis américains. En 1945, c'est à Jean Monnet que de Gaulle
confie le poste clé de commissaire au Plan, décision qui marqua
toute l'évolution de la France de l'après-guerre. En 1958, Monnet
soutint le retourau pouvoir de De Gaulle, en qui il voyait, dans le rapportde
forces d'alors, le seul rempart contre le fascisme, le seul homme capable de délivrer
la France de son obsession coloniale et de lui redonner sa dimension européenne.
Dans Le Monde, dès le début de la campagne référendaire,
il appela ainsi à voter oui au référendum du 9 septembre
sur la nouvelle Constitution. Hervé Alphand, dans L'étonnement
d'être,en 1959, présente un beau double portrait du Connétable
et de l'Inspirateur, qui exprime clairement ce que nous voulons dire : « De
Gaulle et Jean Monnet sont sans doute les deux hommes les plus importants de la
France d'aujourd'hui. Mais quels contrastes ! Le premier tout pétri
de culture latine, d'idée de patrie, de notions de sacrifice et de discipline
militaire. Il a une haute conception de lui-même parce qu'il s'identifie
à la France. Il est impérieux, amoureux du style et de la formule,
croyant, incapable de compromis, dur avec lui-même et les autres, orateur
admirable acteur capable de soulever le peuple jusqu'à lui. L'autre, paysan
charentais, indifférent aux diplômes, aux honneurs, aux décorations,
hait les nationalistes, croit à l'Europe parce qu'il croit aux grands ensembles ;
pour lui, la France, dont il aime les qualités exceptionnelles, n'est cependant
qu'une partie de l'Europe, qui est une partie du monde. Il croit à la vertu
de la négociation, aime la démocratie, exècre les dictatures. « Pourtant,
après bien des combats, ces hommes, aussi opposés soient-ils, se
sont tolérés. De Gaulle a accepté les traités européens
et les applique mieux que ne le feraient ses prédécesseurs. Jean
Monnet a accepté ce nouveau régime, parce qu'il apparaît plus
stable que l'ancien et a permis ces réformes économiques sans lesquelles
l'Europe n'aurait pu se construire. « L'un
et l'autre sont désintéressés, mus entièrement par
les idées et l'idéal. L'un et l'autre ont un courage et une persévérance
hors du commun. » Ce
qui apparaît contradictoire à un certain niveau retrouve ainsi sa
cohérence à un niveau supérieur, et à des moments
déterminants. Cette cohérence tient à deux raisons. La première
est le dévouement d'hommes d'exception à la vérité,
à la justice et au sort de leur peuple, par-delà leurs défauts
personnels. C'est, au sens le plus élevé du terme, le « caractère ».
La seconde est la volonté d'inscrire ces engagements dans la réalité
économique, sans se soumettre à la règle du jeu. Ici court
la trame de l'économie physique, celle de Leibniz et de Colbert, de Friedrich
List et de Lazare Carnot. Le point essentiel, répétons-le, est que
les contributions originales française et allemande engendrèrent
le « système américain » du XIXe siècle,
dont le New Deal de Roosevelt fut l'expression au XXe siècle. Après
la Deuxième Guerre mondiale, cette conception revint en Europe, dans les
bagages de Jean Monnet, et avec l'appui politique d'un de Gaulle ou d'un Adenauer,
pour inspirer en Allemagne « l'économie sociale de marché
rhénane » et en France la « planification indicative ».
Ce que nous venons de présenter ici en est la preuve irréfutable,
par-delà les débats relativement secondaires. Il
ne s'agit pas d'un domaine abstrait, matière à réflexions
de bureaucrates, d'historiens ou de spectateurs intéressés. Il s'agit
de notre histoire, ici et maintenant. Ce que nous venons d'expliquer nous confère
une responsabilité particulière à nous autres Français,
Allemands et habitants du continent européen, envers nous-mêmes,
envers les Etats-Unis et envers le monde. Nous devons reprendre le flambeau que
nos dirigeants ont laissé rouler sur le sol, et bâtir l'Europe de
la seule manière dont cette construction puisse avoir un sens, avec un
grand dessein pour elle-même et au-delà d'elle-même. Ceci signifie
retrouver l'esprit des Monnet, Adenauer, Schuman, de Gaulle, De Gasperi, Mendès-France
et Kurt Schumacher, dont le nouveau Bretton Woods et le pont terrestre eurasiatique,
pour aujourd'hui et demain, sont le reflet vivant. Ils n'appartiennent pas à
l'Europe ou aux Etats-Unis en tant que tels, mais à notre avenir commun
comme alliance d'Etats-nations souverains, comme dons offerts aux générations
futures pour qu'à son tour le flambeau soit transmis. Rétrospectivement,
l'on pourrait dire ceci ou cela et mettre en cause les insuffisances des uns et
des autres. Roosevelt n'eut sans doute pas une compréhension suffisante
de l'histoire de la France et de l'Allemagne et aurait dû écarter
une partie de son entourage, notamment cet Henry Morgenthau qui, depuis son secrétariat
au Trésor, entendait détruire l'Allemagne et faire de la France
une société pastorale pour touristes américains. Peut-être
Monnet était-il trop imbibé d'esprit anglo-saxon, et ne prenait-il
pas assez en compte le fait des Etats-nations et leur capacité de s'autotransformer.
Peut-être de Gaulle, en 1945, nourrissait-il encore quelque illusion impériale
et sans doute aurait-il pu éviter les massacres de Sétif, le 8 mai
1945, et faire conclure la paix en Indochine avec un Hô Chi Minh qui y était
disposé. Le
vrai problème apparaît cependant lorsque nos ratiocinations ou nos
réserves nous empêchent d'agir aujourd'hui. Car nous n'avons aucune
excuse si, comme ceux que nous venons de citer, nous regardons la réalité
du point de vue du futur et non avec les yeux du passé. Un groupe de femmes
et d'hommes s'est rassemblé autour de notre mouvement, autour des idées
de Lyndon LaRouche et de ses co-penseurs, et nous avons développé,
ou aurions dû développer aujourd'hui une certaine maîtrise
des questions concernant la connaissance humaine, celles qui se posent à
l'homme découvrant aux frontières. C'est-à-dire au véritable
citoyen d'un Etat-nation. Cela nous donne un relatif avantage par rapport à
nos prédécesseurs, mais aussi une responsabilité plus grande. En
tant que Français et Européens, notre tâche est de faire revivre
et d'aider à ramener aux Etats-Unis ce qui nous a été donné
dans notre reconstruction et notre modernisation de l'après-guerre. Cela
signifie soutenir l'action des amis de Lyndon LaRouche aux Etats-Unis et ainsi
d'intervenir absolument dans les affaires intérieures de l'Amérique,
en faveur du seul représen¬tant actuel du « système américain »,
de ce système américain qui représenta historiquement le
meilleur de notre civilisation européenne. Le
dessein de LaRouche est en effet de reprendre l'histoire américaine là
où la laissa la mort de Roosevelt, en inscrivant le Global New Deal dans
la réalité actuelle. Pour que cette fois le torpillage financier
ne soit plus possible, la stratégie de LaRouche est de mettre à
profit le krach financier, boursier et monétaire qui vient pour aller,
politiquement, au-delà de ce que put accomplir Roosevelt, mais dans sa
tradition. La
question déterminante est double. A l'échelle du monde, il s'agit
de mettre partout en place la perspective du plan Marshall et d'un nouveau Bretton
Woods, pour réorienter la monnaie et le crédit vers le financement
de ces grands projets infrastructurels conçus par Roosevelt mais que Truman
et Churchill torpillèrent. Aux Etats- Unis, il est devenu décisif
de remettre en cause les pouvoirs de la Réserve fédérale
et de revenir à une approche hamiltonienne de banque nationale. En un mot,
il s'agit, cette fois sans compromis possible, du combat décisif et frontal
contre le système de banque anglo-américain, à la fois à
l'extérieur et à l'intérieur des Etats-Unis. Beaucoup d'Européens,
notamment ceux qui en Italie sont passés par l'expérience de la
lutte d'Enrico Mattei contre les « grands » de l'industrie
pétrolière anglo-américaine, comprennent la tentative de
LaRouche et la soutiennent. La France et l'Allemagne, où devraient normalement
se trouver les premiers intéressés par ce que LaRouche incarne,
font preuve de beaucoup trop de timidité et de soumission. C'est
pour eux, surtout, que nous avons écrit cette histoire. Je
voudrais terminer par deux citations, l'une de Roosevelt et l'autre de Schuman.
Roosevelt, à la Convention démocrate de 1936 : « Beaucoup
est donné à certaines générations. D'autres, beaucoup
est attendu. Cette génération d'Américains a rendez-vous
avec la destinée. » Schuman : « Ce que
nous faisons n'est pas seulement dans l'intérêt de nos nations, nous
le faisons en regardant bien au-delà de nos frontières, en pensant
à tout ce que l'humanité attend de nous. » En
disciple de Roosevelt, Kennedy étudiait la possibilité, quelques
jours avant son assassinat, de remettre entre les mains du Trésor américain
le pouvoir d'émettre la devise nationale, afin que les institutions de
l'Etat puissent rétablir leur contrôle sur le système de banque,
sans l'écran de la Réserve fédérale. Ses successeurs
ne voulurent plus, ou n'osèrent pas. Aujourd'hui,
nous avons bien rendez-vous à nouveau avec la destinée. Nos
prédécesseurs attendent beaucoup de nous, et les générations
à naître exigent que nous allions de l'avant, toujours au-delà
des frontières du convenu et du connu, pensant mieux et faisant davantage,
pour gagner la bataille décisive et anéantir une bonne fois pour
toutes le principe oligarchique. Car cette fois le bégaiement de l'histoire
serait bien plus catastrophique encore. Juillet
2000. Notes
1. C'est ainsi que Churchill et Staline se
partagèrent le « gâteau » des Balkans, y créant
les conditions d'une guerre civile ininterrompue. Churchill fut le principal responsable
de la première guerre balkanique, la grecque, en replaçant sur le
trône le roi Georges II, alors honni d'une majorité des Hellènes
et en particulier de la Résistance antinazie. Auparavant, dès août
1944, il avait également passé un accord secret avec l'Allemagne
nazie, par lequel il s'engageait à ne pas gêner la retraite allemande
en contrepartie de la remise de Salonique à l'armée britannique.
Sources
bibliographiques principales
Lyndon LaRouche, Alors, vous voulez tout savoir sur l'économie ?,
Editions Alcuin, 1998. Jean
Monnet, Mémoires, Fayard, 1976. Ferdinand
Pecora, Wall Street Under Oat ; the story of our modern money changers,
Clifton,A. M. Kelley, 1973. Karl
Po1anyi, La Grande Transformation, Nrf, Editions Gallimard, 1998. Bernhard
Riemann, « Sur les hypothèses qui servent de fondement à
la géométrie, Fusion, n°58, novembre-décembre
1995. Elliot
Roosevelt, As He Saw It, Westport, Conn., Greenwood Press, 1974. Eric
Roussel, Jean Monnet, Fayard, 1995. Lonnie
Wolfe, « FDR vs. Wall Street : Morgan's Fascist Plot Against the
Uni¬ted States, And How It Was Defeated », New Federalist, The
American Almanac, Part l, July 4, 1994 ; Part II, July Il, 1994 ; Part
III, July 18, 1994 ; Part IV ; July 25, 1994. |
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