La
guerre inconnue
Hugo
Natowiczvendredi
28 octobre 2011, par Comité Valmy
Peu
avant sa mort,
lancien président français François
Mitterrand
sest livré à une confession au caractère
inhabituel, troublant.
Au milieu des entretiens publiés dans le livre
de Georges-Marc Benhamou
"Le dernier Mitterrand",
lex-chef
de lEtat glissait :
"La France ne le sait pas, mais nous sommes
en guerre avec lAmérique.
Oui, une guerre permanente, une guerre
vitale, une guerre économique,
une guerre sans mort apparemment.
Oui,
ils sont très durs les Américains, ils sont voraces,
ils veulent
un pouvoir sans partage sur le monde.
Cest une guerre inconnue, une
guerre permanente,
sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort".
Les
observateurs se sont interrogés sur ces propos :
M. Mitterrand divaguait-il,
ou sagissait-il de la vérité nue
dun homme ne se
sentant plus lié par sa fonction présidentielle,
léclair
de lucidité dun individu qui na de comptes à rendre
à personne ?
Pour quiconque a vécu en Russie et sest imprégné
des problématiques
de cette partie du monde, à la fois européenne
et extra-occidentale,
la déclaration de lancien président
a tout dune évidence :
cette guerre invisible fait désormais
rage à lest.
Cette
tension, je ne la percevais pas tant que je vivais en France et en Espagne, deux
pays largement intégrés au système économique, idéologique
et militaire que les Etats-Unis ont apporté dans leurs valises à
lissue de la Seconde Guerre mondiale. Un système qui englobe ce que
les Russes appellent l« Occident » : une somme de nations fondues
au sein dun même paradigme économico-politique. Observateur
de lactualité russe depuis plusieurs années, il me semble
que le leitmotiv des relations entre la Russie et lOccident, cest
ce rapport de force constant qui sous-tend les relations dans tous les domaines,
rythmé par les efforts américains visant à faire plier Moscou
à laide de "condamnations" et de sanctions diverses (exemples
ici, ici et là).
Il
faut franchir les frontières orientales de lUnion européenne,
et aller dans les pays en transition, pour ressentir la violence latente qui accompagne
lextension du système de valeurs promu par lOccident. La première
fois que jai pris conscience du choc, et perçu ce quétait
la culture occidentale de lextérieur, cétait en 2006
en Ukraine, un pays où les tensions avec la Russie avaient pris une dimension
particulièrement palpable. Jétais venu pour refaire mon visa,
et je fus choqué par lomniprésence visuelle des femmes dénudées
diffusées en boucle sur les écrans suspendus à lintérieur
même des rames de métro, et des publicités aguicheuses qui
ponctuaient les escalators, les rues, le moindre espace libre.
Pourtant aguerri,
je me suis dit littéralement :
« En France on nirait quand
même pas jusque là ! »
Il y avait en effet dans ce déballage
publicitaire quelque chose de particulièrement agressif, débridé,
un peu comme si une bataille se déroulait sous mes yeux. Je me souviens
aussi de la frénésie qui régnait dans les nombreux McDonalds,
et de ce passant qui avait refusé de me répondre en russe. Ce fut
un spectacle à la fois imperceptible et impressionnant. En France ou en
Espagne pas de problème, jétais chez moi ; en Russie, ou je
vivais depuis quelques mois, je commençais à macclimater.
Ici, je me sentais littéralement pris dans un entre-deux angoissant. Cette
sensation me rappelait la jeunesse dorée de Slovénie, mettant un
point dhonneur à afficher son ancrage à louest par le
biais dhabits de marque et de toute une série de références
culturelles occidentales, comme pour se démarquer ostensiblement dun
passé communiste abhorré,
pas "cool"
(un mot marquant lirruption de la mondialisation des valeurs
dans le langage).
Bien
sûr, les valeurs occidentales simplantent également en Russie
:
MTV, fer de lance à la conquête de la jeunesse après
la fin de lURSS, reste populaire.
Les McDonalds ne désemplissent
pas.
Pourtant, lassimilation culturelle, économique, et politique
de cette énorme masse quest la Russie reste superficielle et irrégulière.
Militairement, Moscou continue de défendre sa zone dinfluence au
mépris des défis de lOtan qui implante, doucement mais sûrement,
son potentiel militaire aux portes du territoire russe.
Economiquement, la
Russie est certes intégrée dans lespace mondialisé,
mais elle est tenue à lécart des grands clubs libéraux
que sont lOMC et lOCDE.
Culturellement, la Russie est un Etat
attaché à un ensemble de valeurs ancestral qui naura bientôt
plus cours en occident, schisme notamment cristallisé par linterdiction
de la « gay parade ».
Politiquement, la Russie nest
pas un Etat démocratique au sens occidental,
tout en ayant réussi
à surmonter lexpérience totalitaire.
Cest un régime
hybride qui sattire régulièrement les foudres de louest.
Le
commentateur de la Russie se trouve dans une situation délicate :
doit-il
se poser en vecteur de lidéologie occidentale,
raillant et condamnant
systématiquement ce pays ?
Doit-il au contraire faire preuve de compréhension
envers la Russie
et son évolution historique ?
Jusquoù
faut-il critiquer le système mis en place par les Américains,
qui
libérèrent tout de même lEurope au prix du sang versé
?
Cette libération justifiait-elle limpérialisme sur lequel
elle a débouché ?
Force
est de constater que malgré la fin de la guerre froide, les tensions sont
toujours palpables. Avec toutes ses contradictions, la Russie incarne une tendance
forte :
la volonté de vivre en marge du carcan occidental,
tout en partageant avec louest un socle de valeurs communes.
Une soif dexister à sa façon, sans pour autant se cacher
derrière un rideau de fer.
Cette
posture historique complexe, instable,
na pas fini dalimenter
la guerre silencieuse opposant la Russie et lAmérique.
Source
: http://fr.rian.ru/tribune/20111007/191379375.html