D'un
autre côté la pression économique organisée à
l'échelle mondiale s'accroit sans discontinuer. Les crises à répétition
(tous
les deux ans en moyenne) maintiennent les finances publiques dans le déficit
et la population dans la précarité, notamment par le jeu de crédits
aux remboursements interminables. Pendant ce temps, le nombre de millionnaires
et de milliardaires explose, les plafonds des grosses fortunes sont sans cesse
repoussés plus haut. Le chômage est volontairement maintenu dans
une fourchette allant de 4 à 10%, ce qui assure un rapport de force favorable
sur le marché du travail. Pris entre cette enclume et le marteau répressif
les citoyens ont de plus en plus de difficultés à manifester leur
désaccord avec l'Etat.
D'un
côté cette politique muselle une majeure partie de la population,
d'un autre elle pousse les dissidents à la radicalisation. Dans un premier
temps cela permet de stigmatiser ceux qui agissent et d'en faire des exemples.
Mais rien ne garantit qu'un sursaut citoyen ne finisse par déborder le
gouvernement. C'est assurément sur la solidarité qu'il faut compter
pour cela. La solidarité s'exprime naturellement là où la
peur disparaît.
Le
pouvoir qui sait, consciemment ou non, qu'il a tout à craindre de la fraternité
entre citoyens ne cesse de diviser la population en dressant avec l'aide souvent
inconsciente des médias des catégories de personnes contre d'autres
catégories de personnes. Salariés contre entrepreneurs, public contre
privé, chômeurs contre travailleurs, pauvres contre riches, jeunes
contre adultes ou vieux, habitants du centre-ville contre habitants des banlieues
etc.
La technique est utile et s'affiche
bien souvent à la une du Point ou de l'Express.
Parmi
les nouvelles armes de cette lutte centenaire entre le pouvoir et le peuple, la
plus puissante est certainement la télévision. Lentement cet outil
dissout le lien social. Avant l'irruption de cette petite boite dans chaque foyer,
puis dans chaque pièce, il fallait que les individus se rencontrent et
communiquent pour se divertir. Hormis la lecture, dont les vertus surpassent les
vices, chaque animal humain était poussé vers l'autre, et cela créait
du lien, de gré ou de force, pour le meilleur et pour le pire. La télévision
a imperceptiblement changé la nature de ce mariage en rendant facultatif
ce qui était incontournable.
Les
hommes politiques n'hésiteront pas, dans leurs discours, à vanter
les mérites du courage, à reconnaitre la nécessité
du dépassement de soi, et à glorifier l'action sur la passivité.
Mais aucun n'osera dire que la télévision offre à la procrastination
et au repli sur soi le meilleur allié qu'ils n'aient jamais eu. Par l'écran
il est proposé à chacun les sensations superficielles de la rencontre
humaine et de l'expérience sans le risque de s'exposer personnellement,
sans la profondeur du réel, sans l'essentiel, sans ce qui reste mystérieux
et précieux. C'est une vie d'enuque qui ouvre un boulevard à l'avachissement
et à la couardise. Sans l'aiguillon du face à face animal dont l'homme
a besoin chaque jour, il se rétracte, se retranche, se protège.
C'est la peur qui remplace le lien social. Ce lien social que nous devons chercher
à reconstruire chez nous aujourd'hui existe naturellement dans toutes les
sociétés humaines. Notre maladie est spécifique.
Et
ce qui est pour nous une maladie est pour le pouvoir une arme. Non seulement la
télévision nous a fragmenté au point de nous paralyser, mais
mieux encore, elle est un canal d'influence à disposition du pouvoir. Les
oligarchies d'autrefois n'ont jamais disposé d'un outil aussi puissant.
Elles peuvent dessiner, à partir de tout petits fragments de réalité,
le tableau qui leur convient. Et la magie de l'outil, c'est que ce tableau apparaît
comme la réalité incontestable.
Ne
soyons pas dupes, c'est une guerre que mène la classe dirigeante contre
le peuple. Le vent de révolte timide qui souffle actuellement sur la France
ne demande qu'à être alimenté de façon créative.
A chacun d'inventer sa participation selon sa situation. Il y a toujours quelque
chose à faire. Rester passif et commenter les événements
c'est exactement ce que le pouvoir attend de vous. Il se moque que votre avis
s'oppose à lui avec virulence, il se fiche du contenu de vos paroles, il
veut seulement que vous ne fassiez rien.
Raphaël