Je
noublie pas la confidence de Nicolas Sarkozy, à Matignon, au matin
du second tour, alors quil me présentait la composition de son gouvernement.
Lui faisant savoir une nouvelle fois ma vive opposition à la création
dun ministère de lImmigration et de lIdentité
nationale, il ne me cacha pas quil avait bien pensé y renoncer, mais
que ses spécialistes des sondages lui avaient fait valoir quil perdrait
immédiatement les nombreux points et soutiens quil avait gagnés
pendant la campagne avec cette promesse. Comme toujours avec le nouveau président,
ce comportement traduit une sincérité certaine.
Lhomme
na pas de surmoi et veut être aimé pour ce quil est.
Il sest forgé une vision de la France qui lui ressemble, cest-à-dire
individualiste, avide de réussite sociale et personnelle, obsédée
par les biens matériels et indifférente à lHistoire.
Il déteste la retenue inhérente aux élites traditionnelles,
dont il fustige depuis longtemps lhypocrisie et la ringardise. Lhomme
martèle quil a tout conquis, sans que jamais rien lui fût donné,
et pense que derrière chaque Français il y a un entrepreneur qui
sommeille.
Cest
oublier que le pouvoir suprême oblige à la hauteur et à lexemplarité
pour espérer commander le respect. Aux antipodes de Jacques Chirac, Nicolas
Sarkozy a dabord dévalorisé la présidence en la surexposant
médiatiquement. Il la également rabaissée par ses dérapages
verbaux, sur lesquels je ne mappesantirai pas, pas plus que sur létalage
de sa vie privée, justement parce quelle doit rester privée.
[...].
Enfin,
lhyperprésidence a poussé au paroxysme les pratiques de cour.
A défaut de réellement réformer, Nicolas Sarkozy sest
replié sur son pouvoir symbolique, croyant que plus une cour est voyante,
plus le pouvoir de son prince doit être grand. Il a fait ainsi prospérer
une cour invraisemblable de perroquets apeurés distillant en boucle les
mêmes éléments de langage, de flatteurs impénitents,
de roseaux plus penchés que pensants qui ne vivent quà travers
le regard du prince. On retient, entre mille autres, les images cruelles de ces
querelles de préséances ridicules de tel ou tel ministre pour monter
dans un carrosse royal en Angleterre ou pour entrer avec le président à
la Maison-Blanche.
Il
a fait ainsi prospérer une cour invraisemblable de perroquets apeurés
distillant en boucle les mêmes éléments de langage
Par
ailleurs, le pouvoir veut régner par la crainte et faire des exemples pour
empêcher des défections éventuelles. Dans cette lignée,
il renoue dabord avec la faveur du prince, en usant et abusant de son pouvoir
de nomination. Celle du président de France Télévisions sinscrit
dans cette optique, de même que la valse des préfets qui ont déplu
pour ne pas avoir érigé de village Potemkine à ses passages
en province, de même encore que les rapports avec les ministres douverture,
choisis non pour faire la politique de leurs idées, mais pour défendre
les idées de sa politique.
On
le voit tour à tour élever et disgracier certains de ses ministres,
lune se retrouvant au ban du régime après en avoir été
létoile, lautre promu de ministère en ministère,
chiffon rouge montré à la gauche quil a quittée. Cet
autoritarisme ne manque pas, comme toujours, de susciter la peur et de provoquer
en retour la servilité de ceux qui espèrent se sauver en multipliant
les louanges dans des termes que lon croyait révolus depuis Napoléon.
Signe
des régimes en déclin, lensemble de ces pratiques installe
un climat détestable et lon assiste dans les allées du pouvoir
à la multiplication des coups bas et des règlements de comptes.
Combien de hauts fonctionnaires mont fait part de leur tristesse et de leur
indignation devant un spectacle digne de la cour du roi Pétaud.
Transgression
aussi que lomniprésence du fait du Prince. « Si veut le roi,
si fait la loi. » Ainsi soctroie-t-il, à peine arrivé,
plus quun doublement de sa rémunération à lheure
du pouvoir dachat en berne. Mais ce nest rien comparé à
limpression dapanage héréditaire lorsque son fils est
pressenti à la tête de létablissement public de la Défense
dans son ancien fief des Hauts-de-Seine.
Enfin,
le goût de la familiarité complète le décor. Lexposition
de sa vie privée, la multiplication de saillies intempestives : autant
déléments qui favorisent labaissement de la fonction.
Nicolas Sarkozy a innové en inventant une cour à son image. Elle
a la peur comme moyen, largent comme fin et le spectacle médiatique
comme théâtre de sa mise en scène narcissique.
La
politique ny est pas perçue comme un levier, encore moins comme un
idéal, mais comme un marché où lon achète et
brade les hommes comme les idées en fonction de lintérêt
du moment. Laffaire Bettencourt est à cet égard lemblème
dune confusion et dune consanguinité des intérêts
publics et privés. Son feuilleton laisse entrevoir un monde caché,
avec ses codes, ses hochets et ses secrets, un monde fait de petits arrangements
et de renvois dascenseur. Elle dévoile, en un mot, une cour clandestine.