20
février 2011
Cuba, vu par un Français...
Je
mappelle Jean-Claude,
je suis photographe
et jai visité
Cuba
J-C Allard
photo (bas de page précédente)
: J-C Allard www.allard-net.com
Et ils voyagent souvent. Tout près,
car, comme dit Jean-Claude, "pas besoin daller au bout du monde pour
voyager", ou tout loin, lEspagne, le Vietnam, la Crète, Madagascar,
lEcosse
Depuis 1990, il emporte en voyage ses crayons et carnets
Et revient avec de bien belles images. Récemment, Jean-Claude et
Claire sont partis à Cuba pour trois semaines. Sans a priori, sans parti
pris favorable ou défavorable. "Pour voir de près", disent-ils.
Voici leur récit étonné. Et les images, bien sûr.Jean-Claude
et Claire, sa compagne, aiment voyager, cest dailleurs en Chine quils
se sont rencontrés.
Entre
le 19 décembre 2010 et le 3 janvier 2011 nous étions à Cuba.
Pour un voyage « touristique ». Nous ne connaissions rien ou pas grand-chose
sur ce pays, à part les quelques clichés véhiculés,
même si du point de vue géopolitique nous étions curieux den
faire la rencontre. On entend tellement de choses et leurs contraires sur Cuba
quon avait envie de voir de près. Ce nétait pas la seule
raison du choix de cette destination. Nous fuyons traditionnellement les fêtes
de fin dannée et les Tropiques à Noël nous éloignaient
de cet hiver arrivé trop vite en novembre.
Touristes,
il est vrai, mais chez lhabitant (1) tous les jours. En demi-pension, ce
qui permettait de voir dun peu plus près comment les gens vivent,
et déchanger un peu plus facilement. Bien sûr nous navons
ni lun ni lautre, Claire et moi, la maîtrise de la langue, ce
qui est certes un handicap. Mais notre curiosité profonde et notre attachement
à la rencontre nous ont amenés assez près des Cubains. Notre
façon de dessiner ou de photographier facilite aussi les choses bien souvent.
Nous naimons pas arracher des portraits et jespère que cela
se voit sur les images (2). Il faut dire aussi que les Cubains sont avides de
rencontres, ce qui facilite bien les choses.
Malgré
tout, nous avons bien conscience que deux semaines à Cuba ne permettent
quune approche très superficielle.
Mais
on doit dire que notre étonnement a été très grand.
Ce voyage, plus que beaucoup dautres, nous a permis de mettre le doigt sur
notre propre façon de vivre et notre régime politique. Nous en revenons
attachés à ce pays et bien disposés à le soutenir
dans la lutte quil mène pour résister à limpérialisme
avec pour guide les USA tout proches. On se demande même comment cet îlot
minuscule existe encore ! Quand on sait toutes les contre révolutions fomentées
par les USA, toutes les (vraies) dictatures mises en place ou soutenues
Comment limpérialisme américain nest-t-il pas encore
arrivé à se débarrasser de cette épine dans le pied
que représente le « socialisme cubain » ? Est-ce un mystère
?
Cette
dernière question a une réponse dans le soutien populaire du régime
castriste. Encore en deux mots, si Cuba nest pas une démocratie à
loccidentale (et nous y reviendrons), Cuba nest pas une dictature.
Jamais les armes dans ce pays nont été retournées contre
la population. La principale critique envers le régime cubain est pourtant
que cest une dictature.
En
terme de démocratie, nous navons de leçon à donner
à personne. Nous ne croyons plus que le monde occidental, et la France
en particulier, soient des démocraties (Larousse : gouvernement où
le peuple exerce la souveraineté). Voici une liste non exhaustive datteintes
sévères :
Dans
notre pays on vote « Non » à un traité (TCE) et on nous
limpose quelques mois après !
Dans
notre pays nous sommes pendant des mois et des mois, des millions et des millions
dans la rue contre une soit disant « réforme des retraites »,
70% de la population y sont opposés, et le gouvernement limpose en
force, sans débat !
Dans
un pays où on utilise le mensonge (à propos des armes de destruction
massive) pour imposer une intervention militaire
Quand
le taux de participation à nos élections continue de chuter pour
atteindre des niveaux record, que dire de la démocratie ?
Quand
on sait la collusion des médias avec les politiques au pouvoir et les hommes
de pouvoir
Ou
que les fameuses « agences de notation » (qui représentent
qui, dites le moi !) dictent leur bon vouloir à nos gouvernements nationaux
Bref
!
Alors
doucement sur notre fameux modèle de démocratie (quon essaie
aussi dimposer ici où là par les armes
)
Je
pense que Cuba a pris beaucoup de précautions pour se protéger des
agressions du capitalisme (voir le nombre dattentats contre Fidel Castro
qui nont heureusement pas abouti) Alors que les USA sont prêts à
tout pour se débarrasser de cette expression dautre chose que le
capitalisme. Et ces précautions ont vraisemblablement pris les couleurs
datteintes à la démocratie selon nos critères. Mais
ne faut-il pas voir plus globalement ? Le fait que le régime soit populaire
à Cuba fait que les USA hésitent à intervenir directement
comme ils ont su le faire par ailleurs.
Et
nul nignore les conséquences désastreuses pour léconomie
cubaine de cet état dembargo après la chute de lURSS.
Ceci
étant posé, nous avons très envie de dire nos sentiments
après ce court voyage.
Première
impression très forte, et je vous assure que cest un choc pour nous
: pas la moindre pub ! Aucun panneau, pas la moindre enseigne, ni en ville, ni
au bord des routes
Je rêve de ne plus être agressé par
toutes ces pubs qui nous polluent lespace et lesprit en France. Et
on a maintenant la preuve que ça existe un Pays sans pub. A quoi serviraient-elles
dans un pays où la « concurrence libre et non faussée »
na pas de sens ! En tout cas cest la première fois, et nombreux
sont nos voyages, que nous le voyons. Et si vous en avez marre de voir des pin-up
sur des pubs de bagnoles, allez faire une pause à Cuba.
Les
gens sont toujours « propres sur eux » comme on dit ici. Toujours
bien habillés. On sent que cest important pour eux. Pas le moindre
haillon comme on en voit très souvent dans les pays sous développés.
Ce nest pas le cas de Cuba. Et tout le monde sait que, dans les premières
conquêtes de la Révolution, il y a eu la lutte contre lanalphabétisme.
Léducation
à Cuba est une réussite, tout le monde le reconnaît. Pauvres
voyageurs, nous navons pas les moyens de le mesurer précisément.
Mais nous avons une anecdote. Par hasard, en passant devant une école,
nous avons entendu quil y avait une atmosphère de fête. Nous
sommes rentrés facilement, laccueil était chaleureux. Claire
était impressionnée dune part par laisance des enfants
qui dansaient mais aussi par le fait quil ny avait pas les bons devant
et les moins bons derrière, mais que chacune passait dune situation
à lautre. On est loin du culte du meilleur. Il y a eu à la
fin quelques mots à la gloire du régime, du genre « vive le
socialisme ! » mais on peut vous assurer que cétait du vécu,
du partagé, et pas un slogan régurgité. Mais le plus fort
ce nest pas ça, cest que la fête était en remerciement
pour les enseignants ! Quand on voit comment les enseignants sont traités
chez nous et le peu de cas quon en fait aujourdhui
A
propos décole, les enfants portent tous un costume de lécole,
toujours impeccable. Et les jeunes filles on bien souvent des jupes ultra courtes,
quon jugerait indécentes chez nous.
Autre
surprise, la facilité déconcertante avec laquelle les commerçants
vous rendent la monnaie. Cest souvent un problème dans les pays où
léducation a ses limites.
Autre
anecdote. A Santa Clara nous avons été témoins dune
fête en commémoration de la libération de cette ville par
le Che. Au programme, concerts de musique très classique, aussi de musique
cubaine, mais à notre étonnement, danse contemporaine de haut niveau
! A quand de la danse contemporaine chez nous pour une fête du genre ? On
pourrait en dire encore beaucoup sur le développement de la culture à
Cuba.
Les
Cubains sont bien nourris. Bien portants. Il est vrai que la traversée
nous a montré un pays où la terre semble généreuse.
Pour
ce qui est du logement, pour les campagnes et les petites villes, ce qui est étonnant,
comme par exemple à Vinalès, cest de voir des maisons coquettes.
Toutes
sur la même architecture, simple et sans étage, seules les couleurs
diffèrent. A La Havane, il est vrai que les façades sont très
dégradées (3). Mais on a été surpris de voir quà
lintérieur cétait bien mieux que ce que pouvait laisser
imaginer lextérieur. Peut-être avons-nous eu la chance de tomber
chez des gens plus fortunés ? En tout cas, partout où nous sommes
passés, nous avons vu frigo, congélateur, télé, et
des aménagements corrects qui nous rappellent évidemment les années
60. Nous avons même vu un vélo électrique
De
ces trois constatations, habillement, nourriture et logement, il nous a semblé
que Cuba navait rien de lallure des pays sous développés.
Ajoutons que nous navons pas vu, comme par exemple au Vietnam, des enfants
au travail ou des mômes avec la morve au nez.
Par
ailleurs nous avons aussi noté quil ny a pas de classes sociales.
Les niveaux de vie sont très comparables entre les Cubains. Pas de maison
luxueuse, pas de voiture extravagante, pas de zones privilégiées
etc. Cest une constatation.
Et
nous navons jamais vu ça dans aucun pays, y compris les pays pauvres
que nous avons traversés et où on croise toujours quelque part un
ghetto de riches, voire très riches. Aussi bien différent de ce
quon a vu au Vietnam et en Chine où le luxe sexpose à
côté de la pauvreté. Mais pas à Cuba. Si Fidel Castro
avait une fortune quelque part, ses adversaires seraient trop heureux de nous
mettre lil dessus ! Et ce nest pas le cas.
Pour
comparer avec la Chine ou le Vietnam, ce qui nous a frappés, cest
que dans ces deux pays gouvernés par un parti communiste, il ny a
aucune manifestation du régime. On veut dire par là : pas de slogans,
pas de drapeau, rien qui puisse laisser voir au simple regard quon est dans
un pays « communiste ».
A
Cuba cest différent. On voit souvent des slogans pour le régime
et la révolution. On a été surpris aussi par la forme de
ces slogans. Jaurais parié sur des phrases un peu stéréotypées
et simplistes. Il nen est rien dune manière générale.
Un seul exemple : « Un pays ne peut rien sans sa jeunesse ». Une sorte
de gloire ou de confiance dans la jeunesse, qui chez nous est souvent considérée
comme dangereuse, flemmarde, ou je ne sais quoi.
En
tant que touristes nous nous sommes sentis très libres, là aussi
à notre étonnement dans un tel pays. Notre curiosité na
jamais été bridée. Jusquau fin-fond des villes et des
campagnes, pas le moindre empêchement daller fouiner partout comme
on aime le faire, avec notre scooter de location.
Autre
signe très palpable : lémancipation des femmes. Et certainement
moins de machisme que par chez nous. A la maison les hommes participent, pour
ce quon en a vu. Les rapports à lintérieur des familles
sont très doux, entre adultes et avec les enfants. Jamais de cri entre
les uns et les autres ; ça ne grouille pas denfants non plus, ce
qui traduit une bonne maîtrise des naissances.
Si
bien entendu il ny a pas de pub, il ny a pas non plus de consommation
de cigarettes ! Les quelques cigares croisés tiennent plus à du
folklore quà une pratique courante. Le prix des cigares est tel quil
semble destiné à lexportation exclusivement.
Les
paysages ne sont pas pollués par les déchets de plastique, ce qui
est hélas très souvent le cas dans les pays dAfrique par exemple.
Certes ça doit être une denrée rare et précieuse le
plastique, ils font souvent leurs courses en utilisant ces fameux sachets plastiques.
On
a vu le ramassage des ordures, ce qui nest pas aussi fréquent dans
le tiers monde. Des balayeurs, on en a vu beaucoup dans les petites villes et
à La Havane. Ce qui fait que les rues sont propres, à quelques exceptions
près. Et les balayeurs, comme les autres Cubains, ne sont pas stressés
par le travail ! Il nous est arrivé plusieurs fois de les voir sasseoir
sur un banc pour lire Granma et de reprendre le boulot quand ils en ont envie.
Voilà qui nous plait bien. Loin du stress de France-Telecom et maintenant
La Poste
Etonnant
aussi pour nous de constater que les églises étaient tranquillement
animées. La liberté du culte est une réalité.
Pour
cause dembargo les Cubains sont privés de beaucoup de choses. Ce
qui a aiguisé leur habileté à réparer. Chez nous on
consomme, et à la moindre panne on jette. Faute de pouvoir faire autrement,
et on vient de jeter ces derniers jours une balance et un micro-onde qui pourraient
certainement être réparés si
A
Cuba on a vu des ateliers de réparations de tels objets ! Et comme souvent
la queue bien organisée devant de tels magasins. Pas de stress non plus
dans les queues. En arrivant on demande « el ultimo ? » ce qui veut
dire « qui est le dernier ? »
On
nous le montre et on peut aller faire un tour, boire un coup ou faire je ne sais
quoi, pas de risque que quelquun passe avant nous. Respect ! A comparer
avec le chacun pour soi, du « à qui sera le plus malin pour passer
devant lautre » de par chez nous. Ici culte du chacun pour soi. Là
bas culte de la collectivité et du partage. Deux mondes.
Bref
! Cuba ce nest pas la misère, ce nest pas un pays sous développé,
ce nest pas une démocratie, et ce nest pas une dictature à
nos yeux.
Une
dictature ne développerait pas à ce point léducation
et la culture.
On
ne sentirait pas les gens heureux, souriants.
On
se sentirait, même comme touristes, « téléguidés
».
On
y verrait une classe enrichie.
On
ny verrait pas un culte de lémancipation, y compris des femmes.
Cest
un pays où tout simplement il y a une expérience du socialisme,
liée à son histoire, à sa situation géographique et
économique. Nous ne voulons pas de ce modèle pour la France, comme
nous ne voulons daucun autre !
Mais
Cuba a alimenté notre espoir dans un « autre monde possible ».
A construire pour nous.
En
tout cas nous défendrons cet état qui, on le découvre, résiste
avec une certaine réussite face au capitalisme ravageur.
Très
petits voyageurs sans aucun doute, et loin dentreprendre même le tour
de cet îlot particulier, nous avons simplement voulu dire ici ce que notre
cur a ressenti et qui tranche un peu avec limage véhiculée
de Cuba.
Claire
et Jean-Claude.
Ps
: A notre retour, quel contraste de se voir accueillir par des treillis et mitraillettes
dans le métro de Paris (4). Puis de retrouver toutes ces grises mines engoncées
dans leurs coquilles !
Notes
(1)
Nous avions pris les vols secs, puis réservé les nuitées,
demi pensions et transports en commun par lintermédiaire dune
association.
(2)
Voir les croquis et photos sur les pages « carnets » et « galeries
» de mon site : www.allard-net.com
(3)
La restauration des bâtiments se fait petit à petit à La Havane.
On peut voir des quartiers complètement rénovés et de belle
façon (confirmation par un professionnel du bâtiment, québécois,
vacancier comme nous, et rencontré par hasard chez lhabitant). On
peut visiter facilement par exemple ces anciennes demeures coloniales qui sont
devenus parfois des hôtels ou des musées. Et comme les hôtels,
par exemple, sont à létat, leur visite se fait donc naturellement.
(4)
Autre différence. Nous navons pas vu à Cuba de ghettoïsation
comme chez nous à Paris par exemple où il y a le quartier «
chinois », « antillais », « africain »
A Cuba
beaucoup de métissage.
Voir
ici les photos
sur Cuba
et
les croquis
Liens
complémentaires sur le travail de Jean-Claude
Galerie
de photos de Jean-Claude Allard
Des
couleurs des matières, des objets, des lignes, des courbes, des visages.
De beaux visages qui nous parlent, photographiés avec respect.
Carnets
de voyage
Claire,
parisienne, est venue sinstaller en Savoie. Danseuse, elle donne des cours
de danse sur les communes voisines.
Aujourdhui,
ils préparent un spectacle qui réunit différents modes dexpression,
autour de 10 artistes : arts visuels, sonores et chorégraphiques.
Texte
relayé par emcee avec lautorisation
de leurs auteurs