D’aucuns
ont bien vu que la crise n’était que le moyen et le prétexte de précipiter l’instauration
d’un système fédéral dur pour les Vingt-sept en dépit et au mépris des volontés
populaires auxquelles le Traité de Lisbonne a été imposé de la plus sournoise
façon. Une crise qui est et demeure — gardons ce fait capital présent à l’esprit
— artificielle, fabriquée, en un mot le contraire d’une « fatalité »
inhérente à ce qui serait une vie autonome et désincarnée des marchés dirigés
par une « main invisible ». Un processus réputé « machinal »
mais qui pour être anonyme n’est pourtant pas moins constitué de la chair et des
os de ces grands manieurs d’argent et autres donneurs d’ordre qui font la pluie
et le beau temps sur les Bourses.
C’est
pour cette raison que les Etats-Unis parlent un double langage par le truchement
d’une double voix. Celle des « marchés » et celle de son président
qui intervient pour tancer les Européens et les presser impérativement de stabiliser
leur monnaie, autrement dit les politiques économiques européennes indissociables
de la santé, bonne ou mauvaise, de leur monnaie. Cependant n’allez pas imaginer
un seul instant que cela ressemble de près ou de loin à de l’ingérence dans les
affaires de l’Europe continentale. Représentez-vous Mme Merkel et M. Sarkozy
enjoignant la Maison-Blanche de faire le ménage à Manhattan ?
L’autre
voix appartient à ceux qui font la pluie et le beau temps sur les marchés… bref,
les donneurs d’ordre anonymes, inidentifiables pour les gouvernements eux-mêmes
comme l’a piteusement avoué le ministre français des Finances, Mme Lagarde.
Ceux qui jouent au yoyo avec les Bourses comme le chat joue avec la souris, anticipant
les baisses et les hausses qu’ils suscitent de toutes pièces.
Ces
oligarques se recrutent en premier lieu parmi les représentants de la haute finance,
des complexes militaro-industriels, des méga groupes du pétrole et la chimie ou
du génie génétique, mais également parmi les idéologues et théoriciens attachés
à la légitimation du « système », les nouveaux clercs (prêtres)
de la religion du profit comme nouveau monothéisme, celui du marché. Or ces gens-là
ont un tout autre discours en acte.

- Pour
Paul Volcker, directeur à la Maison-Blanche du Conseil pour la reprise économique,
les Européens doivent accepter une gouvernance économique externe et placer l'euro
à parité avec le dollar.
Car
comment expliquer l’évidente contradiction existant entre les inquiétudes exprimées
par le président Obama — légitimes au demeurant, car les É-U ont besoin d’un euro
fort pénalisant les exportations européennes, mais avantageant de cette manière
les industries américaines ; un bonus utile au regard de déficits abyssaux
(1400 milliards de dollars) et surtout nécessaire pour soutenir l’effort des guerres
en cours, Irak, Afghanistan et Pakistan — et la poursuite de la déstabilisation
en profondeur des économies occidentales par des attaques réitérées des marchés
contre l’euro ?
Aussi
voraces, inconséquents voire irrationnels soient-ils, les « opérateurs »
sont conscients que la poursuite de l’offensive contre l’euro met en péril le
système dans son ensemble et risque de précipiter l’économie mondiale dans une
nouvelle phase de chaos. Alors pourquoi cette danse au bord de l’abîme ?
Nul ne nous fera croire à cette billevesée selon laquelle les marchés vivent de
leur vie propre, qu’ils sont incontrôlables et que tout cela ne serait dû qu’à
un emballement de la machine économique… Bref, que tout cela serait « la
faute à personne » , mais la simple conséquence d’une impossibilité
à gérer les acteurs et les dérapages irrationnels des marchés ?
Alors
disons-le tout net, le risque d’effondrement systémique est au cœur même de la
partie qui se joue actuellement. Les grands joueurs, froids calculateurs, sont
des adeptes manifestes de la « théorie des jeux » (de Neumann
et Morgenstern), construction probabiliste à la base de ce qui fut la doctrine
de la dissuasion nucléaire… Celui qui gagne est celui qui va le plus loin dans
la surenchère létale. Un cas de figure qui correspond trait pour tait à ce que
nous vivons actuellement : une déstabilisation croissante des économies européennes,
avec des incidences non négligeables outre-Atlantique.
Ajoutons
que le chaos financier, monétaire et économique, des deux côtés de l’Atlantique
est une indéniable aubaine, pour ceux, répétons-le, qui prospèrent dans le ressac
des cours de Bourse, provoquant et anticipant les mouvements de panique et d’euphorie
pour jouer indifféremment les courants ascendants et descendants sur des marchés
rendus hystériquement erratiques.
Au
début du XXe siècle, l’économiste Werner Zombart théorisait pour sa part la « destruction
créatrice » (reprise ensuite par Joseph Schumpeter). Depuis cette idée
a fait son chemin via, entre autres, la théorie mathématique du Français René
Thom (théorie dite des « catastrophes »). Revue et corrigée
par Benoît Mandelbrot, celle-ci s’appliquera via la géométrie des fractales à
la vie des marchés dès lors perçus comme relevant d’une théorie du chaos, décidément
très à la mode.
Entre-temps
l’économiste Friedrich Von Hayek,
l’un des théoriciens du néolibéralisme, prétendit hisser l’économie libérale au
statut de science exacte. Ainsi, selon son hagiographe Guy Sorman « le
libéralisme converge avec les théories physiques, chimiques et biologiques les
plus récentes, en particulier la science du chaos formalisée par Ilya Prigogine.
Dans l’économie de marché comme dans la Nature, l’ordre naît du chaos : l’agencement
spontané de millions de décisions et d’informations conduit non au désordre, mais
à un ordre supérieur »… On ne saurait mieux dire, car a priori nous
détenons là la clef d’interprétation de la crise.
À
la fin des années 90, les néoconservateurs adeptes de Léo Strauss vont porter
à son paroxysme logique le nouveau dogme du désordre supérieur en se faisant les
chantres du chaos constreur
comme légitimation a priori de toutes les guerres de conquête du XXIe siècle.
De ce point de vue, chacun peut voir le chaos à l’œuvre dans le Greater Middle
East comme il peut le voir à l’œuvre aujourd’hui en Europe.
Gageons
que le nouvel ordre régional que les grands agenceurs de chaos entendent faire
sortir de la crise actuelle, sera une Europe unifiée, centralisée et fédérative,
placée sous la coupe directe des États-unis par le truchement de la Réserve fédérale
américaine dont la Banque centrale européenne ne sera plus qu’une succursale,
et sous le regard vigilant du FMI, représentant ou émanation d’un pouvoir mondial
émergent, aussi déterritorialisé que tentaculaire.
On
comprend assez vite que la déification du marché associée à l’idée d’un « chaos
constructeur » lui-même complétée par un usage intensif de la théorie
des jeux maniée par des adeptes de la démolition, constitue un mélange assez
détonnant en passe de nous sauter au visage. Un constat s’impose ici : à
savoir que le « chaos » (intentionnel) est à ce jour un mode
de gouvernement, de transformation sociétale et de conquête sans coup férir. Une
version dure du divide et impera (diviser pour régner) dussent les Nations
périr et les peuples avec.
Car
le jeu en vaut la chandelle si à l’arrivée l’Europe se trouve mise à genoux. La
Grèce — certes l’un des ventres mous de la zone euro mais pas tellement plus que
l’Italie, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal — a été jusqu’ici une sorte d’électron
libre contrariant une pleine intégration des Balkans dans le maillage géostratégique
états-unien.
En
guise de conclusion provisoire, si l’Union européenne, à l’occasion de la crise,
avance à marche forcée vers une gouvernance économique fédérative, une étape sera
franchie conduisant vers l’attribution d’un pouvoir quasi discrétionnaire à la
Commission européenne pour l’essentiel composée de technocrates non élus et recrutés
pour une allégeance atlantiste inoxydable. En clair, cela signifiera l’effacement
des États-nations européens.
De
facto plus rien ne s’opposera plus à l’intégration de l’Europe au sein d’un
Bloc transatlantique. À terme la fusion de l’euro et du dollar scellera la réunion
de l’Ancien monde et Nouveau monde. Il ne s’agit évidemment pas de pures spéculations
mais d’une simple projection des tendances architectoniques visiblement à l’œuvre
dans le cadre un d’un processus de redistribution ou de recomposition géopolitique,
de la carte mondiale. Autant dire que si la zone euro n’éclate pas, le sort des
peuples européens semble définitivement scellé, c’est-à-dire enchaîné pour le
meilleur et pour le pire à la « Destinée
manifeste » des Etats-Unis. Cela indépendamment d'une réforme du
système économique mondial. Les financiers y laisseront peut-être également des
plumes si la Communauté internationale s’entend pour brider leurs appétits en
réglementant les marchés, il n’en reste pas moins que les promoteurs du chaos
constructeur auront partie gagnée en créant les conditions de nouveaux embrasements.
Car
le « pire », souvent évoqué en France par des hommes d’influence
tels Bernard Kouchner et Jacques Attali, est ce qu’il y de moins improbable lorsque
les gouvernements, le dos au mur, se voient réduits à la fuite en avant. Au Koweït
en 1991, en Irak en 2003 parmi les buts de guerre à peine voilés se trouvaient
en bonne place la relance du moteur économique par les chantiers prévus de reconstruction…
Ceci pour ne pas mentionner d’autres intérêts plus évidents et plus immédiats
tels les énergies fossiles, les ventes d’armes et tous les marchés qui en sont
dérivés.
Quels
que soient les accords sur l’enrichissement d’uranium à usage médical passés entre
la Turquie et l’Iran, quels que soient les contrariétés diplomatiques que ces
rapprochements entre alliés et ennemis des États-unis procurent au Département
d’État, il suffit de relire le fabuliste Jean de La Fontaine pour savoir que la
rhétorique du loup l’emporte toujours sur celle de l’agneau ! Attendons-nous,
dans le contexte actuel d’extrême fragilité de l’économie mondiale, à une sortie
de crise par la douloureuse porte du chaos constructeur.