Je dédie ce billet au journaliste Irakien Muntazir Al-Zaydi
D’incrédulité, ils en auraient laissé choir leurs fétiches.
Hercule Poirot, son lorgnon à cordelette… Colombo, son mégot de cigare… Nestor Burma, son chapeau cabossé… Maigret, tout comme Sherlock Holmes, sa pipe éteinte…
Ces maîtres de la logique, de l’esprit critique, aux patientes et méticuleuses déductions, n’auraient pu croire une seule seconde à la mise en scène macabre, emballée dans un scénario, histoire, roman, conte de sorcières, constructions charpentées de clichés. "Narrative", disent les anglophones.
Le tout repris en chœur, cadencé par le marteau-pilon de la propagande et de ses vecteurs : journaux, TV, communiqués de presse sortant d’innombrables horizons et tiroirs. Au même moment, dans tous les pays occidentaux. Colossale campagne médiatique aux océaniques moyens…
Le corps de la victime, une femme de 48 ans, criblé de balles dans un ascenseur. En évidence. Un 7 octobre 2006, à Moscou : Anna Politkovskaïa.
Son exécution, s’agissant d’une "journaliste", serait « liée à ses activités professionnelles », ont été les premières déclarations de son entourage. Evidemment, ce n’est pas pour son talent dans l’élaboration de la tarte aux pommes.… Litote, pour ne pas prononcer les mots : « crime politique ».
Concrètement : signature, histrionisme, d’un acte destiné moins à supprimer la personne qu’à intimider ou à faire du bruit. Sinon, c’est l’enlèvement discret avec, chaussé de béton, un plongeon dans un fleuve ou dans les vagues du haut d’une falaise. Quand ce n’est pas dans un bain d’acide. Pas de trace.
Assassinat, apparemment, commis par des professionnels.
Mais, bizarre…

- Eddy Sox "Le Dissident"
Le Petit Poucet
Le Petit Poucet n’aurait pu mieux s’appliquer, semant les indices gros comme des camions…
S’assurer de la disparition de l’arme du crime est la priorité d'un assassin, même le plus amateur. Là, non. Probablement, délicate attention à l’égard des enquêteurs, elle était disposée à côté du corps : un pistolet Makarov 9 mm. Jusqu’aux douilles des balles éjectées après le tir, soigneusement laissées sur place : quatre douilles.
Provocation, peut-être… Laisser entendre que tout indice ne peut mener qu’à une impasse. Annoncer l’impossibilité de dénouer le faux-vrai du vrai-faux, de compléter le puzzle d’une enquête : cloisonnements étanches, impunités, complicités…
Fausses pistes, sûrement.
La théâtralisation, le mode opératoire, du crime rappellent celui dont fut victime, le courageux et magnifique militant des droits de l’homme et de l’autodétermination des peuples, Henri Curiel.
Abattu dans l’ascenseur de son immeuble, à Paris le 4 mai 1978. Egyptien juif de naissance, il s’était illustré dans la lutte contre l’autocratie du roi Farouk marionnette des britanniques en Egypte, le soutien à l’indépendance de l’Algérie, le combat anti-apartheid en Afrique du sud, et par sa solidarité indéfectible avec ce qu’on appelait alors les pays du Tiers-Monde dans leurs combats pour la liberté.
Ses assassins n’ont jamais été retrouvés, pas plus que l’arme et les douilles des balles du meurtre. Sa mort n’avait mobilisé aucun des médias de l’époque. Aucun gouvernement, aucun pays, aucune organisation internationale, aucune ONG… Personne ne s’autorisant à "sommer" la France de trouver les coupables, sauver la liberté d’expression, la démocratie, les droits de l’homme et tutti quanti. Il est vrai qu’il représentait le "diable" pour les gouvernements occidentaux, français tout particulièrement. (1)
Les enquêteurs, expérimentés dans les "crimes politiques", affirment que trop d’évidences tuent « l’évidence ». Ne pas confondre l’hamburger de l’affiche sur l’abribus avec sa réalité servie dans l’emballage en carton recyclé… C’est toute la différence avec nos journalistes actuels, même dits « d’investigation ». Dans un coup tordu, multiplier les fausses pistes c’est renforcer une manipulation.
Deux mois jour pour jour après sa mort, le 7 décembre 2006, l’Institut International de la Presse (IPI) déclarait Anna Politkovskaïa : « 51e Héros de la liberté de la presse Mondiale ». Bel et nécessaire hommage. Assurément, condamner « l'assassinat politique » est une noble cause. Toutefois, de là à transfigurer la victime en icône de La Liberté demande un minimum de précaution. A-t-elle été effectivement assassinée pour ses articles, livres, investigations, déclarations ? Ou, pour un tout autre motif ?
Car, bizarre le profil de la victime… Tout autant que son cursus et son "milieu" professionnels.
« Dissidente russe », est-il répété à l’infini... Anna Politkovskaïa, son nom ne le laisse pas supposer de prime abord, était de nationalité américaine, née à New York, de parents diplomates membres de la délégation de l’Ukraine à l’ONU. Personne ne le dit, ni ne l’écrit. Pourquoi ? Peur d’être traité de « rouge-brun » par les coupe-jarrets à la solde de l’Empire, chargé du terrorisme intellectuel ?...
Munie d’un diplôme d’une école de journalisme de Moscou, elle travaillait depuis 1999 pour le média russe : Novaïa Gazeta (La Nouvelle Gazette). Un trihebdomadaire avec son site, en russe et en anglais, dont le capital est détenu à 49 % par l'ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le milliardaire russe, ancien député de la Douma, Alexandre Lebedev. Les 51 % restants ? Mystère.
Les deux mêmes compères ont fondé, en septembre 2008, un parti microscopique à l’échelle de la Russie, copié-collé du fanatisme idéologique des milliardaires néoconservateurs US, joyeusement pro-atlantiste et bruyamment ultralibéral ("tout privatiser", sous-entendu brader aux groupes étrangers, & bla-bla…) : le « Parti démocratique indépendant de Russie ».
En conséquence, férocement opposé à la politique du gouvernement actuel refusant un « monde unipolaire », soucieuse du respect de l’indépendance et de la souveraineté du pays, spécialement quant à la préservation de ses richesses naturelles convoitées par les prédateurs internationaux. La Nouvelle Gazette (Novaïa Gazeta) servant de caisse de résonance, de relais de propagande, aux thèses de la paradisiaque "Globalisation Impériale", dont la planète subit les ravages au quotidien. Expliquant pourquoi, malgré un actionnariat différent, entre Fox News (groupe Murdoch) et Novaïa Gazeta ce soit du pareil au même…
Alexandre Lebedev, rappelons-le car les journalistes oublient toujours de le mentionner, est un richissime oligarque qui a édifié sa colossale fortune en peu de temps sous la présidence de Gorbatchev et d’Eltsine. A l’époque où la Russie partait en lambeaux, déchiquetée par les mafieux, politiciens corrompus et voyous de la finance, en cheville avec les multinationales. Avant que Poutine n’y mette un coup d’arrêt et ne redresse la situation.
Sa fortune (banques, compagnie aérienne [30 % d’Aeroflot], construction aéronautique [Ilyushin], gaz et pétrole, textile, tourisme, télécommunications, immobilier, transport urbain, chimie, médias, etc.) difficilement évaluable en milliards de dollars, le classe parmi les hommes les plus riches de Russie et d’Europe. Rien qu’en Grande-Bretagne, il contrôle quatre médias : Evening Standard, The Independent, The Independent on Sunday et i-newspaper… (2)
Ce personnage soutenu par nos nomenklaturas, qui prétend porter le projet d’une Russie "démocratique", jouant au "Dissident en chef" dans son pays, a été la vedette du Web le mois dernier (septembre 2011). Pour avoir violemment frappé publiquement, à coups de poing en plein visage, son interlocuteur sur un plateau de TV, oligarque comme lui, Sergei Polonsky. A "titre préventif", a-t-il dit, pour ne pas être frappé par lui. La vidéo a été vue des milliers de fois. La regarder donne un aperçu de ce qui attend la Russie si pareils énergumènes arrivaient au pouvoir… (3)
Anna Politkovskaïa était donc très liée aux réseaux de l’extrême-droite US avec leurs "collabos" russes, intégrés aux lobbies de l’armement et de l’énergie occidentaux. Implacablement russophobes, menaçants et hyperviolents, dès lors que le pays ou son gouvernement n’acceptent pas d’être inféodés à leurs intérêts et diktats.
Quel était, en ce cas, l’objectif de l’assassinat de cette "journaliste-dissidente" en plein cœur de Moscou ? Quels en étaient les exécutants, organisateurs, commanditaires ? A qui profite le crime ?
Après une difficile enquête aux multiples rebondissements, au terme de 5 ans de travail pour enfin y arriver, la solution émerge progressivement : en septembre-octobre 2011. Confirmant ce que tous les "observateurs ", avertis ou impartiaux, savaient dès l’origine de l’affaire. Une réalité, évidemment, aux antipodes de ce que les médias de la désinformation dans nos pays n’avaient cessé de claironner, et qu’ils taisent hermétiquement à présent…
Poutine, Président de la Fédération de Russie au moment des faits, n’avait-il pas averti :
« La solution se trouve à Londres » ?...
Le Grand Méchant Loup
Comme par hasard, le meurtre d’Anna Politkovskaïa a eu lieu le jour de l’anniversaire de Poutine, né un 7 octobre 1952… Autre coïncidence : la veille de la visite officielle de Poutine en Allemagne…
Soulignant ainsi la perversité du personnage, par sa provocation dans la violence. Puisque ce fut, aussitôt, une des plus formidables campagnes médiatiques internationales destinées à diaboliser un Homme d'Etat détesté de nos oligarchies, et déstabiliser au passage la Russie. Poutine ne pouvait être que le commanditaire du forfait. Les exécutants ? Les tueurs de ses horribles services secrets…
Parmi les centaines de déclarations, retenons celle du porte-parole du ministère des affaires étrangères des USA, le jour même de l’évènement, Sean McCormack. Un concentré de l’hypocrisie et du cynisme manipulateurs des politiciens, dans chacun des termes employés :
« Les États-Unis sont choqués et profondément attristés par la nouvelle du meurtre brutal de la journaliste russe indépendante […] Les États-Unis demandent de toute urgence au gouvernement russe de mener une enquête immédiate et exhaustive afin de retrouver, poursuivre et juger tous les responsables de ce meurtre haineux. »
Le lendemain, au diapason des USA le temps de prendre les consignes, dans un document officiel le Commissaire européen aux droits de l'homme Thomas Hammarberg, « triste et en colère », embouche le trombone de La Bonne Conscience de la caste technocratique de l’UE :
« Ce meurtre est le signal d'une crise majeure concernant la liberté d'expression et la sécurité des journalistes en Russie. »
Evidemment, les vertueuses ONG ont immédiatement embrayé. Sortant les violons de l’émotion et la sébile à subventions. Parmi les ténors de l’esbroufe qui ne se sont jamais préoccupés des journalistes et militants de la liberté torturés, assassinés, par des escadrons de la mort en Palestine, Gaza, Irak, Afghanistan, Amérique latine, Thaïlande, Philippines et ailleurs, dès lors qu’ils dénonçaient les exactions de l’Empire :
=> Amnesty International, de rage hurlant sa :
« … colère après le meurtre à Moscou d'Anna Politkovskaïa, visée en raison de son travail de journaliste. »
=> La Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH), flagellant le gouvernement Russe :
« Les autorités russes, doivent se conformer aux instruments internationaux et régionaux relatifs aux droits de l'Homme, afin de garantir en toutes circonstances les libertés d'expression et de la presse. »
=> Reporters Sans Frontières (RSF), l’illustrissime ONG accablée de chagrin (4) :
« Nous sommes abasourdis par cette nouvelle tragique… Les meurtres de nos confrères […] doivent faire réaliser à la communauté internationale à quel point il est urgent d'agir pour assurer la protection des reporters. »
Anna Politkovskaïa, cataloguée « dissidente russe » par le marketing informationnel occidental, avait été érigée en "star" des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Ses articles et livres récoltant une foison de distinctions, récompenses et prix. Attribués, évidemment, par les sponsors et animateurs du même circuit. (5)
Précisons le contexte : dans la boîte à outils de notre appareil de propagande, le label « dissident » est décerné non pas à « l’opposant » au régime ou gouvernement d’un Etat souverain étranger, mais à un « adepte inconditionnel » de l’idéologie et de la politique de l’Occident. Nuance notable…
Dans le cas contraire un « opposant », non seulement à son gouvernement mais "aussi" aux desseins d’asservissement de l’Empire sur son propre pays, est considéré comme un « conservateur », un « radical », dans le meilleur des cas. Dépasser la réticence, persévérer dans la résistance, est immédiatement se désigner dans une subtile gradation comme « rebelle », « insurgé ». Pire encore : « terroriste », réel ou supposé, peu importe, s’il s’agit d’une opposition au gouvernement inféodé à l’Empire.