5 décembre
2009 Ambroise Croizat le bâtisseur de la Sécurité
sociale

Ouvrier
métallurgiste à treize ans, député communiste du Front
populaire, il participe à lélaboration, dans la clandestinité,
du programme du Conseil national de la résistance qui débouche,
à la libération, alors quil est ministre du Travail, sur la
création de la Sécurité sociale. La ville de Paris lui rend
hommage, mardi, en inaugurant une place à son nom. «
Jamais nous ne tolérerons quun seul des avantages de la sécurité
sociale soit mis en péril. Nous défendrons à en perdre la
vie et avec la plus grande énergie cette loi humaine et de progrès.
» Cette phrase, prononcée par Ambroise Croizat lors de son dernier
discours à lAssemblée nationale, le 24 octobre 1950, sera
mardi le fil rouge de linauguration de la place qui est lui est enfin dévolue
au cur de Paris [1] Un slogan brûlant dactualité à
lheure du détricotage des acquis et qui sonne comme un hommage à
un parcours qui a fait du « bâtisseur de la Sécurité
sociale », lun de ceux qui ont forgé la dignité de notre
identité sociale. Il faut rappeler ce chemin entamé un 28 janvier
1901, dans léclat des fours de Savoie ou son père, Antoine,
est manuvre. En cette aurore du siècle, dans la cité ouvrière
de Notre-Dame-de-Briançon, on vit la misère qui court les pages
de Germinal. Pas de Sécurité sociale, pas de retraite. Lespoir,
cest le père dAmbroise qui lincarne. Fondateur du syndicat
CGT, il lance la première grève pour une protection sociale de dignité.
Il lobtient mais de vieilles revanches linvitent à sembaucher
ailleurs. 1907. Ugine, autre grève, errance obligée vers Lyon. Cest
là quAmbroise prend le relais du père. Á treize ans,
il est ajusteur. Derrière létabli, les mots du père
fécondent : « Ne plie pas, petit. Le siècle souvre
» Ambroise adhère à la CGT. Á dix-sept ans, il anime
les grèves de la métallurgie. Reste à faire le pas. Celui
de Tours, ou il entre au PCF. « On le voyait partout, dit un témoin,
devant les usines, au cur dune assemblée paysanne. Proche du
peuple dou il venait. » Antimilitarisme,
anticolonialisme tissent les chemins du jeune communiste. 1927. Il est secrétaire
de la fédération des métaux CGTU. « Militant ambulant
», un baluchon de Vie ouvrière à vendre pour tout salaire.
Commence un périple ou il anime les révoltes de Marseille et du
Nord, tandis que sur le terreau de la crise germe le fascisme. « Sunir,
disait-il, pas unis, pas dacquis ! » Ces mots, il les laisse au cur
des luttes ou se dessinent les espérances du Front populaire. En 1936,
Ambroise est élu député du PCF dans le 14e arrondissement.
Il impose la loi sur les conventions collectives. Présent à Matignon,
il donne aux accords du même nom, la couleur des congés payés
et de la semaine de quarante heures. Vient lannée noire, 1939. Arrêté
le 7 octobre avec trente-cinq autres députés communistes, il est
incarcéré à la Santé. Fers aux pieds, il traverse
quatorze prisons avant de subir les horreurs du bagne dAlger. Libéré
en février 1943, il est nommé par la CGT clandestine à la
commission consultative du gouvernement provisoire autour du général
de Gaulle. Là, mûrissent les rêves du Conseil national de la
résistance (CNR). La Sécurité sociale, bien sûr, dont
le postulat colore le programme de mars 1944 : « Nous, combattants de lombre,
exigeons la mise en place dun plan complet de sécurité sociale
vivant à assurer à tous les citoyens des moyens dexistence
dans tous les cas ou ils sont incapables de se le procurer par le travail avec
gestion par les intéressés et lÉtat. »
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Á
la tête dune commission de résistants, Ambroise trace dès
lété 1943 les moutures de ce qui va devenir lun des
systèmes sociaux les plus enviés au monde. « Dans une France
libérée, nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain
! » écrit-il le 14 janvier 1944. Cest cette réflexion
collective, mûrie par François Billoux, ministre de la Santé,
qui aboutit à lordonnance doctobre 1945. Le texte écrit,
reste à bâtir. Le chantier débute en novembre 1945, quand
il est nommé au ministère du Travail. Cent trente-huit caisses sont
édifiées en deux ans sous sa maîtrise duvre par
un peuple anonyme après le travail ou sur le temps des congés. P.
Laroque, technicien chargé de la mise en place du régime, déclarait
en 1947 : « En dix mois et malgré les oppositions, a été
construite cette structure solidaire alors que les Anglais nont pu mettre
en application le plan Beveridge, qui date de 1942, quen 1948. Il faut dire
lappui irremplaçable dAmbroise Croizat. Son entière
confiance manifestée aux hommes de terrain est à lorigine
dun succès aussi remarquable. » Rappelons combien le rapport
de forces de lépoque permit la naissance de linstitution :
un PCF à 29 % ; 5 millions dadhérents à la CGT, qui
a joué un rôle fondateur ; une classe ouvrière grandie par
lhéroïsme de sa résistance. Là ne sarrête
pas lhéritage. Ambroise laisse à lagenda du siècle
ses plus belles conquêtes : la généralisation des retraites,
des prestations familiales uniques au monde, les comités dentreprise,
la médecine du travail, les statuts des mineurs et des électriciens
et gaziers (cosignés avec M. Paul), la prévention dans lentreprise,
la reconnaissance des maladies professionnelles
« Jamais nous ne tolérerons
que soit rogné un seul des avantages de la Sécurité sociale
» Un cri répété demain, place Ambroise Croizat, pour
que la Sécurité sociale ne soit pas une coquille vide livrée
au privé mais demeure ce quAmbroise a toujours voulu quelle
soit : un vrai lieu de solidarité, un rempart contre le rejet et lexclusion.
Ambroise meurt en février 1951. Ils étaient un million à
laccompagner au Père-Lachaise. Le peuple de France, « celui
à qui il avait donné le goût de la dignité »,
écrivait Jean-Pierre Chabrol.
Michel
Etiévent (*) (*)
Auteur dAmbroise Croizat ou linvention sociale et de Marcel Paul,
Ambroise Croizat, chemins croisés dinnovation sociale. Livres disponibles
auprès de lauteur, 520 avenue des Thermes, 73600 Salins-les-Thermes
(25 euros lun + 5 euros de port lunité).

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