La
guerre du Viêt Nam continue LAgent orange tue encore
par
Silvia Cattori*
Au cours des guerres au Viêt Nam et
en Irak, les Etats-Unis ont privé les mouvements de résistance de
cachettes naturelles en détruisant les jungles et les palmeraies. Ils ont
également utilisé cette technique en Amérique latine pour
détruire les cultures dans les zones où les habitants soutiennent
des guérillas. Pour conduire cette guerre chimique et environnementale,
ils ont utilisé des défoliants industriels, principalement lAgent
Orange, fabriqué par Monsanto. Ce produit toxique continue à
tuer au Viêt Nam, où il était utilisé il y a plus de
quarante ans, en Irak où il était pulvérisé il y a
six ans, et en Colombie où un ses dérivés sont toujours utilisé.
André Bouny a consacré sa vie à étudier cette forme
de guerre au Viêt Nam et ses conséquences actuelles. Il vient dy
consacrer un ouvrage détaillé et répond aux questions de
Silvia Cattori.
22 juin 2010
Trois
avions UC-123B en mission d’épandage de produits chimiques défoliants au Sud-Viêt
Nam, ici au-dessus de rizières.
Silvia
Cattori : Votre livre « Agent Orange – Apocalypse
Viêt Nam » [1]
que je viens de dévorer d’une traite et le cœur serré, devrait être lu et pris
au sérieux par tous les politiques qui ont une conscience et des moyens d’agir.
Cet ouvrage très documenté et illustré de photographies bouleversantes sur la
plus grande guerre chimique de l’histoire de l’humanité devrait être porté à la
connaissance des gens, mobiliser les jeunes, et tous les parents dont la santé
des enfants risque d’être menacée demain si l’on ne met pas un terme à la folie
destructrice de ces guerres auxquelles, curieusement, aucun parti écologique ne
s’est jamais opposé. Ni les écologistes, Daniel Cohn-Bendit, ou Joschka Fischer
ne se sont opposés à la guerre qui a déversé des tonnes de bombes à l’uranium
appauvri sur la Serbie. Ce que vous décrivez, et qui devrait être un sujet de
préoccupation majeure pour tout un chacun, demeure étrangement ignoré de la part
des médias. Comment vous, qui n’êtes ni journaliste, ni médecin, ni scientifique,
en êtes-vous arrivé à vous investir à ce point, pour mettre à jour, un demi siècle
après, les conséquences terrifiantes de la guerre chimique menée au Viêt Nam ?
Pourriez-vous nous dire ce qui vous a motivé ?
André
Bouny
André
Bouny : On peut en effet s’étonner qu’aucun grand reporter n’ait
écrit de livre sur ce crime dont l’ampleur est si considérable qu’elle dépasse
presque l’entendement ; sans doute le sujet, complexe, couvre tant de domaines
que cela dissuade pareille entreprise dans un monde de plus en plus spécialisé.
De
fait, on ne se lève pas un matin en se disant qu’on va écrire un livre sur l’Agent
Orange : cet ouvrage est le résultat d’une longue immersion. Les premières
images que j’ai vues à la télévision - en noir et blanc dans mon village - alors
que j’étais adolescent, montraient la guerre du Viêt Nam. Elles sont restées gravées
en moi. Puis, étudiant à Paris, j’ai participé aux protestations contre cette
guerre, et nous savions que des armes chimiques y étaient utilisées. Par la suite,
j’ai découvert ce pays.
Il
est nécessaire de faire connaître cet immense malheur à nos concitoyens, comme
à l’opinion internationale. Ce livre contient des photographies qui ont la plus
grande importance puisqu’elles permettent de comprendre et de réaliser les ravages
causés par l’Agent Orange. La plupart de ces illustrations n’ont jamais été publiées.
Toutes sont des photos dignes, car ce n’est pas un livre « choc »,
en tout cas, pas dans le mauvais sens du terme : c’est avant tout un livre
« lumière ».
Je
ne me sens pas appartenir à mon seul pays, mais au monde au sens le plus large.
Le fait que mes enfants soient d’origine vietnamienne - je les ai adoptés - y
est bien sûr pour beaucoup. L’association D.E.F.I. Viêt Nam, que j’ai fondé,
a tissé des liens étroits avec différentes couches de la société vietnamienne,
surtout au sud. De nombreux containers de matériel médical expédiés y ont équipé
des services hospitaliers, des maternités, des dispensaires et des cabinets dentaires.
Les visites aux enfants parrainés permettent de découvrir des lieux incroyables
aux conditions de vie impensables, en ville comme à la campagne.
Lorsque
j’ai constitué le CIS (Comité International de Soutien aux victimes vietnamiennes
de l’Agent Orange), de nouvelles attaches se sont développées, au nord cette fois.
Cette « réunification » m’a permis de parcourir le pays d’un
bout à l’autre et de mieux comprendre la complexité de ce peuple.
Silvia
Cattori : Bien que la guerre du Viêt Nam puisse sembler lointaine
aux jeunes générations, votre ouvrage apparaît redoutablement actuel pour au moins
deux raisons. Tout d’abord parce qu’il montre que les effets de l’Agent Orange
continuent aujourd’hui à déployer leurs effroyables conséquences sur des millions
de gens. Des enfants monstrueux continuent à naître en ce moment même car les
mutations génétiques acquises par les personnes contaminées se transmettent à
leur descendance, ce qui représente, comme vous l’écrivez, un véritable « crime
contre le génome humain ». Et deuxièmement parce que d’autres armes
susceptibles d’entraîner des effets à long terme aussi terribles - notamment les
armes à l’Uranium Appauvri– ont été très récemment utilisées, en Serbie [2],
en Afghanistan [3],
en Irak [4],
à Gaza [5],
au Liban [6]
et continuent à l’être. « Prendre conscience de la catastrophe générée
par l’Agent Orange – dites-vous dans votre conclusion – est la première étape,
nécessaire pour prévenir et éviter d’autres désastres du même type (écologiques,
environnementaux et sanitaires), voire pire. » Dans cette perspective,
avez-vous noué des contacts avec les groupes ou les chercheurs qui enquêtent sur
ces nouvelles armes ? Envisagez-vous des actions communes ?
André
Bouny : Pour ma génération, le Viêt Nam évoque la guerre ;
pour les plus jeunes, une destination touristique. Une nouvelle guerre fait oublier
la précédente et occulte en grande partie ses conséquences, d’autant plus que
l’information se concentre exclusivement sur la dernière. Dans le cas qui nous
intéresse, effectivement, des enfants affectés de lourds handicaps et affublés
parfois de formes inhumaines naissent à l’instant où nous parlons, bien que la
science n’ait pas encore démontré - ni compris - les mécanismes qui prouveraient
que ces effets tératogènes soient dus à une modification génétique acquise chez
les victimes de l’Agent Orange - comme c’est le cas dans l’expérience sur les
drosophiles effectuées par deux biologistes états-uniennes. Cependant, les autorités
vietnamiennes se posent la question de savoir si l’on doit laisser procréer les
victimes de l’Agent Orange.
La
similitude des effets de l’Agent Orange avec ceux de l’Uranium Appauvri sur les
nouveau-nés est frappante et oblige à un rapprochement. Par expérience, nous connaissons
les risques et les séquelles de la radioactivité. D’ailleurs la controverse sur
la radioactivité de basse intensité - celle par exemple liée aux particules ingérées
ou inhalées dissipées par l’effet pyrophore des ogives d’armes à Uranium Appauvri
- n’est pas sans rappeler celle que connut l’Agent Orange face au lobby de la
chimie ; pour l’Uranium Appauvri, il s’agit de celui du nucléaire. De la
même façon, les seuils admis de dioxine dans l’alimentation ne peuvent en aucun
cas être sans effets. Le parallèle entre ces deux poisons existe aussi dans des
utilisations civiles : agriculture, gestion des forêts, et élimination des
déchets, entre autres, pour la dioxine ; l’énergie et le médical pour la
radioactivité.
La
conscience d’une catastrophe comme celle de l’Agent Orange sur l’environnement
et toute forme de vie qui l’habite ne va pas de soi dans nos sociétés consuméristes,
qui laissent croire qu’il existe une solution à tout par le biais du progrès et
par la transformation de matières en « biens » de consommation,
qui polluent la nature et donc nos organismes, générant ainsi un cercle vicieux
sans fin. Conduire une lutte pour la justice et la reconnaissance des victimes,
ainsi que leur dédommagement, ne laisse pas de temps et d’énergie pour en mener
plusieurs de front, bien que toute victime ait droit à notre compassion et par-dessus
tout à notre aide et solidarité. Cependant, à l’image du CIS, on remarque
qu’il y a un grand nombre de personnalités qui s’activent inlassablement en faveur
des victimes de l’Uranium Appauvri. Oui, la conscience de ceux-là a déjà pour
action commune l’information.
USA,
Holmdel, New Jersey, 6 février 2007. Devant les photos représentant les épandages
de l'Agent Orange au "Vietnam Veterans Memorial Fund", Don Johansen retrace les
événements tels qu'il les a vécus. Vétéran de la guerre, (il avait 22 ans en 1965),
il était infirmier et soignait ses camarades de combat mais aussi la population
vietnamienne. Il a vu ces épandages et a lui-même été aspergé par l'Agent Orange.
En 1980, il a appris qu'il souffrait de diabète, conséquence de la guerre, et
a été victime d'une crise cardiaque. Depuis 2000, il reçoit des compensations
financières du gouvernement. Atteint psychologiquement, il pense chaque jour à
son expérience au Vietnam, et il se rend dans les écoles pour témoigner et raconter
aux jeunes générations les horreurs de la guerre.
Silvia
Cattori : Dans votre ouvrage exhaustif « Agent
Orange – Apocalypse Viêt Nam », vous faites le point complet sur
de nombreux aspects du problème. Quels sont, à vos yeux, les éléments spécifiquement
nouveaux que vous apportez ?
André
Bouny : L’élément neuf le plus remarquable est certainement le nouveau
calcul du volume des agents chimiques que j’établis à partir des données du « Rapport
Stellman », étude officielle financée par les États-Unis au début
des années 2000 au Viêt Nam. Un rapport qui bouscula à la hausse toutes les estimations
communément admises jusque-là. Pour faire simple, je suis parti de données établies
par des archives de l’armée américaine - lesquelles sont probablement incomplètes
- et je les ai croisées avec d’autres informations, elles aussi issues de ces
mêmes archives. Le résultat est tout simplement terrifiant. Jeanne Mager Stellman,
scientifique états-unienne qui a établi le rapport qui porte son nom, a lu attentivement
mon livre et ne remet à aucun moment en cause le nouveau calcul que je propose
sur les volumes d’agents chimiques utilisés au Viêt Nam.
D’autre
part, la façon dont je parle de la guerre du Viêt Nam dans cet ouvrage n’est pas
celle contée par les manuels d’histoire occidentaux : la perspective est
celle des Vietnamiens. En effet, de nombreux éléments trop peu connus, oubliés
par amnésie sélective, voire inconnus, jalonnent la toile de fond. Je veux parler
de la fausse attaque subie par les navires US dans le golfe du Tonkin qui permit
de déclencher la guerre contre le Viêt Nam du Nord communiste et de tromper le
Congrès états-unien, ou de la trame des guerres secrètes menées au Laos et au
Cambodge dans la plus parfaite illégalité nationale et internationale, ou encore
de l’inimaginable tonnage de bombes déversées lors de cette deuxième guerre d’Indochine,
du nombre impensable de morts et de blessés, ou de l’embargo qui accrut les dommages
de cette longue guerre d’Indépendance sur la population civile, la première victime
d’un des derniers conflits postcoloniaux… Ce sont quelques exemples.
Silvia
Cattori : J’ai parcouru le Viêt Nam et le Laos dans les années
1970 le cœur brisé. J’ai admiré ces médecins vietnamiens frêles qui opéraient
jour et nuit dans la jungle les victimes des bombardiers états-uniens qui déversaient
sans discontinuer leurs mortelles cargaisons. Où en sont aujourd’hui les effets
de l’Agent Orange sur les humains, la faune et la flore dans ces pays de l’ancienne
Indochine où résident des anciens combattants et où a été stocké le produit ?
André
Bouny : La situation actuelle au Viêt Nam est tout simplement catastrophique.
Il y a quelques jours seulement, la Vice-présidente de l’Assemblée nationale du
Viêt Nam annonça que 4 millions de personnes étaient actuellement contaminées.
Cela
peut paraître énorme, pourtant ces chiffres sont, en pourcentage, bien en deçà
de ceux des vétérans sud-coréens qui ont porté l’affaire en justice, par exemple…
Or ils n’ont pourtant pas été exposés d’une façon comparable à celle de la population
vietnamienne qui s’y trouve encore ! Anciens combattants et civils confondus
sont atteints de maladies incurables et de cancers, dans un pays où l’accès aux
soins est difficile, quand il y en a.
Puis
il y a les nouveau-nés, ceux qui viennent au monde avec des déformations monstrueuses,
des absences partielles ou totales de membres, et/ou des déficiences mentales.
Il en est de même au Laos et au Cambodge, pays qui manquent cruellement de moyens
pour faire un état des lieux épidémiologique, à l’instar du Viêt Nam. Aux USA,
au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Corée du Sud, comme autour des
bases militaires américaines au Philippines où était stocké le poison, vétérans
et civils qui furent exposés à l’Agent Orange développent les mêmes maux.
Sur
l’environnement, la forêt tropicale disparue ne se régénère pas, et on ne sait
pas redémarrer la forêt tropicale quand les sols érodés ont perdu leurs nutriments,
générés par la forêt elle-même, lui permettant de croître et d’exister :
c’est une situation inextricable et désespérante. Au Viêt Nam, des zones entières
sont proscrites aux cultures ou interdites d’accès : ce sont les hots
spots. Ces points chauds sont souvent d’anciennes bases militaires états-uniennes
étalées sur des surfaces considérables - de véritables villes - où on stockait
l’Agent Orange avant de le transvaser dans les avions ou des engins terrestres,
et qui étaient largement défoliées alentours pour des raisons évidentes de sécurité,
tout comme leurs environs.
En
ce qui concerne les USA, le Canada, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande,
le problème touche plus particulièrement les vétérans et, à des degrés divers,
les lieux où ont été expérimentés les agents chimiques - ou parfois fabriqués,
comme en Nouvelle Zélande - lors d’essais pour leur mise au point. Le combat des
vétérans de ces pays, malades et ayant aussi une descendance pareillement atteinte
est davantage connu car, comparativement au Viêt Nam, ces pays bénéficient de
structures de soins. Mais tout de même, le combat de ces vétérans de pays dits
développés fut long et féroce avant d’obtenir la reconnaissance de liens de cause
à effet entre l’Agent Orange et leurs afflictions. Et ces combats continuent de
nos jours. Pour la plupart des vétérans, la reconnaissance et les dédommagements
se font toujours attendre.
Silvia
Cattori : Vous décrivez de façon détaillée, avec une grande compassion
et beaucoup de tact, le quotidien des victimes et de leur famille. Y a-t-il un
espoir pour elles ?
André
Bouny : L’espoir exige que trois points soient satisfaits. Avant
tout que les médias soutiennent les victimes auprès des opinions publiques sans
quoi les points suivants seront inatteignables : que justice soit rendue,
ce qui implique un dédommagement conséquent et adapté ; qu’enfin des budgets
fassent avancer la science dans les domaines de la décontamination corporelle
et environnementale (nous venons d’apprendre que le généticien John Greg Venter
venait de prendre le contrôle d’une bactérie). Or, les bactéries fondent l’espoir
principal en ce qui concerne la décontamination des sols. Au-delà, le président
Barack Obama pourrait, pour des questions de stratégies géopolitiques, adoucir
les angles de cette affaire.
Silvia
Cattori : Dans la partie Annexes de votre ouvrage, vous
recensez tous les films documentaires, les livres et les articles majeurs sur
le sujet, en français et en anglais. Pourquoi y en a-t-il si peu ?
André
Bouny : Dans la littérature générée par la guerre du Viêt Nam, il
arrive que cette arme chimique soit brièvement mentionnée, faisant rarement l’objet
d’une page entière. Aux États-Unis existent des publications consacrées à l’Agent
Orange, essentiellement en référence aux vétérans nationaux. En 2005, l’Association
d’Amitié Franco-Vietnamienne publia en langue française une petite anthologie
de 13 auteurs spécialisés. Côté cinéma, s’il existe bien quelques documentaires
- souvent d’initiative personnelle - aucun long métrage n’a encore été consacré
à ce thème. Le film le plus long sur le sujet -programmé sur une chaîne de télévision
française - dure 75 minutes et est consacré aux procédures vietnamiennes en terre
états-unienne.
Il
y a certainement des raisons objectives, mais aussi irrationnelles, à cela :
absence de budget pour une œuvre qui ne projetterait pas l’image d’une Amérique
bienfaisante, autocensure visant à préserver un honneur blessé, ou à ne pas affoler
ou révolter l’opinion publique devant des images insoutenables d’enfants-monstres.
Le crime de l’Agent Orange peut resurgir à l’occasion de l’urgente préoccupation
à préserver l’environnement qui n’échappe pas à un effet de mode. D’autre part,
l’utilisation des congénères chimiques de l’Agent Orange dans les pesticides utilisés
par l’agriculture industrielle mobilise les gens autour d’une alimentation qui
fait peur souvent à juste titre, liant ainsi les pesticides aux ressources alimentaires
actuelles ; à l’opposé, l’Agent Orange fut utilisé au Viêt Nam, au Laos,
et au Cambodge, pour détruire les ressources vivrières d’hier. Refermé, ce cercle
relie de façon indissociable Le Monde selon Monsanto, de Marie-Monique
Robin ; Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau ;
et Agent Orange – Apocalypse Viêt Nam : un signe des temps.
Silvia
Cattori : Il est très courageux de s’atteler à un sujet que les
pouvoirs veulent ignorer. Reste à augurer que votre livre qui est déjà recensé
sur les nouveaux médias recevra l’accueil qu’il mérite dans la presse traditionnelle.
André
Bouny : 2010 est l’année de la biodiversité. Chaque année devrait
l’être ! On constate une évolution du public vers une prise de conscience
plus large, un intérêt à mieux discerner et connaître les méfaits de nos sociétés
industrielles sur nos propres vies. Ce constat implique le public et les médias,
les deux ayant partie liée.
Bien
que l’Agent Orange ne soit pas, hélas, un sujet du passé puisque les victimes
meurent et naissent encore à cet instant, il y a bien sûr un devoir de mémoire
et surtout de réparation. Le courage consistera à en parler. J’ai confiance :
les médias traditionnels ne peuvent pas rester en marge d’un problème qui concerne
des millions de victimes.
À
mon avis, Internet et médias traditionnels ne sont pas antagonistes, comme souvent
ces derniers le croient, mais complémentaires. Ils n’ont pas à se craindre mutuellement :
ils doivent simplement abolir la ligne qui les partage sur certaines informations.
Si certains sites bénéficient d’une audience importante, il est aussi un fait
que pour qu’une information parvienne au grand public, elle doit être relayée
par les grands médias traditionnels ; Internet ne peut pas s’y substituer ;
pas encore du moins. J’espère que les sites web seront un relais, un passage vers
les médias que vous appelez « alignés » ; je ne suis
pas naïf, mais peut-être suis-je trop optimiste ? Les ONG telles que Médecins
du Monde, Médecins sans Frontières, Handicap International, le WWF, la Croix Rouge,
etc., doivent aussi se rapprocher des victimes de l’Agent Orange qui ont besoin
de tous. Chacun doit sortir de son pré carré.
Seule
l’opinion publique peut exercer une pression suffisamment forte pour obliger ses
élus et responsables politiques à intervenir auprès de leurs homologues de tous
les pays, et des États-Unis en particulier. Les victimes sont parmi nous, bien
que de nombreuses personnes exposées soient déjà mortes. Les enfants innocents
qui naissent aujourd’hui, trois générations après la guerre, sans bras ni jambes,
ou sans yeux, voire sans cerveau, ou avec deux têtes (le nombre des malformations
n’a pas de limites), ces enfants sont nos semblables au sens le plus laïc du terme.
Se taire revient à cautionner le crime. Par ailleurs, quand les criminels demeurent
non seulement impunis mais qu’ils prospèrent de leurs crimes, grandes sont les
chances qu’ils en commettent d’autres dans le futur. Il est nécessaire de connaître
le passé pour empêcher que cela ne se reproduise.
Silvia
Cattori : Vous relatez dans votre livre comment l’action intentée
aux États-Unis par les victimes vietnamiennes de l’Agent Orange s’est soldée par
un déni de justice, à peine rapporté par les grands médias, et vous évoquez les
intérêts croisés des grands groupes industriels, des grandes puissances et des
pouvoirs médiatiques qui expliquent ce silence scandaleux. Le même silence entoure
aujourd’hui les informations réunies par quelques groupes de chercheurs sur les
effets des armes à l’Uranium Appauvri, dont les travaux n’ont connu jusqu’ici
qu’une diffusion trop restreinte pour mobiliser l’opinion publique. Comment dès
lors rester aussi optimiste que vous semblez l’être ? Quels sont, selon vous,
les facteurs qui pourraient changer la situation de façon déterminante ?
André
Bouny : Bien identifier les freins à la justice est une nécessité
pour espérer obtenir gain de cause sur le terrain judiciaire. L’information sur
ces obstacles est essentielle, non seulement pour les dénoncer, mais pour obtenir
un soutien de l’opinion publique ; car la justice ne peut s’obtenir que si
et quand la preuve de l’injustice est bien comprise de tous. Mais nous sommes
dans un cercle immoral puisque les intérêts financiers unissent marchands d’armes
et pouvoirs médiatiques. À cela s’ajoute l’autocensure, consciente ou inconsciente,
fabriquée par une idéologie individualiste qui s’appuie sur le mirage d’un progrès
perpétuel et illimité, laissant croire et accepter qu’au fond rien n’est si grave ;
et que tout problème trouvera bien un jour sa solution et finira par se résoudre
de lui-même. C’est un peu le même mensonge intellectuel que celui qui consiste
à croire que les sources d’énergies non-renouvelables sont inépuisables et éternelles.
Pour
la touche d’optimisme, je sais qu’il existe des journalistes curieux et humanistes,
éclairés et courageux, comme il y en a toujours eu.
On
ne peut pas être aux côtés des victimes et ne pas croire à ce qu’on entreprend
pour elles, sans quoi il est inutile de commencer la moindre action visant à leur
obtenir de meilleures conditions de vie. Bien sûr, la réalité peut anéantir l’espoir.
Il arrive même parfois que l’optimisme s’évanouisse, ou plutôt s’éclipse. Mais
si ceux qui soutiennent les victimes venaient à afficher un pessimisme résigné,
sur qui pourraient-elles compter ?
La
situation des victimes de l’Agent Orange - comme les victimes d’autres armes -
ne pourra changer que si une information soutenue de manière durable fait prendre
conscience de leur existence à l’opinion publique internationale.
Journaliste suisse indépendante, de
langue maternelle italienne. Les années qu’elle a passées outre-mer, notamment
en Asie du Sud-Est et dans l’Océan indien, en contact étroit avec le milieu de
la diplomatie et des agences des Nations Unies, lui ont donné une certaine compréhension
du monde, de ses mécanismes de pouvoir et de ses injustices. En 2002, elle fut
témoin de l’opération « Bouclier de protection », conduite
par Tsahal en Cisjordanie. Elle se consacre depuis à attirer l’attention du monde
sur le sort subi par le peuple palestinien sous occupation israélienne. Auteur
de Asie
du Sud-Est, l'enjeu thaïlandais (éd L’Harmattan, 1979).