Pour une gauche cosmopolite


Auteur : Luis Roca Jusmet - Traduit par Gérard Jugant - Source : TLAXCALA


Luis Roca Jusmet
Traduit par Gérard Jugant
Edité par Fausto Giudice

Un projet commun fondé sur le respect
et non sur l'identité

La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie n’est pas dans son fond, mais dans sa forme, une lutte nationale. Le prolétariat de chaque pays doit en finir d’abord avec sa propre bourgeoisie [...]. Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ôter ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national ; mais ce n’est pas au sens bourgeois du mot [...]. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!

(Marx et Engels, Le manifeste du Parti communiste)

Comme le dit l’indispensable Wallerstein, aucun document ne reflète mieux l’ambivalence centrale du monde moderne en rapport à l’identité nationale et mondiale que celui-ci. Il s’agit donc de savoir comment se concrétise aujourd’hui dans la société du capitalisme tardif mondialisé ce message qu’il faut situer toujours historiquement. Indépendamment du fait que certaines revendications des peuples qui se voient privés de libertés culturelles spécifiques soient justes (à commencer par la langue) je ne pense pas que le communautarisme, le nationalisme ou le multiculturalisme doivent être un drapeau de la gauche.


Au contraire, je considère que l’alternative est de récupérer un vieux terme, celui de cosmopolitisme, comme nous le propose un philosophe d’ascendance africaine, Kenenth Appiah. Sa critique du multiculturalisme, extensible au nationalisme, est de se fonder sur la culture comme axe identitaire de base. Les particularités culturelles (dont la langue), il faut les défendre dans la mesure où les personnes veulent les maintenir et les renforcer, non comme quelque chose de bon en soi. Mais ces traits culturels ne forment pas des ensembles homogènes, étant donné que les influences que chacun d’entre nous a sont diverses et nous-mêmes nous pouvons les organiser et les modifier dans notre dynamique de vie subjective.
Une proposition de transformation de la société doit inclure cette défense de la liberté individuelle et du respect de l’autonomie personnelle au-delà de prétendues identités culturelles.


Pour une défense de la liberté individuelle et de l’autonomie personnelle

Quand nous identifions l’identité (personnelle ou sociale) avec une culture spécifique, nous oublions que l’identité culturelle n’est jamais homogène ni pour nous-mêmes ni pour le groupe auquel nous l’attribuons. L’identité personnelle est quelque chose que nous construisons socialement à partir de traits culturels divers, dont chacun nous relie à un groupe différent. Ici nous pourrions seulement exclure, et encore relativement, les sociétés réellement traditionnelles, qui sont toujours plus rares dans le monde globalisé dans lequel nous vivons. Un exemple peut-être, de par ses conditions particulières et exceptionnelles, pourrait être le peuple sahraoui. Mais dans le cadre des pays qui sont dans le capitalisme tardif mondialisé, nous devons défendre une marge de choix à partir de notre autonomie personnelle. Non pour choisir telle ou telle identité, ce qui est impossible, mais pour disposer de la capacité d’établir des priorités entre les traits culturels qui de manière simultanée nous constituent comme sujets. Cela signifie que nous avons tous une racine culturelle diverse que nous transformons, volontairement ou involontairement, de manière dynamique. Nous pouvons choisir de changer de croyances, de valeurs ou d’habitudes, étant donné que l’identité originaire nous conditionne mais ne nous détermine pas.

Le philosophe et économiste Amartya Sen le démontre très bien dans son étude sur la société indienne, qui est totalement plurielle et qui se présente faussement comme une civilisation homogène. Un Indien peut être musulman et appartenir à une ethnie différente d’un autre Indien, qui de son côté peut-être bouddhiste, athée ou chrétien. Nous voyons à travers cet exemple que l’hindouisme, qui serait la religion “propre” de l’Inde, n’apparaît même pas. Un Marocain peut avoir en commun la religion avec un Pakistanais ou avec un Espagnol bien que les langues et autres traits culturels soient différents. Sen nous met en garde contre les les dangers qui dérivent de l’illusion d’une identité culturelle collective unique, puisqu’ils conduisent au sectarisme, et à la limite, à la violence. On l’a vu au Rwanda et en Bosnie. Mais même en nous distanciant de ces légitimations de la violence nous pouvons constater aussi que ceux qui se présentent comme des victimes peuvent cacher d’obscurs intérêts. Prenons par exemple le cas du Dalai Lama, qui dit que la Chine commet un génocide au Tibet parce qu’elle veut détruire “la langue, la religion et la culture du peuple tibétain”, et analysons en détail cette affirmation à partir de trois éléments qu’il formule. La langue est un trait culturel mais pas définitoire d’une manière d’être. Il est totalement critiquable de prétendre réprimer une langue mais c’est un excès injustifiable d’identifier la répression d’une langue avec le génocide culturel. D’autre part identifier un peuple avec une culture et celle-ci avec la religion est faux et dangereux. Finalement quand on parle de culture, si l’on exclut la langue et la religion, que reste-t-il ?

Un sociologue critique, Gerd Baumann, analyse dans un livre excellent ayant pour titre El enigma multicultural, que l’identité culturelle repose uniquement sur la religion, l’ethnicité ou l’appartenance nationale et que les trois sont très problématiques puisqu’elles se constituent fondamentalement sur des identifications imaginaires. Et que se passe-t-il quand quelqu’un ne s’identifie pas avec cette identité que l’on attribue à la communauté dans laquelle il se situe?: cela veut-il dire qu’il serait exclu de la communauté et qu’on irait même à le considérer comme un traître ?

Souvent quand nous parlons de traditions nous comprenons la culture d’une manière essentialiste, comme un ensemble de pratiques qui se transmettent de manière statique de génération en génération et qu’il faut conserver. La réalité culturelle est beaucoup plus complexe et plus ouverte et mieux vaut comprenons la culture comme une réalité vivante, en constante création et transformation, comme nous l’a très bien montré le philosophe gréco-français Cornelius Castoriadis. La tradition est toujours de quelque chose, qui peut être une croyance ou une pratique mais je crois sincèrement qu’il n’y a aujourd’hui ni croyances ni pratiques absolues dans aucun pays. ces prétendues traditions se promotionnent plutôt artificiellement pour renforcer l’idéologie nationaliste maison. Il faut maintenir la langue dans la mesure où les sujets qui parlent, à savoir les personnes veulent le faire mais c’est très discutable d’identifier la langue avec la culture, et celle-ci avec la nation, comme le font de fait les nationalistes, l’enveloppant dans une rhétorique culturaliste plus large (traditions, croyances, coutumes) qui la rend difficile à spécifier comme quelque chose de commun au collectif dont on parle. C’est l’idée romantique de nation qui hérite de la force émotionnelle de la religion pour donner une cohésion à la communauté. Mais n’est-ce pas l’idéal d’un citoyen à la fois autonome et coopératif, qui est capable de se lier à la société à partir de sa créativité, et qui recueille à la fois ce qui est propre et ce qui est commun?

 





Certains auteurs communautaristes, comme Charles Taylor, ont soutenu que se centrer sur l’individuel signifie oublier notre horizon social et tomber dans une conception atomiste qui conduit à des positions politiques individualistes, dans le pire sens du libéralisme. Cela n’est pas obligatoire car nous pouvons aussi affirmer la dimension sociale de l’homme de ce point de vue cosmopolite sans l’orienter dans un sens culturaliste, en cherchant les éléments communs et en respectant les différences. Et ne laissons pas la défense de la liberté individuelle aux mains des libéraux, parce que la majorité d’entre eux la défendent uniquement de manière rhétorique et c’est la gauche qui a aussi à prendre sa défense en équilibre avec la défense d’autres principes comme l’égalité.


Pour une défense du respect et de la démocratie

Mais en ce qui concerne les différences il faut signaler deux nuances importantes. La première est que le respect est, comme le dit le sociologue de gauche Richard Sennet, un travail actif, expression du rapprochement avec l’autre. Slavoj Zizek nous a déjà averti que l’idéologie politiquement correcte de la tolérance envers la différence est d’une certaine façon une manière de justifier la distance à l’Autre. Cet Autre, qui est l’étranger, nous le tolérons mais en maintenant les distances et avec la supériorité de celui qui croit qu’il a une vision large face à ceux qui sont limités par leurs traditions culturelles. La curiosité vis-à-vis de l’exotisme de cet Autre est l’autre face de la même monnaie. La seconde nuance que nous devons signalerest que ce respect, quand il est acceptation de la différence, est plus que de la tolérance. Mais il a aussi des limites, qui sont précisément la réciprocité et la démocratie. Réciprocité veut dire que nous ne respectonsni ne tolérons les conduites ni les croyances qui se basent sur le non-respect à l’égard de l’autre. Ni non plus les postures anti-démocratiques, dans le sens fort du mot, dont nous parlent des auteurs comme Charles Tilly, Jacques Rancière, Immanuel Wallerstein et Cornelius Castoriadis.

Pour Tilly et Wallerstein,la démocratie est la lutte des secteurs populaires, des travailleurs, des femmes, pour avoir accès au pouvoir politique, à la capacité de décision sur les affaires politiques. Pour le philosophe français Jacques Rancière la démocratie est que tout un chacun puisse décider sur les questions politiques, que l’émancipation passe par le développement des capacités de tous, parmi lesquelles leur capacité politique. Pour Castoriadis la démocratie est seulement possible s’il y a participation autogestionnaire, d’un côté, et autonomie personnelle de l’autre. En ce sens, les théories élitistes et hiérarchiques qui posent que seulement une minorité a accès aux mécanismes décisionnels, au pouvoir, ne méritent ni respect ni tolérance. La lutte de la gauche doit être pour que tous nous soyons capables de nous réaliser dans tous les domaines et c’est à la société de mettre à disposition les moyens pour rendre cela possible.



Salvador Dalí, Enfant géopolitique observant la naissance de l'homme nouveau (1943)
Musée Dalí, St. Petersbourg, Floride



Une proposition cosmopolite de gauche pour la société globalisée

La société globalisée est un fait et réalise la prévision de Marx que le capitalisme rompt tous les liens communautaires antérieurs (ethniques, familiaux, corporatifs). D'un point de vue de gauche je pense que nous ne devons pas revendiquer ces liens perdus et bien souvent idéalisés mais que nous devons chercher à donner une orientation différente à la globalisation, alternative à la logique dévastatrice du capitalisme. Cela nous pouvons le considérer comme la technologie maximale au service de l’accumulation constante du capital. Nous devons revendiquer une rationalité pratique orientée vers le bonheur collectif. Dans cette société globalisée nous devons transformer cette dynamique en une conception cosmopolite qui cherche une identité sociale non basée sur une identification culturelle mais sur un projet commun démocratique fondé sur le respect de l’autre. Mais le respect est l’effort pour partager, converser et obtenir une vie digne pour tous. Un processus que nous ne pouvons soutenir que sur la base de ce qui nous unit. Car n’oublions pas que cette rencontre avec l’autre est seulement possible à partir de l’affinité et non de la différence. Il ne s’agit pas de chercher l’uniformité mais le commun.

Les identités culturelles doivent servir, et cela les gauches ne doivent jamais l’oublier, pour occulter les autres identités beaucoup plus objectives, comme celle de la classe sociale. Quant aux USA on parle de “vote latino” ou de “vote noir”, bien que recouvrant un statut réel, qui peut être une discrimination par rapport à la majorité blanche anglo-saxonne, on occulte l’identité de classe qu’il peut y avoir entre un ouvrier blanc, noir ou chicano, les intérêts communs qui en découlent et les conséquences politiques qu’elles impliquent. N’opposons pas la liberté des anciens, celle de la participation politique, avec celle des modernes, la participation personnelle. Parce que la logique du capitalisme les bousille toutes les deux, alors qu’elles sont la garantie du bonheur personnel et collectif.



Auteur : Luis Roca Jusmet - Traduit par Gérard Jugant - Source : TLAXCALA