16
janvier 2012 Plus
un jour sans que les oracles des agences de notation ne soient relayés par les
agences de presse et les chaînes de télévision. Le monde de la notation, malgré
une capacité de nuisance évidente, reste encore relativement méconnu.

Nous
verrons que depuis leur fondation, les agences de notation ont beaucoup évolué
sous les coups de boutoir de la libéralisation financière. Le passage
du modèle de l'"investisseur payeur" à celui de l'émetteur
payeur en constitue l'illustration la plus claire. Nous verrons que cette modification
revêt toutes les caractéristiques de la corruption.
Au
commencement
Le marché de la notation est, aujourd'hui, dominé par trois "global
players" (Standard and Poors, Fitch et Moody) toutes basées aux Etats-Unis.
Présentons brièvement l'histoire de ces compagnies. La notation
naît aux Etats-Unis lorsque Henry Poor (1812-1905) fonde, en 1860, sa compagnie
H.V. and H.W. Poor Co. La naissance des agences de notation trouve sa raison d'être
dans le développement des chemins de fer aux Etats-Unis. Pour l'anecdote,
Henry Poor était, dès 1849, le rédacteur en chef de l'American
Railroad Journal. Les importants investissements des compagnies ferroviaires ont
généré, auprès du grand public et des investisseurs
institutionnels, un important appel de fonds via le marché obligataire.
On
désigne sous le label "investisseur institutionnel" l'ensemble
des intermédiaires financiers non bancaires. Au XIXe
siècle, il s'agit essentiellement de compagnies d'assurance.
En
1900, John Moody (1868-1958), qui avait débuté en 1890 comme garçon
de courses à Wall Street, payé 20 dollars par mois [1],décide
de publier le Moody's Manual of Railroads and Corporation Securities. En
1906, Luther Lee Blake (1874 -- 1953) fonde le Standard Statistics Bureau. Le
succès recueilli par cette publication permet à John Moody de fonder
son agence en 1909. John Knowles Fitch (1880-1943) fonde, quant à lui,
sa compagnie en 1913 avec en ligne de fond le développement des chemins
de fer aux Etats-Unis. En 1941, Standard Statistics fusionne avec la compagnie
fondée par Henry Poor. Cette fusion donnera naissance à la Standard
and Poor's Corporation.
Le marché de la notation connaîtra un processus de concentration
croissant au cours du XXe siècle. Après
la faillite en 1970 de la Penn Central Transportation Company, la SEC (Securities
and Exchange Commission, soit l'autorité compétente aux Etats-Unis
pour superviser les acteurs financiers) va mettre de l'ordre dans le marché
de la notation en soumettant, dès 1975, les agences à un agrément
spécial nommé Nationally Recognized Statistical Rating Organization
(NRSRO). La SEC, pour remplir sa mission de gendarme, avait besoin d'expertise
afin de calculer le montant des fonds propres dont les acteurs financiers avaient
besoin. L'idée était, à l'époque, de distinguer les
institutions financières sur base de leurs stratégies d'investissement.
Selon ce schéma, plus une compagnie investissait dans des titres sûrs,
moins elle devait présenter des fonds propres en garanties. La sécurité
des titres était reflétée dans leur note de crédit.
Plus celle-ci était élevée, plus la part des fonds propres
requise sera faible.
La procédure d'agréation, lancée en 1975, a permis aux agences
les plus puissantes de se plier à des critères de sélection
de plus en plus impitoyables. Ce qui aura, pour effet, de leur permettre de renforcer
leur puissance et leurs parts de marché. "De sept agences de notation
disposant de ce statut dans les années 1980, seules les trois grandes en
bénéficient en 2011". [2]
Ces trois grandes agences réalisent à elles seules plus de 90 %
du chiffre d'affaires de la profession. Standard and Poor's et
Moody's pèsent, aujourd'hui, pour 40% du chiffre d'affaires des agences
de notation dans le monde contre 14% pour Fitch.
Avec le temps, le champ d'investigation des agences de notation, jusque là
limité au seul secteur privé, a de plus en plus englobé la
notation des dettes publiques. La libéralisation financière ayant
fini par faire en sorte qu'on retrouve, dans les bilans des banques US de plus
en plus d'obligations publiques "étrangères". Alors que
Moody's ne notait les obligations publiques que de trois pays en 1975, elle en
évaluait trente-trois en 1990 et plus d'une centaine à partir
des années 2000.
Le paysage de la notation aujourd'hui
Aujourd'hui,
Fitch est devenue une filiale de la compagnie Financière Marc de Lacharrière
basée à Paris. La Fimalac possède plus de la moitié
des parts de Fitch. La Fimalac est, elle-même, à raison de 78,56%,
propriété du Groupe Marc Lacharrière).
Le seul actionnaire possédant plus de 5% des parts de Moody's est Berkshire
Hathaway, la compagnie de Warren Buffett avec une participation de 13%. Quant
à Standard and Poor's, elle est devenue une division du groupe McGraw-Hill
Companies. Mais une scission va intervenir au sein de ce groupe pour faire place
à deux entités distinctes. Les activités d'indices boursiers,
de fournitures de données et d'informations sur les matières premières
passeront dans l'orbite de Standard and Poor's sous le nom de McGraw-Hill Markets.
Une deuxième entité, McGraw-Hill Education, réunira l'ensemble
des éditions de livres scolaires et d'autres produits éducatifs.
L'introduction des deux nouvelles entités à la Bourse de New York
ne devrait pas intervenir avant fin 2012. Derrière McGraw-Hill, on retrouve
des conglomérats financiers particulièrement puissants. Le seul
actionnaire à détenir plus de 5% des parts de McGraw-Hill est la
Banque Barclays.
Principaux actionnaires de McGraw-Hill Companies, actionnaires à 100% de
Standard and Poor's (2011)
| Barclays Plc | Royaume-Uni | 10% | Banque |
| Deutsche Bank AG | Allemagne | 3,6% |
Banque | | Fayez Sarofim & Co | USA |
4,3% | Gestion d'actifs | | FMR Corp. (Fidelity
Investments) | USA | 2,3% | Gestion d'actifs |
| Goldman Sachs Group Inc. | USA | 3,6% | Banque |
| Mackenzie Financial Corp. | Canada | 2,3% |
Gestion d'actifs | | Mellon Financial Corp. |
USA | 2,2% | Gestion d'actifs | |
State Street Corp. | USA | 3,1% | Gestion d'actifs |
| Vanguard Group Inc. | USA | 1,9% |
Gestion d'actifs |
Source : http://fr.transnationale.org/entreprises/mcgraw_hill.php
(date de consultation : 17 octobre 2011).
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Libéralisation,
pas touche !
Au début des années 70, un changement majeur est intervenu dans
le fonctionnement des agences de notation. Il s'agit du passage du système
dit de l'investisseur payeur à celui de l'émetteur payeur. Cette
mutation est importante. Jusque vers la moitié des années 70, quiconque
voulait investir une partie de son capital dans des titres financiers était
libre d'avoir recours à une agence de notation afin d'évaluer les
actifs sur lesquels il avait jeté son dévolu. Passé cette
époque, ce sont les émetteurs de titres qui vont rémunérer
directement leurs évaluateurs au prix de nombreux conflits d'intérêt.
Au risque de nombreuses dérives. Chacun se remémore les déboires
du géant de l'énergie Enron. Quatre jours avant la faillite, la
multinationale US bénéficiait encore de la meilleure notation possible.
A l'époque, de nombreuses voix avaient évoqué la nécessité
de devoir procéder à un encadrement plus rigoureux des agences de
notation. Ces pressions n'ont jamais réussi à faire bouger d'un
pouce la SEC, farouchement opposée à toute forme d'immixtion dans
les affaires des agences. Depuis, la SEC a changé d'avis concernant les
agences de notation. Il a fallu attendre que Standard and Poor's dégrade
la cotation des Etats-Unis pour voir les autorités de régulation
des Etats-Unis changer leur fusil d'épaule.
En août 2011, la SEC priait Standard and Poor's de justifier sa décision
de mettre une mauvaise note à la dette US. La SEC ne s'intéresserait
pas seulement à des considérations méthodologiques. Elle
cherchait, de plus, à savoir si des salariés de S&P s'étaient
rendus coupables de délit d'initié. On voit ici la vraie portée
de la loi Dodd Franck de juillet 2010 qui plaçait les agences de notation
sous supervision de la SEC. En clair, la toute-puissance des agences de notation
a une limite : les intérêts de la puissance US. Pour le reste,
c'est "circulez, y'a rien à voir". Pourtant, il y a des choses
à voir et à faire voir. Par exemple, sur le lien intrinsèque
entre libéralisation des marchés financiers et promotion du modèle
"émetteur payeur" ayant amené à bien des conflits
d'intérêt.
Comme vu auparavant, c'est en 1975 que le modèle de l'émetteur payeur
s'est généralisé. Les années 70, avec le recul, constituent,
en matière de libéralisation financière, une époque
charnière. Tout commence en 1971 avec la dénonciation unilatérale
des accords de Bretton Woods par les Etats-Unis. En 1971, les Etats-Unis abandonnent
le système de Bretton Woods. Jusqu'à cette époque, le système
monétaire était basé d'une part, sur des taux de change fixes
entre le dollar comme pièce centrale du système monétaire
international et les monnaies des autres pays et, d'autre part, sur un taux de
change fixe entre le dollar et l'or (35 dollars américains l'once, soit
31,103 grammes d'or). Le système de Bretton Woods laisse la possibilité
à chaque pays, mais avec l'accord de tous ses partenaires, de procéder
à des ajustements monétaires si nécessaire (dévaluation
ou au contraire, réévaluation). Tout pays partie à la conférence
de Bretton Wood, puisqu'il avait des réserves en dollars américains,
pouvait décider de les changer contre l'or que les Etats-Unis possédaient.
Cette dernière caractéristique du système a fini par poser
problème. La situation du dollar a été bien caractérisée
par l'économiste belge, Robert Triffin (1919-1993). Le paradoxe que Triffin
désigne est le fait qu'à la sortie de la guerre 40-45, l'Europe
et le Japon font figure de zones ravagées en comparaison des Etats-Unis
dont la production industrielle a doublé entre 1940 et 1945. Les Etats-Unis
sont clairement la nation qui accumulé un capital dont les autres nations
sous parapluie américain ont besoin pour redémarrer. Le système
de Bretton Woods a fonctionné comme système de financement de la
croissance des exportations américaines en solvabilisant la demande du
Japon et des pays d'Europe occidentale. En basant le système monétaire
international sur le dollar, l'attrait pour ce dernier est pleinement consacré.
Ce qui a pour effet, paradoxalement, de le fragiliser car fournir des liquidités
au monde capitaliste en pleine reconstruction conduit à un déficit
de la balance des paiements des USA. Et les pays qui exportaient vers les Etats-Unis
accumulaient des dollars qui devaient être convertis en devises locales.
Ce qui y alimentait l'inflation. L'Allemagne va alors vouloir faire rembourser
ses dollars excédentaires en or. Comme les USA refusaient d'entamer leurs
réserves, ils ont suspendu la convertibilité en or du dollar. Le
flottement des devises devint la règle. Libéralisation
= corruption ?
Désormais, la création monétaire ne repose plus sur aucun
élément de contrepartie physique. La marginalisation de la monnaie
fiduciaire et la montée en puissance de la monnaie scripturale étaient
en marge. Aujourd'hui, les pièces de monnaie et les billets de banque (que
l'on appelle monnaie fiduciaire) ne représentent, en effet, qu'une faible
part de la monnaie en circulation. Tout le reste, c'est de la monnaie scripturale.
Si
la banque centrale produit la monnaie fiduciaire (elle est la seule autorisée
à le faire), les banques commerciales créent la monnaie scripturale
en accordant des prêts. De fait, la rupture du cadre de Bretton Woods créait
les conditions de possibilité de la libéralisation financière.
La monnaie, à partir de cette date, c'est de plus en plus l'affaire du
privé et de moins en moins, celle des Etats. [3]
Puisqu'à
partir des années 70 la monnaie devient de plus en plus une question de
jeu d'écritures privées passant par le crédit, un démantèlement
radical des conditions d'encadrement du crédit va être mis en uvre.
C'est depuis cette époque que l'on signale le recours de plus en plus systématique
des institutions financières à l'effet levier. L'effet de levier
consiste à avoir recours à l'endettement pour augmenter la rentabilité
des capitaux propres.
Pour que l'effet levier marche, il faut que le taux de rentabilité du projet
soit supérieur au taux d'intérêt à verser pour la somme
empruntée. Les effets levier sont devenus de plus en plus importants avec
le temps. Ainsi, au printemps 2008, les banques d'investissement de Wall Street
avaient des effets levier qui oscillaient entre 25 et 45. Cela signifie que pour
un dollar de fonds propres, elles avaient emprunté entre 25 et 45 dollars.
Par exemple, Merrill Lynch avait un effet levier de 40. Une institution qui a
un effet de levier de 40 à 1 voit ses fonds propres effacés avec
une baisse de 2,5% de la valeur des actifs acquis.
C'est maintenant que le lien entre libéralisation et corruption devient
de plus en plus clair. Une forme de folie du crédit s'empare du monde financier
dès les années 70 au point de nourrir le développement des
échanges hors-bilan. La généralisation du hors-bilan va,
au mépris de toutes les règles prudentielles, permettre de multiplier
les prêts octroyés sans devoir les rapporter aux fonds propres.
A
cette époque, le système de l'investisseur "bon père
de famille" payeur ne peut plus tenir. Les institutions financières
ne jouent plus ce jeu-là. Et les agences de notation se feront payer par
ceux-là mêmes qu'elles sont supposées évaluer. Le terme
de corruption peut parfaitement s'appliquer à ce mode de fonctionnement.
En effet, il y a fort à parier que si les agences avaient continué
à fonctionner dans un système visant à rassurer les investisseurs,
elles auraient logiquement dû se montrer particulièrement sévères
à l'égard d'acteurs multipliant les crédits sans nécessairement
posséder les capitaux susceptibles de couvrir ces opérations. [4]
On
comprendra, dans ces conditions, que les grandes agences de notation soient de
plus en plus mises sur la sellette. Leurs accointances avec la finance de marché
dérégulée, aujourd'hui en grande difficulté, et les
Etats occidentaux qui ont prôné ce modèle de (non)-développement
devraient à terme contribuer à les décrédibiliser
aux yeux de nombre d'économistes. A ce moment, la création d'une
agence publique européenne relèvera, on peut l'espérer, d'autre
chose que de la simple discussion.
Notes
[1]Washington
Post, édition mise en ligne le 23 novembre 2004.
[2]Le
Monde, édition mise en ligne le 8 juillet 2011.
[3]C'est
d'ailleurs à la même époque que l'on constate que les Etats
commencent à interdire à "leurs" banques centrales de
financer directement la dette publique. Prière, dès lors, de passer
par les banques privées. Il n'y a pas de hasard.
[4]Le
principe de l'"évalué payeur" est également d'application
dans le cas de dettes souveraines. Les Etats paient pour être évalués,
et, éventuellement, dégradés, par les agences de notation.
Et bien que payant pour "bénéficier" d'une notation, on
ne peut guère dire que les Etats soient avantagés par cet état
de choses. Dans la mesure où le secteur privé constitue, de loin,
le principal client et actionnaire des agences ainsi que l'acheteur numéro
un des obligations souveraines, il ne saurait être question de faire, comme
l'on dit familièrement, une fleur aux Etats.
Source : Gresea |
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