Un
autre point à souligner à propos de Mucchielli est qu’il fut un des premiers théoriciens
du recours à de fausses ONG ou « organisations de façade »
pour provoquer un changement politique interne dans un autre pays. Comme Malaparte
et Trotski, Mucchielli avait compris que ce n’étaient pas des circonstances « objectives »
qui faisaient le succès ou l’échec d’une révolution mais la perception de ces
circonstances créée par la désinformation. Il avait également compris que les
révolutions historiques, qui se présentaient invariablement comme le produit de
mouvements de masse, étaient en réalité l’œuvre d’un tout petit nombre de conspirateurs
très bien organisés. Comme Trotski, Mucchielli insistait sur le fait que la majorité
silencieuse devait être absolument exclue du mécanisme de changement politique,
précisément parce que les coups d’État sont l’œuvre d’un petit nombre de personnes
et non de la masse.
L’opinion
est le « forum » où l’on pratique la subversion et Mucchielli
montre les différentes manières d’utiliser les mass médias pour créer une psychose
collective. Selon lui, les facteurs psychologiques sont extrêmement importants
à cet égard, particulièrement dans la poursuite de stratégies importantes comme
la démoralisation d’une société. L’adversaire doit être amené à perdre confiance
dans le bien-fondé de sa cause et tous les efforts doivent être tentés pour le
convaincre que son adversaire est invincible.
Rôle des militaires
Avant
d’aborder le présent, évoquons encore une question d’ordre historique : le
rôle des militaires dans la conduite d’opérations secrètes et dans l’influence
exercée sur le changement politique. C’est une chose dont certains analystes contemporains
admettent volontiers l’existence aujourd’hui : Kaplan approuve le fait que
l’armée états-unienne soit utilisée pour « promouvoir la démocratie ».
Il se plaît à indiquer qu’un coup de téléphone d’un général US est souvent un
meilleur moyen d’encourager un changement politique dans un pays du Tiers Monde
qu’un appel de l’ambassadeur des États-Unis. Il cite un officier des Army Special
Operations : « Quel que soit le président du Kenya, c’est le même
groupe de gars qui dirige les forces spéciales et les gardes du corps du président.
Nous les avons entraînés. C’est ce qu’on appelle l’influence diplomatique. »
L’aspect
historique du sujet a été récemment étudié par un universitaire suisse, Daniele
Ganser dans son livre Les Armées secrètes de l’OTAN [15].
Il commence par mentionner le fait que, le 3 août 1990, Giulio Andreotti, alors
Premier ministre, a admis qu’il avait existé une armée secrète dans son pays depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale connue sous le nom de Gladio, qu’elle avait
été créée par la CIA et le MI6 et qu’elle était coordonnée par une section peu
orthodoxe de l’OTAN.
Il
confirmait ainsi une des rumeurs les plus persistantes de l’Italie de l’après-guerre.
De nombreuses personnes dont des magistrats instructeurs avaient le sentiment
que Gladio ne faisait pas seulement partie d’un réseau d’armées secrètes créées
par les États-Unis en Europe occidentale pour combattre une éventuelle occupation
soviétique, mais également que ces réseaux en étaient venus à influencer le résultat
d’élections, allant jusqu’à conclure de sinistres alliances avec des organisations
terroristes. L’Italie était une cible particulière parce que le Parti communiste
y était très puissant.
À
l’origine, cette armée secrète avait été mise sur pied dans le but de se préparer
à l’éventualité d’une invasion, mais il semble qu’elle effectua bientôt des opérations
secrètes visant à influencer les processus politiques eux-mêmes, en l’absence
d’invasion. Il existe de nombreuses preuves que les Etats-uniens se sont ingérés
massivement, en particulier dans les élections italiennes, afin d’empêcher le
Parti communiste d’accéder au pouvoir. Des dizaines de milliards de dollars
ont été offerts aux chrétiens-démocrates pour cette raison.
Ganser
va jusqu’à dire qu’on a la preuve que des cellules Gladio ont organisé des attentats
terroristes dans le but de faire accuser les communistes et de pousser la population
épouvantée à réclamer des pouvoirs spéciaux pour l’État destinés à les « protéger »
du terrorisme. Ganser cite l’homme accusé d’avoir posé une des bombes, Vincenzo
Vinciguerra, qui a bien expliqué la nature du réseau dont il était un simple soldat.
Cela faisait partie d’une stratégie visant à « déstabiliser afin de
stabiliser ».
On
s’attaquait à des civils, à des femmes, à des enfants, à des innocents, à des
inconnus tout à fait étrangers au jeu politique. La raison en était simple :
il s’agissait de contraindre le peuple italien à se tourner vers l’État pour demander
une plus grande sécurité. Telle est la logique politique qui présidait à tous
les massacres dont les auteurs sont restés impunis parce que l’Etat ne pouvait
pas se déclarer coupable de ce qui était arrivé. Il existe un rapport évident
avec les théories du complot à propos du 11-Septembre. Ganser présente toute une
série de preuves selon lesquelles on a agi là comme Gladio en Italie et ses arguments
laissent penser qu’il pourrait y avoir eu une alliance avec des groupes d’extrême
gauche comme les Brigades Rouges. Après tout, lorsque Aldo Moro fut enlevé – il
fut ensuite assassiné –, il se rendait au Parlement pour y présenter un programme
de coalition entre les socialistes et les communistes, ce que les États-Unis étaient
précisément déterminés à empêcher.
Les tacticiens de la révolution aujourd’hui
Les
ouvrages historiques dont j’ai parlé nous aident à comprendre ce qui se passe
aujourd’hui. Mes collègues et moi-même du British Helsinki Human Rights Group
avons pu constater que les mêmes techniques sont utilisées aujourd’hui.
Les
principales tactiques ont été perfectionnées en Amérique latine dans les années
1970–80. Beaucoup d’agents secrets spécialistes du changement de régime de l’époque
Reagan et Bush père ont exercé leur métier sans problèmes dans l’ancien bloc soviétique
sous Clinton et Bush fils. Le général Noriega raconte dans ses mémoires que les
deux agents de la CIA et du département d’Etat envoyés pour négocier puis pour
provoquer sa chute du pouvoir à Panama en 1989 s’appelaient William Walker et
Michael Kozak. Or le premier réapparut au Kosovo en janvier 1999 lorsque, en tant
que chef de la Mission de vérification, il supervisa la création du mensonge sur
les « atrocités » qui servit de prétexte à la guerre. Michael
Kozak, quant à lui, devint ambassadeur en Biélorussie où, en 2001, il monta l’opération
« Blanche cigogne » destinée à renverser le président Alexandr
Loukachenko. Dans un échange de lettres avec The Guardian, en 2001, il
eut le front de reconnaître qu’il faisait en Biélorussie exactement ce qu’il avait
fait au Nicaragua et au Panama, c’est-à-dire « promouvoir la démocratie » [16]
La
technique moderne du coup d’Etat se présente essentiellement sous trois formes :
ONG, contrôle des médias et agents secrets. Leurs activités sont interchangeables,
si bien que je ne les traiterai pas séparément.
Serbie, 2000
Le
renversement de Slobodan Milosevic ne fut manifestement pas la première fois où
l’Occident utilisait des influences clandestines pour provoquer un changement
de régime. Le renversement de Sali Berisha en Albanie en 1997 et celui de Vladimir
Meciar en Slovaquie en 1998 ont été fortement influencés par l’Occident et dans
le cas de Berisha, un soulèvement extrêmement violent fut présenté comme un exemple
bienvenu de prise du pouvoir spontanée par le peuple. J’ai personnellement observé
comment la communauté internationale et en particulier l’OSCE (Organisation pour
la sécurité et la coopération en Europe), falsifièrent les résultats de leur contrôle
des élections afin d’assurer le changement politique. Cependant le renversement
de Milosevic à Belgrade, le 5 octobre 2000, est important parce qu’il s’agissait
d’une personnalité très connue et que la « révolution » qui
l’a destitué impliquait un usage très ostentatoire du « pouvoir populaire ».
Le contexte du putsch contre Milosevic a été brillamment décrit par Tim Marshall,
journaliste à Sky TV. Ce qu’il montre est valable parce qu’il approuve les événements
qu’il évoque et qu’il se vante de ses nombreux contacts avec les services secrets,
en particulier ceux de Grande-Bretagne et des États-Unis.
À
tout instant, Marshall semble savoir qui sont les principaux agents secrets. Son
compte rendu est plein de références à « un agent du MI6 de Pristina »,
à des « sources des services secrets yougoslaves », à « un
homme de la CIA qui a aidé à préparer le coup d’État », à un agent des
services secrets de la marine américaine », etc. Il cite des rapports
secrets des renseignements serbes, il sait qui est le chef d’état-major du ministre
britannique de la Défense qui mit au point la stratégie du renversement de Milosevic.
Il sait que les conversations téléphoniques du ministre des Affaires étrangères
britannique sont écoutées. Il sait qui sont les agents des services secrets russes
qui accompagnent Evgueni Primakov, le Premier ministre russe, à Belgrade pendant
les bombardements de l’OTAN. Il sait dans quelles chambres de l’ambassade de Grande-Bretagne
il y a des micros et où sont les espions yougoslaves qui écoutent les conversations
des diplomates. Il sait qu’un membre de la Commission des relations internationales
de la Chambre des représentants états-unienne est en réalité un agent des services
secrets de la marine. Il semble savoir que des décisions des services secrets
sont souvent prises sans l’accord complet des ministres. Il décrit comment la
CIA a escorté la délégation de l’Armée de libération du Kosovo jusqu’à Paris pour
les entretiens de Rambouillet avant la guerre où l’OTAN lança à la Yougoslavie
un ultimatum dont elle savait qu’il ne pouvait pas ne pas être rejeté. Il fait
allusion à un « journaliste britannique » qui a servi d’intermédiaire
entre Londres et Belgrade pour des négociations secrètes à un haut niveau extrêmement
importantes où les participants cherchèrent à se trahir les uns les autres au
moment où le pouvoir de Milosevic s’effondrait. (Je le soupçonne de parler ici
de lui-même.)
Un
des thèmes qui traversent son livre sans qu’il le veuille est que la frontière
entre les journalistes et les barbouzes est ténue. Au début du livre, Marshall
parle en passant des « liens inévitables entre les agents, les journalistes
et les politiques », disant qu’ils « travaillent tous dans
le même domaine ». Il continue sur le ton de la plaisanterie en disant
que c’est une « association de barbouzes, de journaleux et de politicards,
plus le peuple » qui a causé la chute de Milosevic. Il adhère au mythe
de la participation du « peuple » mais le reste de son livre
montre qu’en réalité le renversement du président yougoslave n’a pu avoir lieu
que grâce à des stratégies politiques conçues à Londres et à Washington.
Avant
tout, Marshall fait bien comprendre qu’en 1998, le département d’État et les services
de renseignements décidèrent d’utiliser l’Armée de libération du Kosovo (ALK)
pour se débarrasser de Milosevic. Il cite une source selon laquelle « le
projet des États-Unis était clair : lorsque le moment serait venu, ils utiliseraient
l’ALK pour apporter la solution au problème politique », le « problème »
étant la survie politique de Milosevic. Cela voulait dire qu’on soutenait le sécessionnisme
terroriste de l’ALK pour mener ensuite une guerre contre la Yougoslavie à ses
côtés. Marshall cite Karl Kirk, un agent des services secrets de la marine états-unienne :
« Finalement, nous avons engagé une vaste opération à la fois ouverte
et secrète contre Milosevic ». La partie secrète de l’opération consistait
non seulement à étoffer les différentes missions d’observation envoyées au Kosovo
d’agents des services secrets britanniques et états-uniens, mais également – et
c’était crucial – d’apporter une aide militaire, technique, financière, logistique
et politique à l’ALK qui faisait du trafic de drogue et d’êtres humains et assassinait
des civils. »
La
stratégie commença à la fin de 1998 lorsqu’une « importante mission
de la CIA fut mise en œuvre au Kosovo ». Le président Milosevic avait
autorisé la mission d’observation diplomatique du Kosovo à entrer dans la province
pour y contrôler la situation. Ce groupe fut immédiatement étoffé d’agents secrets
et de forces spéciales britanniques et états-uniens, d’hommes de la CIA et des
services secrets de la marine US, de membres du Special Air Service britannique
et du 14th Intelligence, corps de l’armée britannique qui opère aux côtés du SAS
pour effectuer ce qu’on appelle de la « deep surveillance ».
Le but immédiat de l’opération était d’effectuer de l’« intelligence
preparation of battlefield » [méthode d’analyse du terrain susceptible
de devenir un champ de bataille], version moderne de ce que le duc de Wellington
avait l’habitude de faire, c’est-à-dire de parcourir le champ de bataille de long
en large pour se rendre compte de la configuration du terrain avant d’attaquer
l’ennemi. Ainsi, comme l’écrit Marshall, « officiellement la KDOM [Mission
diplomatique d’observation au Kosovo] était dirigée par l’OSCE en Europe et officieusement
par la CIA. C’était un front de la CIA. » En fait, la plupart de ses
membres travaillaient pour un autre front de la CIA, la DynCorp, compagnie basée
en Virginie qui emploie, selon Marshall surtout des « membres des unités
d’élite de l’armée américaine ou de la CIA ». On utilisa la KDOM, qui
devint plus tard la Mission de vérification au Kosovo pour faire de l’espionnage.
Au lieu d’effectuer les tâches de contrôle qui leur étaient assignées, les membres
de la Mission utilisaient leurs GPS pour localiser et identifier les cibles que
l’OTAN bombarderait plus tard. On a du mal à comprendre comment les Yougoslaves
ont pu permettre que 2000 agents des services secrets parfaitement entraînés parcourent
leur territoire, d’autant que, comme le montre Marshall, ils savaient très bien
ce qui se passait.
Le
chef de la Mission de vérification au Kosovo était William Walker, l’homme qui
avait eu pour mission d’évincer Noriega du pouvoir au Panama et qui avait été
ambassadeur des États-Unis au Salvador dont le gouvernement, soutenu par Washington,
entretenait des escadrons de la mort. Walker « découvrit »
le « massacre » de Racak en janvier 1999, événement utilisé
comme prétexte pour engager le processus conduisant aux bombardements qui commencèrent
le 24 mars. De nombreux témoignages laissent penser que Racak était une mise en
scène et que les corps trouvés là étaient ceux de combattants de l’ALK et non
de civils, comme on l’a prétendu. Ce qui est certain, c’est que le rôle de Walker
était si important que la route nationale du Kosovo qui mène à Racak a reçu son
nom. Marshall écrit que la date de la guerre – printemps 1999 – n’a pas seulement
été décidée à la fin de décembre 1998, mais qu’elle a été communiquée à ce moment-là
à l’ALK. Cela signifie que lorsque le « massacre » a eu lieu
et que Madeleine Albright déclara que le printemps était précoce cette année-là,
elle se comportait comme Goebbels qui, apprenant la nouvelle de l’incendie du
Reichstag en 1933, aurait dit : « Quoi, déjà ? »
De
toute façon, Marshall écrit que lorsque la Mission fut retirée à la veille des
bombardements de l’OTAN, les agents de la CIA qui en faisaient partie remirent
tous leurs mobiles et leurs GPS à l’ALK. « Les Etats-uniens entraînèrent
l’ALK, l’équipèrent en partie et lui donnèrent virtuellement un territoire »,
écrit Marshall, même si lui, comme tous les autres reporters, a contribué à propager
le mythe des atrocités commises systématiquement par les Serbes contre une population
civile albanaise totalement passive.
La
guerre commença, bien sûr, et la Yougoslavie fut violemment bombardée. Mais Milosevic
restait au pouvoir. Aussi Londres et Washington se mirent à pratiquer ce que Marshall
appelle une « guerre politique » pour le faire partir. Cela
consistait à donner d’importantes sommes d’argent et d’apporter une aide technique,
logistique et stratégique, y compris des armes, à différents groupes de l’« opposition
démocratique » et à des ONG de Serbie. À ce moment-là, les États-uniens
opéraient principalement par le biais de l’International Republican Institute [17]
qui avait ouvert des bureaux en Hongrie dans le but de se débarrasser de Milosevic.
Marshall explique qu’à l’une des réunions, « on était tombé d’accord
sur le fait que les arguments idéologiques de démocratie, de droits civiques et
d’approche humanitaire seraient beaucoup plus convaincants s’ils étaient accompagnés,
le cas échéant, de beaucoup d’argent ». Cet argent, et beaucoup d’autres
choses, d’ailleurs, entrèrent en Serbie par les valises diplomatiques, dans bien
des cas celles de pays apparemment neutres comme la Suède qui, n’étant pas officiellement
membre de l’OTAN, purent maintenir des ambassades complètes à Belgrade. Marshall
ajoute que l’argent entra pendant des années. Des médias « indépendants »,
comme la station de radio B92 (éditeur de Marshall) étaient financés en grande
partie par les États-Unis. Des organisations contrôlées par George Soros [18]
jouèrent également un rôle essentiel, comme plus tard en Géorgie, en 2003–04.
Les « démocrates » n’étaient en réalité rien d’autre que des
agents étrangers, comme l’affirmait impassiblement le gouvernement yougoslave
à l’époque.
Marshall
explique aussi une chose qui est maintenant de notoriété publique, c’est-à-dire
que ce sont également les États-uniens qui ont conçu la stratégie consistant à
mettre en avant un candidat, Vojislav Kostunica, pour unifier l’opposition. Il
présentait le principal atout d’être inconnu du grand public. Marshall montre
que la stratégie impliquait aussi un coup d’État soigneusement préparé et qui
eut lieu comme prévu. Il montre de manière très détaillée comment les principaux
acteurs de ce qui fut présenté par les télévisions occidentales comme un soulèvement
« populaire » spontané étaient en réalité une bande de voyous
extrêmement violents et lourdement armés commandés par le maire de la ville de
Cacak, Velimir Illic. C’est le convoi d’Illic long de 22 kilomètres qui transporta
« des armes, des paras et une équipe de kickboxeurs » jusqu’au
bâtiment du Parlement fédéral de Belgrade. Marshall admet que les événements du
5 octobre 2000 « ressemblaient plus à un coup d’État » qu’à
la révolution populaire que présentaient si naïvement les médias du monde entier.
Géorgie, 2003
Bien
des tactiques appliquées à Belgrade furent reprises ad nauseam en Géorgie
en novembre 2003 pour renverser le président Edouard Chevardnadze [19].
Les mêmes allégations d’élections truquées furent faites et sans cesse répétées.
(En Géorgie, il s’agissait d’élections législatives et en Yougoslavie de l’élection
présidentielle.) Les médias occidentaux reprirent sans se poser de questions ces
allégations qui avaient été formulées longtemps avant le scrutin. Une guerre de
propagande fut déclenchée contre les deux présidents, dans le cas de Chevardnadze
après une longue période où on l’avait encensé comme un grand démocrate réformateur.
Les deux « révolutions » se produisirent après un similaire
« assaut contre le Parlement » transmis en direct par les
télévisions. Les deux transferts de pouvoirs furent négociés par le ministre russe
des Affaires étrangères Igor Ivanov qui prit l’avion pour Belgrade puis pour Tbilissi
afin d’organiser la chute des présidents en exercice. Et, last but not least,
l’ambassadeur américain fut le même dans les deux cas : Richard Miles.
Cependant,
la similitude la plus manifeste consiste dans l’utilisation d’un mouvement étudiant
connu sous le nom d’Otpor (Résistance) en Serbie et Kmara (C’est assez !)
en Géorgie [20].
Les deux mouvements avaient le même symbole, un poing serré noir sur blanc. Les
gens d’Otpor entraînèrent ceux de Kmara et tous les deux furent soutenus par les
États-Unis. Et les deux étaient manifestement structurés selon des principes communistes,
associant l’apparence d’une structure diffuse de cellules autonomes et la réalité
d’une discipline léniniste fortement centralisée.
Comme
en Serbie, le rôle joué par les opérations secrètes et l’argent états-uniens fut
révélé, mais seulement après les événements. Pendant ceux-ci, les télévisions
ne cessèrent de parler du soulèvement du « peuple » contre
Chevardnadze. Toutes les images contraires à ce mensonge optimiste furent occultées,
comme le fait que la « marche sur Tbilissi » menée par Mikhail
Saakachvili était partie de Gori, la ville natale de Staline, au pied de la statue
de l’ancien tyran soviétique qui reste un héros pour beaucoup de Géorgiens. Les
médias ne s’inquiétèrent pas lorsque le nouveau président, Saakachvili, fut confirmé
dans ses fonctions par une élection qui le gratifia d’un score stalinien de 96 %.
Ukraine, 2004
Dans
le cas de l’Ukraine, on observe la même combinaison d’activités des ONG financées
par l’Occident, des médias et des services secrets [21].
Les ONG ont joué un rôle énorme en délégitimant les élections avant qu’elles aient
lieu. On n’a cessé de parler de fraudes généralisées. En d’autres termes, les
manifestations de rues qui ont eu lieu après le second tour, remporté par Ianoukovitch,
se fondaient sur des allégations qui circulaient avant le début du second tour.
La principale ONG responsable de ces accusations, le Comité des électeurs d’Ukraine,
n’a pas reçu un sou des électeurs ukrainiens ; il a en revanche été généreusement
financé par les gouvernements occidentaux. Ses bureaux étaient ornés de photos
de Madeleine Albright et le National Democratic Institute était un de ses principaux
soutiens. Il ne cessait de faire de la propagande anti-Ianoukovitch.
Pendant
les événements eux-mêmes, j’ai pu prouver certains des abus de cette propagande.
Ils consistaient principalement à répéter inlassablement que le gouvernement pratiquait
la fraude électorale, à dissimuler la fraude pratiquée par l’opposition, à présenter
Victor Iouchtchenko, un des hommes les plus ennuyeux du monde, comme un politique
charismatique et de propager la thèse ridiculement invraisemblable qu’il avait
été délibérément empoisonné par ses ennemis. (Aucune poursuite n’a été engagée
jusqu’à présent.) On trouvera le compte rendu le plus complet sur la propagande
et les fraudes dans le rapport « Ukraine’s
Clockwork Orange Revolution » du British Helsinki Human Rights Group.
Une explication intéressante du rôle joué par les services secrets a été fournie
dans le New York Times par C. J. Chivers qui montre que le KGB ukrainien
a travaillé depuis le début pour Iouchtchenko, en collaboration avec les États-uniens,
bien entendu [22].
Parmi d’autres articles importants sur le sujet, mentionnons celui de Jonathan
Mowat intitulé « The New Gladio in Action ? Ukrainian Postmodern
Coup Completes Testing of New Template », qui montre en détail comment
la doctrine militaire a été adaptée pour provoquer un changement de régime et
comment sont utilisés divers instruments, de la psychologie aux faux sondages
d’opinion [23].
L’article de Mowat est particulièrement intéressant quand il parle des théories
de Peter Ackermann, l’auteur de Strategic Nonviolent Conflict [24]
et d’un discours intitulé « Between Hard and Soft Power : The Rise
of Civilian-Based Struggle and Democratic Change » et prononcé au département
d’Etat en juin 2004 [25].
Mowat est également excellent en matière de psychologie des foules et de son utilisation
lors des putschs. Il attire l’attention sur le rôle des « masses d’adolescents »
et de l’« hystérie des rebelles » et fait remonter l’origine
de leur utilisation à des fins politiques au Tavistock Institute dans les années
1960. Cet Institut avait été créé par l’Armée britannique en vue de la guerre
psychologique après la Première Guerre mondiale et parmi ses illustres étudiants
on trouve David Owen, ancien Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et Radovan
Karadic, ex-Président de la République serbe de Bosnie. Mowat montre comment les
idées formulées là par Fred Emery furent reprises par un certain Howard Perlmutter,
professeur d’« architecture sociale » à la Wharton School
et disciple d’Emery pour qui « Rock video in Katmandu » était
une image appropriée pour évoquer la manière dont les États de culture traditionnelle
pouvaient être déstabilisés afin de créer éventuellement une « civilisation
globale ». Il ajoutait qu’une telle transformation devait satisfaire
à deux exigences : « créer des réseaux internationaux d’organisations
internationales et locales » et « créer des événements mondiaux »
en « transformant un événement local en un événement pouvant avoir des
répercussions internationales immédiates grâce aux médias.
Conclusion
Rien
de ce que je viens d’évoquer ne relève de théories du complot, il s’agit d’authentiques
complots. Pour les États-Unis, la promotion de la démocratie est un élément important
de sa stratégie générale de sécurité nationale. D’importants secteurs du Département
d’État, la CIA, des agences paragouvernementales comme le National Endowment for
Democracy et des ONG financées par le Gouvernement, comme le Carnegie Endowment
for International Peace, qui a publié plusieurs ouvrages sur la « promotion
de la démocratie » ont tous un point commun : ils impliquent l’ingérence,
parfois violente, de puissances occidentales, en particulier des États-Unis, dans
la politique d’autres États et cette ingérence est très souvent utilisée pour
encourager le changement de régime, objectif révolutionnaire par excellence.
John
Laughland John Laughland a été administrateur
du British Helsinki Human
Rights Group, association étudiant la démocratie et le respect des Droits
de l’homme dans les anciens pays communistes, et membre de Sanders Research
Associates. Il est aujourd’hui directeur de recherches à l’Institut pour
la Démocratie et la Coopération.
[1]
Lors de la révolution du Cèdre, le Hezbollah formait une majorité relative. Après
le retrait des forces de paix syrienne, le Hezbollah a constitué une vaste coalition
incluant notamment le Mouvement patriotique libre du général Michel Aoun. Cette
coalition est apparue majoritaire en nombre de voix lors des élections législatives.
Cependant, compte tenu du système électoral qui privilégie les communautés sur
les individus, cette coalition populaire est minoritaire au Parlement. Ndlr.
[2]
Technique
du coup d’État, par Curzio Malaparte. Première édition Grasset 1931. Réédition
en livre de poche, Grasset & Fasquelle (200 !).
[3]
Propaganda par Edward L. Bernays, Horace Liveright (1928) Téléchargeable.
Version française : Propaganda :
Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zone (2007).
[4]
« The
Engineering of Consent », The Annals of the American Academy
of Political and Social Science, 1947, 250 p. 113. Cet article a été reproduit
dnas le recueil éponyme (The engineering of consent, University of Oklahoma Press,
1955.
[5]
Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media, par
Edward S. Herman et Noam Chomsky, Pantheon Books Inc (1988). Version française :
La
fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie,
Agone, 2008.
[6]
Psychologie des foules, par Gustave Le Bon, 1895. Téléchargeable.
[7]
Masse und Macht, par Elias Canetti, Fischer Taschenbuch Vlg. Version française :
Masse
et puissance, Gallimard, 986.
[8]
Le viol des foules par la propagande politique, par Serge Tchakhotine,
Gallimard, réédition en poche 1992.
[9]
Who Paid the Piper ? : CIA and the Cultural Cold War, par Frances
Stonor Saunders, Granta, 1999. Version française : Qui
mène la danse ? La CIA et la Guerre froide culturelle, Denoël, 2003.
[10]
A propos du Congrès pour laa lioberté de laa Culture, on lira « Quand
la CIA finançait les intellectuels européens », par Denis Boneau
et « Quand la CIA finançait
les intellectuels italiens », par Federico Roberti, Réseau Voltaire,
27 novembre 2003 et 5 septembre 2008.
[11]
« Les New York Intellectuals
et l’invention du néo-conservatisme », par Denis Boneau, Réseau
Voltaire, 26 novembre 2004.
[12]
The vital center ; the politics of freedom, par Arthur M. Schlesinger,
Boston Houghton Mifflin Co, 1949.
[13]
La subversion, par Roger Muchielli, C.L.C ; Nouvelle ed. revue et
mise à jour edition, (1976)
[14]
« Supremacy
by Stealth », par Robert Kaplan, The Atlantic Monthly, juillet/août
2003.
[15]
Les
Armées secrètes de l’OTAN, par Daniele Ganser, éditions Demi-lune (2007).
Ce livre est publié
en feuilleton par le Réseau Voltaire.
[16]
« For
Nicaragua, read Belarus » par Mark Almond ; « Belarus
and the Balkans », lettre de Michael Kozak ; « Belarus
president tightens grip on a resentful people » et « Belarussian
foils dictator-buster... for now. Tested US foreign election strategy fails against
Lukashenko », par Ian Traynor, The Guardian, 21 et 25 août,
10 et 14 septembre 2001.
[17]
IRI est une braanche de laa NED. Voir « La
NED, nébuleuse de l’ingérence "démocratique" », par Thierry Meyssan,
Réseau Voltaire, 22 janvier 2004.
[18]
« George Soros, spéculateur
et philanthrope », Réseau Voltaire, 115 janvier 2004.
[19]
« Les dessous du coup d’État
en Géorgie », par Paul Labarique, Réseau Voltaire, 7 janvier
2004.
[20]
« L’Albert Einstein Institution :
la non-violence version CIA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire,
4 juin 2007.
[21]
« Washington et Moscou
se livrent bataille en Ukraine », par Emilia Nazarenko et la rédaction ;
et « Ukraine : la
rue contre le peuple », 1er et 29 novembre 2004.
[22]
« Back
Channels : A Crackdown Averted ; How Top Spies in Ukraine Changed the
Nation’s Path », par C. J. Chivers, The New York Times,
17 janvier 2005.
[23]
« The
new Gladio in action ? Ukrainian postmodern coup completes testing of new
template », par Jonathan Mowat, Online Journal, 19 mars 2005.
[24]
Strategic
Nonviolent Conflict : The Dynamics of People Power in the Twentieth Century,
par Peter Ackerman et Christopher Kruegler, préface de Thomas C. Schelling, Greenwood
Press (1993).
[25]
Presentation at the US State Department. Between Hard and Soft Power :
The Rise of Civilian-Based Struggle and Democratic Change, par Peter Ackerman,
29 juin 2004.