La
Commune de 1871
fut l’un des plus grands épisodes de l’histoire
de la classe ouvrière française. Au cours d’un mouvement révolutionnaire d’une
portée jusqu’alors inconnue, l’Etat capitaliste a été remplacé par les organes
de gouvernement des travailleurs. Les travailleurs parisiens ont tenu le pouvoir
pendant dix semaines, entre le soulèvement du 18 mars et la défaite sanglante
de la dernière semaine de mai. Dans des circonstances extrêmement difficiles,
ils se sont efforcés de mettre un terme à l’exploitation, à l’oppression, et de
réorganiser la société sur des bases entièrement nouvelles. Les leçons de ces
événements sont d’une importance fondamentale pour le mouvement ouvrier contemporain
et pour tous ceux qui, en France ou ailleurs, aspirent à changer la société.
Vingt ans avant les événements de la Commune, le coup d’Etat militaire
du 2 décembre 1851 avait amené Napoléon III au pouvoir, suite à l’échec du soulèvement
de juin 1848. Au début, le nouveau régime bonapartiste semblait inébranlable.
Les travailleurs ont été battus et leurs organisations mises hors la loi. Pourtant,
vers la fin des années 1860, l’épuisement de la croissance économique, les répercussions
des guerres (en Italie, en Crimée, au Mexique) et la résurgence du mouvement ouvrier
ont sérieusement affaibli le régime impérial. Il était devenu clair que seule
une nouvelle guerre - et une victoire rapide - pourrait retarder son effondrement.
En juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, alors dirigée par
Bismarck. L’Empereur prétendait que la guerre apporterait à la France des gains
territoriaux, affaiblirait ses rivaux et mettrait fin à la crise de la finance
et de l’industrie.

Il arrive souvent que la guerre mène à la révolution. Ce n’est pas accidentel.
La guerre arrache subitement les peuples à la routine de leur existence quotidienne
et les jettent violemment dans l’arène des grandes actions historiques. La vaste
majorité de la population examine beaucoup plus attentivement qu’en période de
paix le comportement des chefs d’Etat, des généraux et des politiciens. C’est
particulièrement vrai en cas de défaite. Or, la tentative d’invasion de l’Allemagne
par Napoléon III s’est soldée par un échec rapide et déshonorant. Le 2 septembre,
près de Sedan, l’Empereur a été arrêté par l’armée de Bismarck, en même temps
que 75 000 soldats. A Paris, des manifestations massives remplissaient les boulevards
de la capitale, réclamant le renversement de l’Empire et la proclamation d’une
république démocratique.
L’opposition républicaine « modérée » était
terrifiée par ce mouvement, mais fut néanmoins forcée, le 4 septembre, de proclamer
la république. Un « Gouvernement de Défense Nationale » fut installé, dans lequel
le personnage clé était le général Trochu. Jules Favre, un représentant typique
du républicanisme capitaliste, et qui faisait également parti du gouvernement,
déclarait pompeusement que « pas un pouce de terrain et pas une pierre de nos
forteresses » ne serait cédé aux Prussiens. Les troupes allemandes encerclèrent
rapidement Paris et placèrent la ville en état de siège. Dans un premier temps,
la classe ouvrière parisienne accorda son soutien au nouveau gouvernement, au
nom de « l’unité » contre l’ennemi étranger. Mais le cours ultérieur des événements
brisa rapidement cette unité et fit apparaître au grand jour les intérêts de classe
contradictoires qu’elle recouvrait.
Malgré ses déclarations publiques,
le Gouvernement de Défense Nationale ne croyait pas qu’il était possible, ni même
désirable, de défendre Paris. En dehors de l’armée régulière, une milice forte
de 200 000 hommes, la Garde Nationale, se déclara prête à défendre la ville. Mais
ces travailleurs armés à l’intérieur de Paris constituaient une menace bien plus
grande pour les intérêts des capitalistes français que l’armée étrangère aux portes
de la cité. Le gouvernement décida qu’il était préférable de capituler dès que
possible devant Bismarck. Cependant, étant donné l’esprit combatif des travailleurs
parisiens organisés dans la Garde Nationale, il était impossible pour le gouvernement
de déclarer ses intentions publiquement. Trochu comptait sur les effets économiques
et sociaux du siège pour refroidir la résistance des travailleurs parisiens. Il
devait gagner du temps. Tout en se déclarant favorable à la défense de Paris,
le gouvernement engagea des négociations secrètes avec Bismarck.

Les semaines passant, la méfiance et l’hostilité des travailleurs envers le gouvernement
augmentaient. Des rumeurs persistantes se répandirent au sujet des négociations
avec Bismarck. Le 8 octobre, la chute de Metz provoqua une nouvelle manifestation
de masse. Le 31 octobre, plusieurs contingents de la Garde Nationale, conduits
par Flourens, le courageux commandant du bataillon de Belleville, attaquèrent
et occupèrent temporairement l’Hôtel de Ville. A ce stade, cependant, la majorité
des travailleurs n’était pas encore prête à agir de manière décisive contre le
gouvernement. Isolée, l’insurrection s’est rapidement essoufflée. Blanqui s’est
enfui et Flourens a été emprisonné.
Dans Paris, la famine et la pauvreté
provoquées par le siège avaient des conséquences désastreuses, et l’urgence de
briser ce siège se faisait sentir toujours plus vivement. Après l’échec de la
sortie en direction du village de Buzenval, le 19 janvier 1871, Trochu, complètement
discrédité, n’eut d’autre choix que de démissionner. Il fut remplacé par Vinoy,
qui, déclara immédiatement que les Parisiens ne devaient se faire « aucune illusion
» sur la possibilité de vaincre les Prussiens. Il était devenu clair que le gouvernement
comptait capituler. Les clubs politiques et les comités de vigilance appelèrent
les gardes nationaux à s’armer et à marcher sur l’Hôtel de Ville. D’autres détachements
se rendirent aux prisons pour chercher et libérer Flourens. Sous la pression croissante
de la population, la classe moyenne démocrate de l’Alliance Républicaine réclama
un « gouvernement populaire » pour organiser une résistance effective contre les
Prussiens. Mais lorsque les gardes nationaux arrivèrent devant l’Hôtel de Ville,
le 22 janvier, un dénommé Chaudry, représentant le gouvernement, a violemment
crié sa colère contre les délégués de l’Alliance. Il n’en fallait pas plus pour
convaincre les républicains de se disperser immédiatement. Les gardes bretons
chargés de défendre le gouvernement ont ouvert le feu sur les gardes nationaux
et sur les manifestants qui tentaient de s’opposer à la trahison des républicains.
Les gardes nationaux ont tiré quelques salves à leur tour, mais ont dû finalement
se replier.
A la suite de ce premier conflit armé avec le gouvernement,
le mouvement populaire s’est temporairement affaibli. Le républicanisme petit-bourgeois,
représenté par l’Alliance Républicaine, s’était montré complètement incapable
de faire face à la résistance de la classe dominante. Il ne pouvait plus, par
conséquent, prétendre à un quelconque rôle dirigeant. L’accalmie apparente a renforcé
la confiance du Gouvernement de Défense Nationale. Le 27 janvier 1871, il procéda
à la capitulation qu’il avait secrètement préparée depuis le début du siège.

Dans la France rurale, l’immense majorité de la paysannerie était en faveur de
la paix. Aux élections de l’Assemblée Nationale, en février, les votes de la paysannerie
donnèrent une majorité écrasante aux candidats monarchistes et conservateurs.
La nouvelle Assemblée a nommé Adolphe Thiers - un réactionnaire endurci - à la
tête du gouvernement. Un conflit entre Paris et l’Assemblée « rurale » était désormais
inévitable. Le danger contre-révolutionnaire, en relevant la tête, a donnée une
nouvelle et puissante impulsion à la révolution parisienne. Les soldats prussiens
devaient bientôt entrer dans la capitale. L’accalmie du mouvement fit place à
une nouvelle et bien plus puissante vague de protestation. Des manifestations
armées de la Garde Nationale se multipliaient, massivement soutenues par les travailleurs
et par les couches les plus pauvres et affamées de la population parisienne. Les
travailleurs en armes dénoncèrent Thiers et les monarchistes comme des traîtres
et en appelèrent à la « guerre à outrance » pour la défense de la république.
Les événements du 31 octobre et du 22 janvier avaient été une anticipation de
cette nouvelle flambée révolutionnaire. Mais cette fois-ci, les éléments les plus
révolutionnaires n’étaient plus isolés. L’ensemble de la classe ouvrière parisienne
était en pleine révolte.
L’Assemblée Nationale réactionnaire provoquait
constamment les Parisiens, les décrivant comme des égorgeurs et des criminels.
Le siège avait mis de nombreux travailleurs au chômage, et les indemnités versées
aux gardes nationaux étaient tout ce qui les séparait de la famine. Le gouvernement
a supprimé les indemnités payées à chaque garde qui ne pouvait prouver qu’il était
incapable de travailler. Il décréta également que les arriérés de loyer et toutes
les créances devaient être réglés dans les 48 heures. Ceci menaçait tous les petits
entrepreneurs de banqueroute immédiate. Paris a été privé de son statut de capitale
de France en faveur de Versailles. Ces mesures, et bien d’autres encore, frappèrent
de plein fouet les sections les plus pauvres de la société, mais aboutirent aussi
à une radicalisation des classes moyennes parisiennes, dont le seul espoir de
salut résidait désormais dans le renversement révolutionnaire de Thiers et de
l’Assemblée Nationale.
La capitulation du gouvernement et la menace d’une
restauration monarchiste menèrent à une transformation de la Garde Nationale.
Un « Comité Central de la Fédération de la Garde Nationale » fut élu, représentant
215 bataillons, équipés de 2000 canons et de 450 000 fusils. De nouveaux statuts
furent adoptés, stipulant « le droit absolu des Gardes Nationaux d’élire leurs
dirigeants et de les révoquer aussitôt qu’ils perdraient la confiance de leurs
électeurs ». Dans leur essence, le Comité Central et les structures correspondantes
au niveau des bataillons préfiguraient les soviets de travailleurs et de soldats
qui firent leur apparition, en Russie, aux cours des révolutions de 1905 et de
1917.
La nouvelle direction de la Garde Nationale eut rapidement l’occasion
de tester son autorité. Alors que l’armée prussienne s’apprêtait à entrer dans
Paris, des dizaines de milliers de Parisiens armés se rassemblèrent avec l’intention
d’attaquer les envahisseurs. Le Comité Central intervint pour empêcher un combat
inéquitable pour lequel il n’était pas encore préparé. En imposant sa volonté
sur cette question, le Comité Central démontrait que son autorité était reconnue
par la majorité de la Garde Nationale et des Parisiens. Clément Thomas, le commandant
nommé par le gouvernement, dut démissionner. Les forces prussiennes occupèrent
une partie de la ville pendant deux jours, puis s’en retirèrent.

Aux « ruraux » de l’Assemblée, Thiers avait promis de restaurer la monarchie.
Mais sa tâche immédiate était de mettre un terme à la situation de « double pouvoir
» qui existait à Paris. Les canons sous le contrôle de la Garde Nationale - et
en particulier ceux des hauteurs de Montmartre, surplombant la cité - symbolisaient
la menace contre « l’ordre » capitaliste. Le 18 mars, à 3 heures du matin, 20
000 soldats et gendarmes furent envoyés, sous le commandement du général Lecomte,
pour prendre possession de ces canons. Cela se fit sans trop de difficultés. Cependant,
les commandants de l’expédition n’avaient pas pensé aux attelages nécessaires
pour déplacer les canons. A 7 heures, les attelages n’étaient toujours pas arrivés.
Dans son Histoire de la Commune, Lepelletier décrit ce qui se passa par la suite
: « Bientôt, le tocsin se mit à sonner et l’on entendait, dans la chaussée Clignancourt,
les tambours battre la générale. Rapidement, ce fut comme un changement de décors
dans un théâtre : toutes les rues menant à la Butte s’emplirent d’une foule frémissante.
Les femmes formaient la majorité ; il y avait aussi des enfants. Des gardes nationaux
isolés sortaient en armes et se dirigeaient vers le Château-Rouge. »
Les troupes se trouvaient encerclées par une foule sans cesse croissante. Les
habitants du quartier, les gardes nationaux et les hommes de Lecomte étaient pressés
les uns contre les autres dans ce rassemblement compact. Certains soldats fraternisaient
ouvertement avec les gardes. Dans une tentative désespérée de réaffirmer son autorité,
Lecomte ordonna à ses hommes de tirer sur la foule. Personne ne tira. Les soldats
et les gardes nationaux poussèrent alors des acclamations et s’étreignirent mutuellement.
En dehors d’un bref échange de feu du côté de Pigalle, l’armée n’offrait aucune
résistance aux gardes. Lecomte et Clément Thomas furent arrêtés. Des soldats en
colère les exécutèrent peu après. Clément Thomas était connu pour avoir donné
l’ordre de tirer sur les travailleurs pendant la révolution de 1848.
Thiers n’avait pas prévu la défection des troupes. Pris de panique, il s’enfuit
de Paris et ordonna à l’armée et aux administrations d’évacuer complètement la
ville et les forts environnants. Thiers voulait sauver de l’armée ce qu’il pouvait
l’être en l’éloignant de la « contagion » révolutionnaire. Les restes de ses forces
- certaines ouvertement insubordonnées, chantant et scandant des slogans révolutionnaires
- se retirèrent dans le désordre vers Versailles.
Avec l’effondrement
du vieil appareil d’Etat, la Garde Nationale prit tous les points stratégiques
de la cité sans rencontrer de résistance significative. Le Comité Central n’avait
joué aucun rôle dans ces évènements. Et pourtant, le soir du 18 mars, il découvrit
que, malgré lui, il était devenu le gouvernement de facto d’un nouveau régime
révolutionnaire basé sur le pouvoir armé de la Garde Nationale. « Le 18 mars 1871,
» écrit Talès dans son livre La Commune de 1871, « n’a pas d’équivalent dans notre
histoire révolutionnaire. C’est une étrange journée où l’on voit une foule, en
général passive, provoquer l’écroulement, local sans doute mais total, des institutions
bourgeoises. »
La première tâche que la majorité des membres du Comité
Central se fixèrent fut de se débarrasser du pouvoir qui était entre leurs mains.
Après tout, disaient-ils, nous n’avons pas de « mandat légal » pour gouverner
! Après de longues discussions, le Comité Central accepta avec réticence de rester
à l’Hôtel de Ville pour les « quelques jours » pendant lesquels des élections
municipales (communales) pourraient être organisées. Sous le cri de « Vive la
Commune ! », les membres du Comité Central furent soulagés de savoir qu’ils n’auraient
à exercer le pouvoir que pour quelque temps ! Le problème immédiat auquel ils
faisaient face était Thiers et l’armée en route pour Versailles. Eudes et Duval
proposèrent de faire immédiatement marcher la Garde Nationale sur Versailles,
de façon à briser ce qui restait de force à la disposition de Thiers. Leurs appels
tombèrent dans des oreilles de sourds. La majorité du Comité Central pensait qu’il
était préférable de ne pas apparaître comme les agresseurs. Le Comité Central
était composé, dans sa majorité, d’hommes très modérés, dont ni le tempérament
ni les idées ne correspondaient à la grande tâche historique qui se présentait
à eux.
Le Comité Central commença de longues négociations avec les anciens
Maires et divers « conciliateurs » concernant la date et les modalités des élections.
Ceci absorba toute son attention, jusqu’à ce que les élections soient finalement
fixées au 26 mars. Thiers utilisa ce temps précieux à son avantage. Une campagne
de mensonges et de propagande vicieuse contre Paris fut menée en province. Avec
l’aide de Bismarck, l’armée regroupée à Versailles a été massivement renforcée
en effectifs et en armes, dans le but de lancer une attaque contre Paris.
A la veille des élections, le Comité Central de la Garde Nationale a publié une
déclaration remarquable qui résume l’esprit d’abnégation et de probité qui caractérisait
le nouveau régime : « Notre mission est terminée. Nous allons céder la place dans
notre Hôtel de Ville à vos nouveaux élus, à vos mandataires réguliers. » Le Comité
Central n’avait qu’une seule consigne à donner aux électeurs : « Ne perdez pas
de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez
parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous des
ambitieux et des parvenus [...] Défiez-vous des parleurs, incapables de passer
à l’action [...] »
La Commune nouvellement élue remplaça le commandement
de la Garde Nationale comme gouvernement officiel du Paris révolutionnaire. Elle
était principalement composée d’individus associés d’une manière ou d’une autre
avec le mouvement révolutionnaire. La majorité pourrait être décrite comme « républicaine
de gauche », trempée dans une nostalgie idéalisée du régime jacobin du temps de
la Révolution Française. Sur ses 90 membres, 25 étaient des travailleurs, 13 des
membres du Comité Central de la Garde Nationale, et une quinzaine d’autres des
membres de l’Association Internationale des Travailleurs. Les Blanquistes - des
hommes énergiques inspirés par la commune révolutionnaire de 1792 et toujours
prêts à se lancer dans des actions spectaculaires, mais dont le programme politique
était difficile à cerner - et les Internationalistes représentaient ensemble près
d’un quart des élus de la Commune. Blanqui lui-même se trouvait dans une prison
de province. Les quelques élus de droite démissionnèrent de leurs postes sur des
prétextes divers. D’autres furent arrêtés lors de la découverte de leurs noms
sur des fichiers de police les identifiant comme des espions agissant pour le
compte du régime impérial.
Sous la Commune, tous les privilèges des hauts
fonctionnaires de l’Etat furent abolis. On décréta notamment qu’ils ne devaient
pas percevoir davantage, pour leur service, que le salaire d’un ouvrier qualifié.
La Commune était le seul gouvernement honnête que la France ait jamais connu.
Moreau, l’un des membres du Comité Central, déclara que lorsque l’on occupe un
poste dirigeant dans la société, « il est immoral de s’allouer un traitement quelconque.
Nous avons jusqu’ici vécu avec nos trente sous. Ils nous suffiront encore. » Les
loyers furent gelés, les fabriques abandonnées placées sous le contrôle des travailleurs.
Des mesures furent prises pour limiter le travail de nuit et pour garantir la
subsistance des pauvres et des malades. La Commune caractérisa ces mesures comme
« mettant un terme à la concurrence anarchique et ruineuse entre les travailleurs
au profit des capitalistes », et comme favorisant « la propagation des idéaux
socialistes ». La Garde Nationale fut ouverte à tous les hommes aptes au service
militaire, et organisée, comme nous l’avons vu, sur des principes strictement
démocratiques. Les armées permanentes « séparées du peuple » furent déclarées
illégales. L’Eglise fut séparée de l’Etat et la religion déclarée « affaire privée
». Les logements et les bâtiments publics furent réquisitionnés pour les sans-logis,
l’éducation publique ouverte à tous, de même que les théâtres et les lieux de
culture et d’apprentissage. Les travailleurs étrangers étaient considérés comme
des frères et des sœurs, comme des alliés dans la lutte pour la réalisation d’une
« république universelle » des travailleurs de tous les pays. Des réunions avaient
lieu nuit et jour, où des milliers d’hommes et de femmes ordinaires discutaient
de la façon dont devaient être organisés les différents aspects de la vie sociale
dans l’intérêt du « bien commun ».
Les caractéristiques de la société
nouvelle qui prenait graduellement forme sous l’égide de la Garde Nationale et
de la Commune étaient indubitablement socialistes. Le manque de précédents historiques,
l’absence d’une direction claire et organisée, d’un programme défini, combinés
avec la dislocation économique d’une cité assiégée, signifiaient nécessairement
que les travailleurs avançaient « à tâtons », en s’efforçant de trouver des solutions
aux problèmes concrets que posait l’organisation de la société dont, pour la première
fois de l’histoire, ils étaient les maîtres.
Beaucoup d’encre a coulé
pour mettre en relief l’incohérence et les demi-mesures des travailleurs parisiens,
ou encore le temps et l’énergie qu’ils ont perdus durant leurs dix semaines de
pouvoir derrière les murs d’une cité assiégée. Il est vrai que les communards
ont commis de nombreuses erreurs. Marx et Engels ont à juste titre critiqué le
fait de ne pas avoir pris le contrôle de la Banque de France, qui continuait à
verser des millions de francs à Thiers, lequel utilisait cet argent pour armer
et réorganiser les forces qu’il comptait bientôt envoyer contre Paris. Cependant,
fondamentalement, toutes les initiatives les plus importantes prisent par les
travailleurs parisiens tendaient vers la complète émancipation sociale et économique
de la classe ouvrière. La tragédie de la Commune consistait dans son manque de
temps. Le processus qui l’acheminait vers le socialisme fut brutalement interrompu
par le retour de l’armée de Versailles et le terrible bain de sang qui mit fin
à la Commune.
La menace des Versaillais fut clairement sous-estimée par
la Commune, qui non seulement ne tenta pas de les attaquer - du moins jusqu’à
la première semaine d’avril - mais ne s’est même pas sérieusement préparée à se
défendre. A parti du 27 mars, des échanges de feu occasionnels eurent lieu entre
les positions avancées de l’armée de Versailles et les remparts de Paris. Le 2
avril, un détachement communard se dirigeant vers Courbevoie fut attaqué et repoussé
vers Paris. Les prisonniers aux mains des forces de Thiers furent sommairement
exécutés. Le jour suivant, sous la pression de la Garde Nationale, la Commune
lança finalement une attaque en trois mouvements simultanés contre Versailles.
Cependant, en dépit de l’enthousiasme des bataillons communards, le manque de
préparation militaire et politique sérieuse condamnait cette sortie tardive à
l’échec. De toute évidence, les dirigeants de la Commune croyaient que, comme
le 18 mars, l’armée de Versailles passerait dans le camp de la Commune à la simple
vue de la Garde Nationale. Il n’en fut rien.
Cette défaite ne provoqua
pas seulement un nombre considérable de morts et de blessés - parmi lesquels Flourens
et Duval, exécutés immédiatement après leur arrestation par l’armée de Versailles
- mais aussi une vague de défaitisme qui déferla sur Paris. L’optimisme résolu
des premières semaines fit place au pressentiment d’une défaite inéluctable et
imminente, ce qui accentua les divisions et les rivalités à tous les niveaux de
la structure - déjà désordonnée - du commandement militaire.
Finalement,
l’armée de Versailles entra dans Paris le 21 mai 1871. A l’Hôtel de Ville, la
Commune était dépourvue, au moment décisif, d’une stratégie militaire sérieuse,
et cessa tout simplement d’exister, abdiquant toutes ses responsabilités au profit
d’un « Comité de Salut Public » totalement inefficace. Les Gardes Nationaux furent
postés au combat « dans leurs quartiers ». En l’absence d’un commandement centralisé,
cette décision empêcha toute concentration sérieuse de forces communardes capables
de résister à la poussée des troupes versaillaises. Les communards combattirent
avec un immense courage, mais furent graduellement repoussés vers l’est de la
cité - et finalement vaincus le 28 mai. Les derniers communards qui résistaient
furent fusillés dans le 20ème arrondissement, devant le « Mur des Fédérés », que
l’ont peut encore voir dans le secteur nord-est du cimetière du Père Lachaise.
Au cours de la « semaine sanglante », les forces de Thiers massacrèrent au moins
30 000 hommes, femmes et enfants, et firent probablement 20 000 victimes de plus
dans les semaines suivantes. Les escadrons de la mort travaillaient sans relâche
pendant le mois de juin, tuant toute personne suspectée d’avoir d’une façon ou
d’une autre soutenu la Commune.

Communards fusillés par les soldats versaillais pendant la « semaine sanglante
»
Marx et Engels
suivirent la Commune attentivement et tirèrent de nombreuses leçons de cette première
tentative de construire une société socialiste. Leurs conclusions se trouvent
dans les écrits de Marx publiés sous le titre La Guerre Civile en France, avec
une introduction particulièrement remarquable d’Engels. Marx expliquait que l’une
des principales leçons à tirer de l’expérience de la Commune consiste dans le
fait que les travailleurs « ne peuvent pas, comme l’ont fait les classes dominantes
et leurs diverses fractions rivales, aux époques successives de leur triomphe,
se contenter de prendre l’appareil d’Etat existant et de faire fonctionner cet
instrument pour son propre compte. La première condition pour conserver le pouvoir
politique, c’est de transformer l’appareil existant et de détruire cet instrument
de domination de classe ». Marx décrit l’Etat capitaliste comme étant un « immense
appareil gouvernemental, qui enserre comme un boa constrictor le véritable corps
social dans les mailles d’une armée permanente, d’une bureaucratie hiérarchisée,
d’une police, d’un clergé docile et d’une magistrature servile ». Cet « instrument
politique de son asservissement », dit Marx au sujet du salariat, « ne peut servir
d’instrument politique de son émancipation. »
Marx (!!!)et Engels (!!!)
ont soutenu sans réserve la lutte révolutionnaire des travailleurs parisiens.
Mais ils étaient conscients du piège qui allait se refermer autour de l’insurrection,
en raison de la faiblesse du mouvement révolutionnaire dans les villes de province
et du conservatisme réactionnaire de la paysannerie. En septembre 1870, Marx avait
écrit que, compte tenu des circonstances défavorables, toute tentative de prendre
le pouvoir serait « une folie désespérée ». Cependant, avec la fuite du gouvernement
et l’effondrement de l’armée, le cours même des événements plaça le pouvoir entre
les mains des travailleurs. A partir de ce moment, ils s’efforcèrent, dans des
circonstances extrêmement difficiles, d’organiser une société sur des bases nouvelles.
Les travailleurs parisiens se battirent pour faire naître ce qu’ils appelaient
une « république sociale universelle », laquelle serait débarrassée de l’exploitation,
des divisions de classe, du militarisme réactionnaire et des antagonismes nationaux.
Dans un message adressé aux travailleurs français, en 1892, pour marquer
l’anniversaire de la prise du pouvoir par la Garde Nationale, Friedrich Engels
écrivait : « Il y a 21 ans aujourd’hui que le peuple de Paris arborait le drapeau
rouge, en défi à la fois au drapeau tricolore français qui flottait à Versailles
et au drapeau tricolore allemand qui flottait sur les forts occupés par les Prussiens.
[...] Ce qui fait la grandeur historique de la Commune, c’est son caractère éminemment
international. C’est ce défi hardiment jeté à tout sentiment de chauvinisme bourgeois.
La classe ouvrière de tous les pays ne s’y est pas trompée. Que les bourgeois
célèbrent leur 14 juillet ou leur 22 septembre. La fête de la classe ouvrière,
partout et toujours, sera le 18 mars ! »
Aujourd’hui, en France et dans
tous les pays industrialisés du monde, le salariat occupe dans la société une
place bien plus prépondérante qu’au XIXe siècle. Les conditions économiques pour
la réalisation du socialisme sont actuellement incomparablement plus favorables
qu’elles ne l’étaient en 1871. Souvenons-nous donc de la Commune. Apprenons de
ses accomplissements comme de ses erreurs. Mais surtout, poursuivons notre lutte
pour mettre fin au capitalisme et pour faire advenir la société socialiste, libre
et démocratique, pour laquelle les communards se battirent et moururent.
|
| L'Histoire
et la Commune

La Commune ne s'est pas limitée à la capitale, en mars 1871, Lyon, Marseille,
Toulouse et quelques villes industrielles, Le Creusot, Saint-Etienne, ont connu
des mouvements insurrectionnels. Mais, sauf à Marseille où les manifestations
se prolongent sur plusieurs jours, les autorités n'ont aucun mal à reprendre la
situation en main. S'il importe de ne pas négliger la réaction des départements,
il reste que la Commune se confond, pour l'essentiel, avec Paris.
Dans
la France du XIXème siècle, l'autonomie de la capitale serait le début d'une révolution;
Paris paye ses quelques semaines d'indépendance par une horrible répression et
par une tutelle que tous les régimes suivants auront soin de maintenir.

Destruction
de la Guillotine.
La Commune de Paris de 1871 est un événement singulier.
Par certains aspects, elle se rattache aux révolutions du XIXe siècle: 1830, 1848.
Par d'autres, au contraire, elle annonce les grandes révolutions victorieuses
du XXe siècle, qui d'ailleurs s'en réclament explicitement. Marx, opposé tout
d'abord à une révolte armée des ouvriers de Paris, se rallia, après la journée
du 18 mars, à la Commune. Dans La Guerre civile en France, il tira les premières
conclusions de ce mouvement insurrectionnel de type nouveau: «C'était la première
révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la
seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de
la classe moyenne de Paris, boutiquiers, commerçants, négociants - les riches
capitalistes étant seuls exceptés. [...] La grande mesure sociale de la Commune,
ce furent sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient
qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple.»
Un
exemple, un mythe
Lénine, parlant des événements de 1917 en Russie, rapprochait
les soviets de l'organisation de la Commune de Paris: la source du pouvoir n'est
plus dans des lois préparées par un Parlement, «mais dans l'initiative venant
d'en bas», des masses populaires. La police et l'armée sont remplacées par l'armement
direct du peuple tout entier. Les fonctionnaires sont également remplacés par
le pouvoir du peuple, ou placés sous son contrôle et révocables par lui. Á la
suite de Marx et de Lénine, Mao Zedong et Fidel Castro se sont ralliés à ces analyses
de la Commune et en ont tiré les principes de leur action révolutionnaire. Mais
on appela souvent «gouvernement du peuple» la dictature d'un parti. Et l'on vit
une nouvelle bureaucratie, émanant d'un parti et non du peuple, remplacer, au
nom du centralisme démocratique, l'ancien pouvoir bourgeois. Cependant, la Commune
de Paris a apporté au mouvement ouvrier, en même temps qu'une expérience historique
concrète, la valeur explosive du mythe.
Le contexte, les faits
La guerre déclarée à la Prusse par Napoléon III, en juillet 1870, avait accumulé,
en France, les désastres militaires. Le 4 septembre, sous la poussée populaire,
la République est proclamée. Un gouvernement - auquel participent le général Trochu,
président, Jules Favre et Jules Ferry - est chargé, en principe, de continuer
la guerre. Le peuple de Paris, assiégé par les Allemands à partir du 19 septembre,
supporte avec un courage exemplaire le froid, la faim et les bombardements. Mais
il s'avère bientôt que le gouvernement dit de la Défense nationale n'est nullement
décidé à la lutte, tandis que le peuple de Paris réclame la guerre à outrance.
380 000 hommes constituent la garde nationale, groupée dans ses conseils de famille
et dirigée par le Comité central.
Peuple dans la rue
Dans chaque
arrondissement se sont constitués, pendant le siège, des comités de vigilance.
De son côté, le Comité central républicain des vingt arrondissements, composé
de délégués ouvriers, dont beaucoup appartiennent à l'Internationale, siège depuis
le 5 septembre rue de la Corderie. Deux pouvoirs commencent à s'opposer: celui
de l'État bourgeois, représenté par le gouvernement du 4 septembre; celui du peuple,
encore vague et incontrôlé.
Les souvenirs de la révolution de 1848, que
la bourgeoisie avait accaparée à son profit et qui s'était terminée en juin par
le massacre des ouvriers de Paris, sont encore vivants et subsistent, malgré les
mesures de coercition prises par le second Empire. Mais, en 1860, l'Empire est
obligé de modifier sa politique et d'adopter une position plus libérale. Il laisse
des ouvriers français se rendre en délégation à l'Exposition universelle de Londres.
Ils y découvrent une classe ouvrière mieux organisée et mieux rémunérée, et réclament,
à leur retour, la création de chambres syndicales et le droit de grève. Celui-ci
leur est accordé, avec des restrictions, en 1864. La même année paraît, à l'occasion
d'élections complémentaires, le Manifeste des soixante, texte capital d'inspiration
nettement socialiste, où les rédacteurs dénoncent l'hypocrisie de l'égalité telle
que l'a formulée la Révolution de 1789 et demandent une véritable démocratie politique,
économique et sociale. Enfin se constitue, à Londres, l'Association internationale
des travailleurs, dont l'adresse inaugurale est rédigée par Karl Marx. Mais la
section française est formée sur l'initiative d'ouvriers proudhoniens. Á ces courants
s'ajoute l'influence de Blanqui, qui a passé une grande partie de sa vie en prison
et qui, reprenant la tradition de 1793, pense que la révolution peut être accomplie
par de petits groupes organisés en sociétés secrètes prônant l'action violente.
Ces diverses tendances vont s'affirmer dans l'action des hommes de la Commune.
Le 31 octobre, jour où le peuple de Paris apprend l'échec de la sortie
du Bourget, la capitulation de Metz et les négociations de paix, les gardes nationaux,
à l'instigation des comités de vigilance, demandent la déchéance du gouvernement
du 4 septembre aux cris de «Vive la Commune!». Le 7 janvier, L'Affiche rouge,
rédigée en partie par Jules Vallès au nom du Comité des vingt arrondissements,
réclame une attaque en masse, la réquisition générale, le rationnement gratuit,
enfin le gouvernement du peuple.
Après l'inutile et sanglante sortie
de Buzenval, le général Trochu est remplacé par le général Vinoy. Jules Favre
va négocier avec Bismarck. Mais, le 22 janvier, les gardes nationaux réclament,
devant l'Hôtel de Ville, la guerre à outrance: les mobiles bretons tirent sur
la foule. Les clubs, où depuis le siège s'est formé l'esprit révolutionnaire,
ainsi que les journaux républicains sont supprimés. De nombreuses arrestations
sont effectuées. Le 29 janvier, on apprend la conclusion d'un armistice qui doit
permettre l'élection d'une assemblée nationale. Les conditions en sont draconiennes:
désarmement de l'enceinte fortifiée de Paris, occupation des forts, paiement de
deux cents millions en quinze jours.
La province, qui, elle, veut dans
son ensemble la paix à tout prix, élit une assemblée réactionnaire, tandis qu'à
Paris la délégation des vingt arrondissements, l'Association internationale des
travailleurs et la Chambre fédérale des sociétés ouvrières présentent des candidats,
dont le programme est nettement socialiste et révolutionnaire: ils veulent une
république qui donnerait aux ouvriers leurs instruments de travail, comme celle
de 1789 remit la terre aux paysans, une république qui réaliserait à la fois la
liberté politique et l'égalité sociale. Paris élit des bourgeois démocrates comme
Victor Hugo ou Edgar Quinet, des jacobins comme Delescluze, des représentants
comme Pyat, Malon, Gambon et Tolain.
Soutenu par cette Assemblée en majeure
partie composée de ruraux, le chef du pouvoir exécutif, Thiers, symbole même de
la bourgeoisie, a les mains libres pour traiter avec l'Allemagne. La France devra
payer un tribut de cinq milliards, abandonner l'Alsace, moins Belfort, et le tiers
de la Lorraine. Le 1er mars, l'Assemblée ratifie le traité, malgré la protestation
désespérée des députés alsaciens et lorrains.
Délivrée de la guerre extérieure,
l'Assemblée des ruraux, des hobereaux et des notables que la province a élus n'a
plus devant elle que ces ouvriers, ces artisans, ces petits-bourgeois de Paris,
à la fois socialistes, républicains et patriotes, qu'il faut mater. Des mesures
sont prises immédiatement contre la population parisienne exténuée par les souffrances
du siège: la suppression des trente sous accordés aux gardes nationaux, la suppression
des moratoires concernant les loyers et les effets de commerce touchent à la fois
les ouvriers, les artisans et le petit commerce. De plus, l'entrée des Prussiens
dans Paris, prévue pour le 27 février, apparaît aux Parisiens comme un déshonneur.
La foule manifeste et ramène les canons, payés par les souscriptions de la population
parisienne, vers les hauts lieux populaires de la capitale: Montmartre, les Buttes-Chaumont,
Belleville. Ces canons, ni les Prussiens ni M. Thiers ne les prendront.

Les Allemands n'entrent que le 1er mars dans les beaux quartiers et en sortent
le 2. Mais les mesures contre Paris continuent. Des journaux sont suspendus. Flourens
et Blanqui sont condamnés à mort par contumace, pour avoir participé à la journée
du 31 octobre, tandis que Jules Vallès est mis en prison pour six mois. Thiers
et le général d'Aurelles de Paladine adressent deux proclamations aux habitants
de Paris. Ils les mettent en garde contre les agissements d'un «Comité occulte»
(le Comité central de la garde nationale), font appel aux sentiments des «bons
citoyens» contre les «mauvais», fauteurs de désordre, et terminent par une menace
non déguisée de recourir à la force si les circonstances l'exigent. Cet avertissement
ne sera pas entendu.
La garde pendant la Commune
Dans la nuit
du 17 au 18 mars, les troupes du général Vinoy reçoivent l'ordre de reprendre
les canons des Parisiens. Mais on avait oublié les chevaux; et les ménagères ont
eu le temps de donner l'alerte. Le comité de vigilance du XVIIIe arrondissement,
que dirigent Ferré et Louise Michel, monte à l'assaut de la butte Montmartre.
Et l'on voit alors d'étonnantes manifestations: femmes, enfants, gardes fédérés
entourent les soldats, qui fraternisent avec la foule joyeuse et pacifique. Cependant,
le soir, deux généraux, le général Lecomte qui le matin avait donné, sans être
obéi, l'ordre de tirer sur les Parisiens, et le général Clément Thomas, qui avait,
en juin 1848, décimé les insurgés, sont fusillés, rue des Rosiers.
Devant
cette extraordinaire impuissance du pouvoir, Thiers se réfugie à Versailles, et
donne aux troupes l'ordre d'abandonner Paris. Étrange victoire remportée sans
violence (exception faite de l'exécution des deux généraux), sans combat, et par
une foule anonyme. Nulle organisation ne l'a préparée, ni le Comité central de
la garde nationale, ni le Comité des vingt arrondissements, ni les comités de
vigilance des quartiers, ni l'Internationale; mais des hommes issus de ces différents
mouvements, poussés par la foule anonyme, ont pris des initiatives individuelles
et incoordonnées.
Le 19 au soir, des hommes inconnus la veille, mais
mandatés par le Comité central de la garde nationale, siègent à l'Hôtel de Ville.
Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? S'agit-il d'un gouvernement révolutionnaire ?
Á ces questions que se posent les Parisiens, le Comité central répond immédiatement
par deux proclamations. Dans l'une, il remercie l'armée de n'avoir pas voulu «porter
la main sur l'arche sainte de nos libertés» et appelle Paris et la France à «jeter
ensemble les bases d'une république acclamée avec toutes ses conséquences, le
seul gouvernement qui fermera pour toujours l'ère des invasions et des guerres
civiles». En conséquence, le Comité central appelle le peuple de Paris à de nouvelles
élections. Un appel comparable est adressé aux gardes nationaux. Bien qu'il décide
«de conserver, au nom du peuple», l'Hôtel de Ville, le Comité central ne se considère
donc pas comme un gouvernement révolutionnaire, mais comme l'agent qui va permettre
au peuple d'affirmer sa volonté par de nouvelles élections. Il fixe ces élections
au 22 mars, et, en même temps, assume le gouvernement de Paris; il lève l'état
de siège, rétablit la liberté de la presse, abolit les conseils de guerre, accorde
l'amnistie à tous les condamnés politiques et assure leur libération. Enfin, il
envoie des représentants dans les différents ministères abandonnés par leurs titulaires,
qui ont suivi Thiers à Versailles. Par ces mesures, le Comité central agit comme
un gouvernement, le gouvernement de Paris, face à celui de Versailles. Mais, ennemi
de la guerre civile, il ne prend pas d'initiatives militaires; il ne s'attaque
pas non plus aux puissances d'argent: il emprunte, pour faire face aux dépenses
de Paris, cinq cent mille francs à M. de Rothschild et un million à la Banque
de France.
Les maires de Paris et l'Assemblée nationale, dès sa première
séance, condamnent ce gouvernement de factieux. Diverses tractations ont lieu
sans aboutir: il ne peut y avoir de conciliation entre le peuple et la bourgeoisie.
Le Comité central a, en effet, précisé son programme (23 mars). Il constate
d'abord la faillite d'un pouvoir qui a mené la France à la défaite et à la capitulation:
«Le principe d'autorité est désormais impuissant pour rétablir l'ordre dans la
rue, pour faire renaître le travail dans l'atelier, et cette impuissance est sa
négation.» Il faut donc retrouver un ordre et réorganiser le travail sur de nouvelles
bases «qui feront cesser l'antagonisme des classes et assureront l'égalité sociale».
L'émancipation des travailleurs et la délégation communale doivent assurer le
contrôle efficace des mandataires du peuple chargés par lui des réformes sociales.
Ces réformes sociales sont: l'organisation du crédit, de l'échange et de l'association,
afin d'assurer au travailleur la valeur intégrale de son travail, c'est-à-dire
la disparition du profit capitaliste; l'instruction gratuite, laïque et «intégrale»;
les libertés des citoyens (réunion, association, presse); l'organisation sur le
plan communal de la police et de l'armée. Le principe qui doit gouverner la société
tout entière, c'est celui qui organise le groupe et l'association. Il y a donc
refus de toute autorité imposée du dehors, que ce soit celle d'un administrateur,
d'un maire ou d'un préfet, et contrôle permanent de tous les élus.
Le
25 mars, le Comité central appelle la population parisienne à choisir ses représentants:
«Les hommes qui vous suivront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous,
vivant de votre vie, souffrant des mêmes maux.» Puis, considérant sa mission comme
terminée, il se déclare décidé à céder la place aux nouveaux élus.
Á
quoi le gouvernement de Versailles répond en appelant la population parisienne
à se grouper autour de son Assemblée, contre les «criminels», les «insensés» qui
déshonorent Paris. Malgré ces adjurations, 229 000 Parisiens sur 485 000 inscrits
se rendent aux urnes, le 26 mars. La différence entre ces deux chiffres s'explique
par la diminution de la population parisienne par suite de la guerre, du siège,
des départs en province et à Versailles. D'ailleurs, la participation électorale
est plus forte dans les quartiers ouvriers que dans les «beaux quartiers» de l'ouest
de Paris.
La commune est proclamée
Le 28 mars, à l'Hôtel de
Ville, les membres du Comité central remettent leur pouvoir à la Commune, puis
l'on proclame la liste des élus.
Ces hommes qui composent la Commune
sont d'origines diverses. On y trouve des bourgeois riches: ils s'élimineront
d'eux-mêmes, en donnant leur démission, et seront remplacés lors des élections
complémentaires du 16 avril; puis les élus issus de la petite et moyenne bourgeoisie:
employés, instituteurs, médecins, journalistes, qui avaient déjà milité sous le
second Empire dans les rangs du Parti républicain, et qui constituent la majorité
de la Commune; enfin, on dénombre vingt-cinq ouvriers - chiffre inhabituel pour
l'époque dans une assemblée élue -, affiliés souvent à l'Internationale, venant
du Comité central, et qui se retrouvent généralement unis dans la minorité. Plusieurs
tendances en effet s'expriment: la majorité groupe des blanquistes se réclamant
du vieux prisonnier, qu'on cherchera par la suite à échanger contre l'archevêque
de Paris, Mgr Darboy; des jacobins, qui ont fait la révolution de 1848, et ont
gardé le souvenir de la Révolution de 1789 (Delescluze incarne ce type de républicain);
des radicaux comme Vallès et Vermorel, qui, partisans d'une république démocratique
et sociale, ne décèlent pas nettement les transformations économiques nécessaires
qu'elle implique. Du côté de la minorité, les ouvriers ne forment pas un bloc
idéologique plus uni. Artisans, d'ailleurs, plus qu'ouvriers de la grande industrie,
ils appartiennent le plus souvent au courant proudhonien de l'Internationale (Frankel,
lui, est en relation personnelle avec Karl Marx). Mais par leur origine, leur
passé de militants dans l'Internationale et les chambres syndicales, les élus
formant la minorité de la Commune s'intéressent davantage aux questions sociales
qu'aux problèmes politiques. C'est pourquoi on a pu les appeler des «socialistes
révolutionnaires». Mais nulle trace de partis, d'organisations structurées dans
tout cela: s'il arrive à des membres de la minorité de voter avec la majorité,
l'inverse se produit plus souvent encore.
Parmi ces hommes, il y a des
personnalités de premier plan: le peintre Courbet, l'écrivain Jules Vallès, le
savant Gustave Flourens; d'admirables figures d'ouvriers, comme Varlin ou Benoît
Malon; de vieux républicains, comme Delescluze qui mourut en héros sur les barricades;
mais aussi des rhéteurs vaniteux et sans scrupules, comme Félix Pyat, qu'on a
pu appeler «le mauvais génie de la Commune», des imbéciles comme Allix ou Babick.
Tous se trouvèrent brusquement confrontés avec des événements difficiles à vivre
et à surmonter, et pour lesquels ils n'étaient nullement préparés.
Ce
ne sont pas seulement ces hommes qui sont au pouvoir, mais le peuple de Paris
tout entier à travers les sections de l'Internationale, les chambres syndicales,
les coopératives, les comités d'arrondissement coiffés du Comité central républicain,
et les clubs. Ces derniers, qui existaient déjà pendant le siège, se sont multipliés
et l'on y discute des problèmes immédiats d'organisation et de défense, mais aussi
de questions plus générales: la femme dans la société, les relations du capital
et du travail, etc. D'autre part, les femmes ne restent pas inactives: groupées
dans l'Union des femmes pour la défense de Paris et les secours aux blessés, fondée
par une amie de Marx, Elizabeth Dmitrieff, on les voit aussi dans les comités
de vigilance, dans les clubs, et, comme cantinières, ambulancières ou soldats,
jusque sur les remparts. Enfin, le Comité central de la garde nationale, qui malgré
ses déclarations n'a nullement abdiqué, continue à tenir ses séances et à prétendre
diriger la lutte. Il crée ainsi, à côté de la Commune, un second pouvoir, facteur
d'anarchie.
L'esprit d'une révolution
Dès le 29 mars, la Commune
décide de former dix commissions correspondant aux différents ministères que le
Comité central avait pris en main, à l'exception de celui des Cultes qui est supprimé.
Le 19 avril, dans une déclaration, elle explique ses buts au peuple français:
reconnaissance et consolidation de la République, une république non plus centralisée,
mais qui serait le résultat de la fédération de toutes les communes de France.
Suit l'énumération des droits de la commune: vote du budget communal, organisation
de la magistrature, de la police, de l'enseignement, recrutement de tous les fonctionnaires
par élection ou concours, administration des biens appartenant à la commune, garantie
absolue de la liberté individuelle, de la liberté du commerce, de la liberté du
travail, intervention permanente des citoyens dans les affaires de la commune,
organisation de la garde nationale par l'élection des chefs. La Commune de Paris
se défend de vouloir, comme l'en accuse le gouvernement de Versailles, imposer
sa dictature aux autres communes de France, ou poursuivre la destruction du pays.
Elle refuse, au contraire, la centralisation «despotique, inintelligente, arbitraire
ou onéreuse» qui a été imposée à la France par la monarchie, l'Empire et la république
parlementaire. «Nous avons la mission d'accomplir la révolution moderne la plus
large et la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé l'histoire.»
Ce texte essentiel éclaire l'œuvre que la Commune va essayer de réaliser, sans
plan ni méthode, dans une suite d'improvisations et dans un délai très court.
Il s'agissait, en fait, de détruire la société et le gouvernement traditionnels,
et de les remplacer par une société totalement nouvelle visant non plus au gouvernement
des hommes, mais à l'administration des choses par les hommes eux-mêmes. Ce projet
de décentralisation aurait pu recevoir l'appui d'une partie de la province, s'il
y avait été connu. La Commune essaya bien d'envoyer des émissaires dans les départements
et de lancer un appel aux paysans. Des villes comme Lyon et Saint-Étienne avaient
connu des soulèvements dès le mois de septembre; le 18 mars avait eu quelque retentissement
à Marseille, à Narbonne, à Toulouse, à Grenoble, à Limoges. Mais la situation
avait été rapidement reprise en main par le gouvernement. Intoxiquée par la propagande
versaillaise, la province, dans son ensemble, resta hostile à Paris.
La Commune remet en marche les services publics, désorganisés par le départ d'une
grande partie des fonctionnaires et administrés provisoirement par le Comité central.
Il faut que Paris, qui a tant souffert de la faim pendant le siège, puisse se
nourrir. Viard et la Commission des subsistances prennent des mesures de taxation
du pain et de la viande, et, en liaison avec les mairies, assurent le contrôle
des halles et marchés. Le service des Postes est rétabli en quarante-huit heures.
Un conseil des Postes, créé au début d'avril, comprenant des représentants du
personnel, sorte de «commission paritaire» avant la lettre, devait décider du
recrutement et de l'avancement des fonctionnaires. Un ouvrier bijoutier, Camelinat,
membre de l'Internationale, dirige la Monnaie. Le service de l'Imprimerie nationale
imprime les affiches de la Commune. Contrainte de réorganiser le service de santé,
la Commune décrète, le 13 avril, la constitution de compagnies d'ambulances. Dans
les arrondissements, les bureaux de bienfaisance sont remplacés par l'assistance
communale.
En ce qui concerne la Justice, la Commune décide la gratuité
du recours aux juges et le principe de leur élection, mais doit remettre à plus
tard l'exécution de ce décret. Elle supprime, en outre, la vénalité des charges
de notaires, d'huissiers et autres officiers publics, qui deviendraient des fonctionnaires:
ces mesures auraient eu pour résultat d'enlever à l'exercice de la justice son
caractère de classe.
Aux Finances, la Commune avait placé un homme particulièrement
intègre, un employé de banque, Francis Jourde. Il s'efforça de percevoir les recettes
traditionnelles et d'éviter le gaspillage. Mais la Commune recula devant la mesure
révolutionnaire qu'aurait été la nationalisation de la Banque de France, erreur
qui contribua à sa défaite.
Au contraire, sur le plan de l'enseignement,
la Commune agit avec vigueur et continuité. Pour forger la société de l'avenir
qu'elle souhaitait, il fallait former des hommes et des femmes échappant à l'emprise
cléricale. D'où la nécessité de créer un enseignement gratuit, laïque et obligatoire,
qui assurât à la jeunesse une formation républicaine. La Commission de l'enseignement
et les municipalités de Paris firent appel à toutes les compétences, à toutes
les bonnes volontés. La société de l'Éducation nouvelle convie les éducateurs
et les parents à discuter des réformes à réaliser dans les programmes et les méthodes
d'enseignement. Les discussions préconisent des expériences pédagogiques qui seront
appliquées par la suite dans presque tous les pays. Louise Michel propose à la
Commune une méthode d'enseignement dans laquelle elle accorde la plus grande importance
à la formation morale des enfants. Des écoles congréganistes ont fermé leurs portes:
la Commune demande aux citoyens et citoyennes qui voudraient obtenir des postes
de présenter leur candidature à la Commission de l'enseignement et confie l'inspection
des écoles aux membres de la Commune. Le délégué à l'Enseignement, Édouard Vaillant,
invite les municipalités à créer des écoles professionnelles, en particulier pour
les jeunes filles. Deux écoles sont ouvertes, l'une rue Lhomond, l'autre rue Dupuytren.
La Commune décide en outre de relever les traitements des instituteurs et institutrices.
Pour la première fois, on proclame l'égalité des salaires entre les hommes et
les femmes.
Bien que, sous l'influence proudhonienne, la Commune se montrât
souvent hostile aux femmes, en dépit de l'aide incontestable qu'elles lui apportèrent,
des mesures sont prises qui ont pour conséquence de reconnaître la famille prolétarienne,
telle qu'elle existait réellement, et de faire éclater les structures traditionnelles
instituées par les lois civiles et religieuses: pour le paiement des pensions
des fédérés tués au combat, la Commune ne fait pas de distinction entre les femmes
mariées ou non, entre les enfants légitimes ou naturels.
Mais c'est dans
le domaine du travail que la Commune de Paris amorce son œuvre la plus profonde
de précurseur. La Commission du travail, de l'industrie et des échanges est dirigée
par un ami de Marx, Frankel, qui avait reconstitué, avec Varlin, le conseil fédéral
de l'Internationale. «Nous ne devons pas oublier, déclare-t-il le 13 mai, que
la révolution du 18 mars a été faite par la classe ouvrière. Si nous ne faisons
rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d'être de la Commune.» Une première
série de mesures de caractère social concerne les loyers, les échéances et les
dépôts au Mont-de-Piété. Dès le 30 mars, la Commune décrète la remise des termes
d'octobre 1870, janvier et avril 1871, sans contrepartie pour les propriétaires;
le 25 avril, les locaux abandonnés doivent être réquisitionnés en faveur des habitants
dont les appartements ont été endommagés par les bombardements.
La Commune
décide, après de longues hésitations, que le remboursement des échéances commencera
seulement à partir du 15 juillet 1871 et sera étalé sans intérêts sur trois ans.
Les objets d'une valeur inférieure à vingt francs, déposés au Mont-de-Piété, «cette
banque du pauvre», peuvent être dégagés gratuitement.
Le travail de nuit
des boulangeries est supprimé le 20 avril, ainsi que la pratique courante des
amendes et retenues opérées sur les salaires par les patrons. D'autres mesures
vont beaucoup plus loin. Le 16 avril, un décret constitue une commission d'enquête
formée par les chambres syndicales. Celles-ci sont chargées de dresser la liste
des ateliers abandonnés et de présenter un rapport qui permette de les remettre
en marche par les soins d'associations coopératives des ouvriers qui y sont employés.
Un jury arbitral devait établir, par la suite, l'indemnité payée aux patrons s'ils
revenaient. Malgré cette réserve, ce décret constituait, en fait, une expropriation
du capital au profit des coopératives ouvrières. Les ouvriers mécaniciens et métallurgistes,
puis les tailleurs, les ébénistes, les cloutiers, les boulonniers nomment des
délégués à la Commission d'enquête, qui tient deux séances, les 10 et 18 mai.
L'Union des femmes, de son côté, suscite dans le même sens un projet d'organisation
du travail des femmes, qui doit éviter le piège des ateliers charitables, tels
qu'ils fonctionnèrent en 1848. Elle convie les ouvrières à la réunion du 18 mai,
pour contribuer à l'élection des déléguées qui constitueront la Chambre fédérale
des travailleuses. Enfin, pour éviter les baisses de salaires, Frankel propose
que les marchés d'habillement militaire soient passés directement avec les coopératives
ouvrières.
Paris entre la dictature et l'anarchie
La prolifération
anarchique de comités divers, qui soutenaient la révolution, l'affaiblissait en
même temps, en particulier en ce qui concerne la défense de la Commune. La Commune
se méfiait des militaires qu'elle avait délégués à la guerre: de l'aventurier
Cluseret aussi bien que du généreux Rossel. Les gardes nationaux les plus ardents
étaient des combattants révolutionnaires, qui répugnaient à une discipline nécessaire.
Enfin, des tentatives de conciliation de la part de l'Union des chambres syndicales,
de l'Union républicaine des droits de Paris, des députés de Paris, des membres
de la franc-maçonnerie, alors qu'il ne pouvait y avoir de conciliation entre la
Commune et Versailles, n'eurent pour effet que d'amoindrir la résistance de Paris.
soldats pendant la Commune
Paris n'eut jamais plus de 40.000
combattants, auxquels il faut ajouter des femmes et des adolescents. Thiers, au
contraire, avait, avec l'appui de Bismarck, reformé son armée: elle comptait 63.500
hommes, auxquels s'ajoutèrent 130 000 prisonniers libérés d'Allemagne. Jusqu'aux
élections de la Commune, il n'y a guère que quelques escarmouches. Mais, le 30
mars, les fédérés sont délogés du rond-point de Courbevoie. Le 2 et le 3 avril,
les fédérés essayent de prendre l'offensive. Flourens et Duval sont exécutés par
les «versaillais». Á ces exécutions de prisonniers, la Commune répond par le «décret
des otages», qui d'ailleurs ne sera pas appliqué. Du 11 avril au 21 mai, la lutte
se poursuit autour de Paris. Le général de la Commune, Dombrowski, inflige aux
versaillais des pertes importantes. Mais, après une courte trêve qui permet aux
habitants de quitter Neuilly en ruines, les versaillais reprennent leurs attaques.
Les forts du Sud sont intensément bombardés. Le fort d'Issy, abandonné un moment,
est repris par les fédérés. C'est alors que la Commune remplace Cluseret par Rossel
(30 avril), qui essaie en vain de réorganiser l'armée fédérée. Á partir du 1er
mai commence le bombardement systématique de Paris par l'armée versaillaise. Dans
la nuit du 3 au 4 mai, la redoute du Moulin-Saquet tombe, puis, le 8, le fort
d'Issy, qui n'est plus qu'une ruine. Las, dégoûté, Rossel donne sa démission de
délégué à la Guerre; il est remplacé par un délégué civil, le vieux jacobin Delescluze.
Le 13, le fort de Vanves tombe à son tour. Passy, Grenelle, Auteuil, la Muette
croulent sous les obus versaillais.
Le dimanche 21 mai, les troupes gouvernementales
entrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Pendant une semaine, les combattants
de la Commune luttent quartier par quartier, maison par maison, barricade par
barricade. Les versaillais fusillent tous ceux qu'ils prennent les armes à la
main; les premières exécutions massives ont lieu à la caserne de la rue de Babylone,
tandis que les pompiers de la Commune éteignent l'incendie du ministère des Finances,
allumé par des obus versaillais. Il convient de faire le point sur ces incendies
de Paris, que l'on a tant reprochés aux communards. En premier lieu, les obus
de Thiers avaient déjà endommagé les quartiers de l'Ouest. D'autre part, certains
incendies peuvent être attribués à des agents bonapartistes, qui avaient intérêt
à faire disparaître des traces de la gestion impériale. Enfin, les incendies allumés
par les communards au cours des combats doivent être assimilés à des actes de
guerre: ce furent des moyens militaires de s'opposer à l'avance de l'ennemi. La
Légion d'honneur, la Cour des comptes, le Conseil d'État ont été ainsi la proie
des flammes. Si les communards mettent le feu à la Préfecture de police et à une
partie du Palais de justice, des mesures sont prises pour sauvegarder la Sainte-Chapelle
et Notre-Dame. Aux massacres des habitants de Paris par les troupes régulières,
la Commune répond en faisant exécuter cinquante-deux otages, dont l'archevêque
de Paris, Mgr Darboy. Le 26 mai, la résistance est à son comble, tandis que les
exécutions sommaires par les versaillais se multiplient à mesure qu'ils avancent
dans Paris. Le 27 mai, c'est le massacre des fédérés au milieu des tombes du Père-Lachaise.
Cependant, le 28, Ferré, Varlin, Gambon se battent encore au cœur du Paris populaire,
entre la rue du Faubourg-du-Temple et le boulevard de Belleville. Á une heure,
la dernière barricade tombe. Le lendemain, le fort de Vincennes capitule et ses
neuf officiers sont fusillés sur-le-champ.
Les jours suivants, les cours
martiales continuèrent à condamner à mort. Il suffisait qu'une femme fût pauvre
et mal vêtue pour être exécutée comme «pétroleuse». La Seine était devenue un
fleuve de sang. Le 9 juin, Paris-Journal écrivait encore: «C'est au bois de Boulogne
que seront exécutés à l'avenir les gens condamnés à la peine de mort par la cour
martiale. Toutes les fois que le nombre des condamnés dépassera dix hommes, on
remplacera par une mitrailleuse le peloton d'exécution.» L'«armée de l'ordre»
avait perdu 877 hommes depuis le début d'avril. Mais on ne sait exactement combien
d'hommes, de femmes et d'enfants furent massacrés au cours des combats ou sur
l'ordre des cours martiales. On peut sans doute avancer le chiffre de trente mille
victimes.
Á Versailles, on avait entassé plus de trente-huit mille prisonniers.
On en envoya aussi dans des forts et sur des pontons. Beaucoup moururent de mauvais
traitements. Pour juger les vaincus de la Commune, quatre conseils de guerre fonctionnèrent
jusqu'en 1874. Il y eut 10 042 condamnations et 3 761 condamnations par contumace.
Ferré, Rossel se montrèrent devant les conseils de guerre à la hauteur de leur
destin. Ils furent condamnés à mort et fusillés. Le plus grand nombre fut déporté
en Nouvelle-Calédonie ou en Guyane. D'autres réussirent à gagner la Belgique,
la Suisse et l'Angleterre. L'amnistie, votée en 1880, ramena en France les derniers
survivants.
Certes, la Commune a commis de lourdes fautes. Elle n'a pu
ni organiser sa défense, ni lier son action à celle de la province et de la paysannerie.
Sans doute les conditions économiques n'étaient-elles pas mûres encore pour instaurer
sur des bases socialistes la nouvelle société qu'elle entrevoyait. Mais, par les
décisions prises pour l'organisation du travail (suppression du travail de nuit
pour les ouvriers boulangers, suppression des amendes et retenues sur les salaires,
réouverture et gestion des ateliers par des coopératives ouvrières) et par diverses
mesures sociales, la Commune a tracé la voie à une société qui ne serait plus
gérée au profit du capitalisme, dans l'intérêt de la bourgeoisie, mais qui déboucherait
sur le socialisme. C'est donc à partir de faits très réels que Karl Marx, le premier,
a pu écrire: «Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le
glorieux fourrier d'une société nouvelle. Ses martyrs seront enclos dans le grand
cœur de la classe ouvrière.» Cependant, la Commune fut en majorité un gouvernement
de petits-bourgeois et l'on ne saurait y trouver en germe l'idée de la dictature
du prolétariat, ni même l'organisation d'un parti directeur de la classe ouvrière.
Anarchistes, communistes, socialistes de diverses obédiences peuvent donc à la
fois se réclamer de son expérience et en dégager, par-delà l'histoire et sans
la fausser, la force élémentaire d'un mythe révolutionnaire et un espoir: celui
d'une société sans classes, où régnerait la justice sociale. |
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