Notre
pays ne fleurit pas. Le grand potentiel créateur et spirituel de nos nations
n'est pas utilisé comme il se doit. Des branches entières de l'industrie
produisent des choses qui n'intéressent personne, tandis que ce dont nous
avons besoin nous manque toujours.
L'Etat,
qui s'appelle «Etat des ouvriers», humilie et exploite les ouvriers.
Notre économie arriérée gaspille une énergie rare.
Le pays qui pouvait être fier autrefois de l'érudition de son peuple
dépense tellement peu pour l'enseignement qu'il se trouve aujourd'hui à
le 72è place mondiale dans ce domaine. Nous avons pollué la terre,
les rivières et les forêts que nous avaient laissées nos ancêtres,
au point que nous avons aujourd'hui le plus mauvais environnement de toute l'Europe;
les adultes chez nous meurent plus tôt que dans la majorité des pays
européens.Permettez-moi
d'exprimer une petite impression personnelle: récemment, alors que je me
rendais à Bratislava en avion, j'ai trouvé un peu de temps, entre
diverses discussions, pour jeter un coup d'il par le hublot. J'ai vu le
complexe de l'entreprise Slovnaft et, tout à côté, la grande
agglomération de Petrzalka. Ce coup d'il m'a suffi pour comprendre
que pendant des dizaines d'années, nos hommes d'Etat et nos personnalités
politiques n'ont pas regardé ou n'ont pas voulu regarder par les hublots
de leurs avions. Aucune statistique dont nous disposons n'aurait permis de comprendre
plus vite et plus facilement la situation dans laquelle nous nous trouvons.
Mais
tout cela n'est pas encore l'essentiel. Le pire est que nous vivons dans un milieu
moral pourri. Nous sommes malades moralement parce que nous sommes habitués
à dire blanc et à penser noir, à ne pas prêter attention
l'un à l'autre, à ne nous occuper que de nous-mêmes. Des expressions
comme l'amour, l'amitié, la pitié, l'humilité ou le pardon
ont perdu leur profondeur et leur dimension et ne signifient pour nombre d'entre
nous qu'une sorte de particularité psychologique aussi désuète
que des salutations oubliées du temps passé, un peu risibles à
l'heure des ordinateurs et des fusées cosmiques.
Peu
d'entre nous ont été capables d'exprimer à haute voix que
les puissants ne devraient pas être omnipuissants et que les fermes spéciales
qui leur fournissent des produits écologiquement purs et de qualité
devraient plutôt envoyer ces produits dans les écoles, les maisons
d'enfants et les hôpitaux, dans la mesure où notre agriculture n'est
pas capable de les offrir à tous.
Le
régime au pouvoir jusqu'ici - armé de son idéologie fière
et intolérante- a rabaissé l'homme au niveau d'une force de production
et la nature à celui de moyen de production. Il a sapé ainsi leur
principe et leur rapport mutuel. Il a transformé des personnes douées
et jouissant de leurs droits, travaillant intelligemment dans leur pays, en boulons
d'une machine monstrueusement grande, grondante et puante, dont personne ne sait
quel est le sens véritable. Elle ne sait rien faire d'autre que s'user
elle-même, et avec elle tous ses boulons, lentement mais irrésistiblement.
Si
je parle de climat pourri, je ne parle pas seulement de messieurs qui mangent
des légumes écologiquement purs et qui ne regardent pas par les
hublots de leurs avions. Je parle de nous. Nous qui nous sommes tous habitués
au système totalitaire, nous qui l'avons accepté comme un fait immuable,
donc entretenu par nos soins. Autrement dit: nous tous -bien qu'à des degrés
différents- nous sommes responsables de la dérive de la machine
totalitaire. Nous ne sommes pas seulement ses victimes, mais nous sommes tous
en même temps ses co-créateurs.
Pourquoi
parler ainsi? Parce qu'il ne serait pas raisonnable de considérer le triste
héritage des dernières quarante années comme quelque chose
d'étranger, légué par un parent lointain. Nous devons au
contraire accepter cet héritage comme quelque chose que nous avons nous-mêmes
commis contre nous. Si nous le prenons ainsi, nous comprendrons qu'il dépend
de nous tous d'en faire quelque chose. Nous ne pouvons pas faire porter la responsabilité
de tout cela sur les gouvernants précédents, non seulement parce
que cela ne répondrait pas à la vérité, mais encore
parce que cela affaiblirait le devoir qui se pose aujourd'hui à chacun
de nous, le devoir d'agir indépendamment, librement, raisonnablement et
vite.
Détrompons-nous,
le meilleur gouvernement, le meilleur parlement et le meilleur président
ne peuvent pas à eux seuls faire grand chose. Et ce serait très
injuste d'attendre la solution d'eux seulement. La liberté et la démocratie,
cela signifie la participation et la responsabilité de tous.
Si
nous nous en rendons compte, toutes les horreurs dont hérite la nouvelle
démocratie tchécoslovaque ne nous sembleront pas aussi épouvantables.
Si nous nous en rendons compte, l'espoir reviendra dans nos curs.»
1er
janvier 1990 - Vaclav Havel