«
En revenir à « lorigine » de la citoyenneté »
Entretien
avec Michèle Riot-Sarcey :
« En revenir à « lorigine
» de la citoyenneté » écrit Michèle Riot-Sarcey
Voilà bien la seule quête des origines que nous estimons politiquement
nécessaire, et surtout urgente. Les usages de lhistoire ne doivent
pas servir à dessiner les contours dune « identité nationale
» figée dans le marbre blanc. Car sappesantir sur son appartenance
accule à la passivité politique et détourne de laction.
Au contraire, un regard sur le passé révolutionnaire et républicain,
permettant den retrouver les enjeux véritables pour le présent,
aidera à retrouver les fondements dune véritable citoyenneté
critique, celle qui irrigue tout débat démocratique digne de ce
nom, celle qui donne du sens au principe de lengagement.
Comment
qualifieriez-vous la conception de la Nation promue par Eric Besson et Nicolas
Sarkozy ?
Depuis
la Révolution Française, le concept de Nation na cessé
de servir tous les pouvoirs. Ceux-ci sy réfèrent dès
quils sont en difficulté. Cest un moyen relativement commode
de créer une unité factice, en entraînant la population dans
une unité abstraite regroupée autour dune reconnaissance virtuelle
et exclusive. De ce point de vue, le gouvernement actuel ninnove pas : dans
une période de désenchantement, il cherche à masquer les
inégalités criantes en faisant oublier son incapacité à
affronter les dysfonctionnements du système. La discussion sur lidentité
nationale ne fait illusion quauprès de ceux qui veulent croire à
la facticité des choses.
Peut-on
voir dans le repli sur lidentité nationale la conséquence
dun appauvrissement de lidée de République ?
Je
ne sais pas si lon doit parler dun appauvrissement de lidée
de République. Ce qui est certain, cest que ce terme, comme celui
de Nation, a été utilisé par tous les pouvoirs, dans les
conditions les plus conflictuelles (Révolution française, 1848,
etc...) et les plus dramatiques (la Terreur en 1793...). On connaît létymologie
du terme - res publica (chose publique) - mais cette notion na de sens que
si elle est fondée sur un contenu précis, une démocratie
réelle dans laquelle le citoyen détient effectivement une «
part de souverain ». Le véritable enjeu est là : quels sont
aujourdhui les dispositifs permettant à la population de contrôler
lusage de la souveraineté ponctuellement déléguée
à telle ou telle fraction de la classe politique ? République et
démocratie représentative se confondent à travers la délégation
de pouvoir confisquée par des professionnels de la politique. Or, la population
sest fortement politisée ces dernières années, en usant
des nouveaux moyens de communication et dinformation à sa disposition.
La frustration nen est que plus grande. Les professionnels de la politique
se réfugient dans linvocation des traditions républicaines
pour tenter de légitimer leur pouvoir. Mais cest de la pratique républicaine
quil faudrait parler, pour avoir une approche complète de ces traditions.
En 1848, par exemple, certains aspiraient à la République démocratique
et sociale. Cet espoir reposait sur lexpérience des associations
ouvrières, qui cherchaient à concrétiser les mots de la devise
républicaine : « liberté, égalité, fraternité
». Cest ce souffle qui doit être retrouvé aujourdhui.
Les
fondements de la citoyenneté ne sont-ils pas sapés par lindividualisme
libéral dominant ?
Je
ne pense pas que les individus soient complètement pris dans les rets du
libéralisme. Le problème est davantage structurel : dans le contexte
de la crise économique, qui a commencé par une crise financière,
chaque individu se trouve confronté à des réalités
qui le dépassent. Chacun, isolément, éprouve un sentiment
dimpuissance, aggravé par la surdité du pouvoir actuel. Cette
donnée cxiste avec la forte politisation dont je viens de parler.
Partout, dans des espaces les plus inattendus, la parole critique se développe,
particulièrement dans les interstices dun système pseudo démocratique.
À chaque instant, en deçà des effets de modes, les individus
se détournent du savoir convenu en cherchant tout bonnement à comprendre
le monde dans lequel les pouvoirs cherchent à les enserrer. Mais ces espaces
très singuliers, dans des enjeux locaux par exemple, échappent à
la sagacité des autorités censées mesurer lopinion
publique. Ces dernières sont dans lincapacité de saisir ce
que souhaite la population dans son ensemble. Du coup, le pouvoir mobilise «
lopinion publique républicaine ». Concrètement, comme
le disait Rancière, on fait parler les gens en les faisant taire.
Comment
sopposer à cette tendance ?
Il
faut dabord revenir à lorigine de la citoyenneté.
La citoyenneté, perçue comme la capacité dont dispose chacun
de maîtriser sa vie à commencer par les dimensions les plus
ordinaires du quotidien (travail, logement, éducation...) a perdu
son sens. Cette conception élémentaire a été oubliée.
Cest pourquoi il est plus que nécessaire den rappeler les usages
dhier. De même, faut-il préciser la signification de la démocratie.
Loin dêtre réduite à la représentation politique,
la démocratie sexprime par le débat, voire le conflit, léchange
des point de vues. Lélection nintervenant quà
lissue de ces échanges. Cest dire combien la démocratie
ne peut se laisser enfermer dans un cadre institutionnel. En 1848, les ouvriers
se constituaient en association sur les lieux de travail, pour tenter dorganiser
autrement les entreprises. De ces lieux ils entendaient développer le gouvernement
des travailleurs, en labsence de représentants ouvriers dans
les assemblées représentatives. La situation actuelle
est identique. Le contenu social, voire socialiste, de la république a
été oublié à force dêtre refoulé
hors des frontières de la politique.
Aujourdhui, en pleine crise
du système capitaliste, la mémoire de cette histoire doit être
ravivée par la ré-appropriation de la citoyenneté concrète.
Nécessité dautant plus grande que le pouvoir souverain na
de sens que si chacun est en capacité de lexercer.
Entretien
réalisé par Laurent Etre, paru dans LHumanité du 19
novembre 2009.