
Démocratie
et élections en Afrique : Le cas du cameroun
Dans
le contexte politique africain depuis bientôt une vingtaine d'année, démocratie
et élections sont sûrement les deux mots les plus utilisés. Ils rivalisent
de prégnance avec deux autres vocables à savoir «droits de l’homme » et «bonne
gouvernance ». En réalité, il se dresse en filigrane
de ce mouvement conceptuel, les aspirations légitimes des populations en
quête d'un nouveau contrat social. L'irruption de la pluralité des acteurs
sur la scène électorale et la théâtralisation du débat politique dans le
cadre des parlements, des médias ou de la rue ont été la marque symbolique
du désir de la population d’aller vers un système démocratique . À ce titre,
des partis politiques ont commencé à naître comme des champignons, parfois
sans programme ou revendication politique précis. En outre, "le caractère
flou des critères de constitution ou d'identification des partis politiques
a conduit à la gangrène ethnique. Cette dernière poursuit-il n'a fait qu'exacerber
les tensions enfouies des sociétés africaines que le parti unique a toujours
cherché à masquer " .
Remarquons cependant
que, toute réflexion sur l'expérience démocratique vécue jusque-là par les
sociétés africaines, ou sur l’a-venir de cette expérience, doit accorder
une importance particulière aux partis politiques et au jeu électoral. Il
doit en être ainsi non seulement parce que la dévolution du pouvoir au terme
d'élections honnêtes, transparentes et libres marque une étape décisive
dans la construction de la civilité politique et l'érection de l'état de
droit, mais surtout parce que l'activité des partis politiques et le processus
électoral participent d'une mutation sociale tout en s’érigeant comme des
baromètres, des palpeurs de la société, mieux : des outils privilégiés
d’observation de la société politique dans son ensemble .
Cela étant dit, cette réflexion se propose d’élucider l'incidence des élections
et de l’activité des partis politiques sur le processus démocratique au
Cameroun. Aux termes de 20 années -du retour - du multipartisme au Cameroun,
quel regard poser sur le processus démocratique à l’aune des joutes électorales
?
I- hiatus dans l'enracinement démocratique
des partis politiques au Cameroun Comme
on l'a souligné précédemment, les partis politiques et les élections constituent
le lieu par excellence d'observation et d'évaluation des transitions démocratiques
en Afrique en général et au Cameroun en particulier. À ce compte donc, on
peut légitimement -vingt ans après le vent de l’Est -, s'interroger sur
l'ancrage démocratique des partis politiques et sur leur capacité de mobilisation
et de proposition de projets sociétaux.
A
- Le contexte politique général À l'analyse,
force est de constater que le président Paul Biya est le "carrefour exclusif
d'une vie politique camerounaise " qui semble se résumer à un questionnement
sur son départ ou non du pouvoir et de l’éventuelle alternance qui pourrait
s’en suivre. Les dernières élections présidentielles de 2004 ont montré
son ascendant sans commune mesure sur le jeu politique.
Au Cameroun, les partis politiques les plus « influents » sont : le Rassemblement
Démocratique du Peuple Cameroun (RDPC) du président Paul Biya ; le Social
Democratic Front (SDF) de John Fru Ndi ; l’Union Nationale pour la Démocratie
et Progrès (UNDP) de Bello Bouba ; Union des Populations du Cameroun de
Frédéric Kodock et sa faction dissidente du Pr. Henri Hogbe Nlend; Union
Démocratique du Cameroun de Adamou Ndam Njoya, le Mouvement Progressiste (MP)
de Jean Jacques Ekindi ; Alliance pour la démocratie et le développement (ADD)
de Garga Haman; le Parti des Démocrates Camerounais (PDC) de Mbida Tobie Louis.
La reconnaissance des partis politiques est sous-jacente aux dispositions contenues
dans la loi no 90/056 du 19 décembre 1990. Cette loi du point de vue théorique
répond véritablement aux exigences minimales requises par l'État de droit
et le droit international. Reste que, l'ondoyante clarté et la justesse
des textes de loi organisant la vie des partis contrastent très souvent
avec les réalités et pratiques observables au quotidien.
À l’analyse, la liberté qu'ont les partis de former, recruter leurs membres
et mener les campagnes est paradoxalement coextensive, à l'inefficacité
desdits partis à rendre le parti au pouvoir comptable devant le peuple.
B- Une opposition sans opposition
Comme dans la plupart des pays de la
sous région, l'opposition camerounaise brille par sa capacité à s'effacer
de la scène politique entre deux élections ainsi que son aptitude à resurgir
à la veille des consultations électorales pour bénéficier des largesses
financières que la loi consacre pour le financement de la campagne électorale.
Il est curieux de constater que de nombreux partis politiques n'ont ni programme,
ni siège et encore moins un programme de formation et des cadres du parti
et des populations. La plupart n'ont d'existence que légale. On est très
souvent en présence d'une opposition enchevêtrée dans de stériles dissensions
ethniques et égologiques, jouant le rôle "d'intermittent de spectacle "
servant au mieux, de support de légitimation de certaines magouilles électorales
du RDPC. Soulignons par ailleurs que, l'un des
principaux problèmes auxquels sont confrontés les partis politiques camerounais,
c’est la difficile consolidation de leurs structures institutionnelles et
sociales. La trajectoire du SDF et de l’UPC l'illustre à profusion. Ces
Partis oscillent entre tentations centrifuges, opposition radicale et stratégie
de négociation avec le pouvoir voire la participation au gouvernement. Il
en résultera dans le cas d’espèce une fragilisation structurelle et idéologique
combinée à une érosion de l’assise populaire.
Si on note avec intérêt le fait que les partis bénéficient d'une relative
liberté garantie part la loi à s'organiser au sein de la législature, reste
qu'aucune alternative politique efficiente, aucune respiration démocratique
durable n'est sérieusement envisageable dans un tel contexte de démission
de la pensée critique et d'éparpillement de l'offre politique. Mieux encore,
les dernières élections nous donnent de constater la même incapacité des
formations politiques de l'opposition à se fédérer tant du point de vu interne
qu'externe. Les lendemains d'élections indiquent plutôt la tendance au fractionnisme.
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| II-
Du mirage électoral au désenchantement des populations
L'observation attentive de l'organisation et du déroulement des scrutins
politiques à l'ère de la concurrence au Cameroun, laisse apparaître une
sorte de cristallisation des comportements d'acteurs électoraux d'horizons
divers, autour d'un paradigme réfractaire à la transparence des opérations
électorales et à la liberté de choix des électeurs ordinaires . Cette réalité
désabuse les populations et partant, obère les possibilités d’un processus
démocratique durable dans ce pays. A- Des élections
sans crédibilité Pour certains spécialistes
de la science politique, la démocratie prodigue ses bienfaits dès l'instant
où des scrutins oxygènent périodiquement l'Assemblée législative et la "présidence
". Il nous semble intéressant de constater que dans le cas du Cameroun,
le critère relève d'un automatisme paresseux et magique : pour peu que l'on
vote dans le pays, la démocratie, tel un automate docile à l'appel, répond-elle
"Présente "? Raccourci grossier et pourtant courant. Certes le scrutin est
exigible et constitue une catégorique analytique de la respiration démocratique,
mais il ne saurait résumer à lui seul l’idée de démocratie. Lorsque le RDPC
de Paul Biya triomphe au rituel électoral pendant près vingt-cinq ans, la
méfiance élémentaire conclura que les dés sont pipés et la démocratie mise
en veille. Parmi les critères dont la convergence
démontre la santé démocratique d'un pays, l'égalité des chances entre les
options s'impose d'emblée. La liberté de choix constitue en effet un passage
obligé pour la vitalité de la démocratie, mais cette faculté n'est qu'hypocrisie
si les voies ne sont pas aussi carrossables les unes que les autres. Que
le RDPC jouisse d'avantages financiers, militaires, médiatiques ou publicitaires
refusés aux rivaux, cela est un fait et de ce fait, le mensonge du scrutin
court sous le maquillage. On peut lire à ce niveau et
avec beaucoup d’intérêt la réflexion de la Laplante au sujet de ce mode
de "démocratie " à la camerounaise : "qu'elles sont légion les entourloupettes
qui violent l'esprit de la démocratie sans troubler le rite électoral. On
peut torturer la carte électorale au profit d'un parti. Sollicitées avec
insistance, les listes électorales peuvent inscrire des personnes décédées
ou inexistantes ; les votes fantômes obéiront à une main efficacement autoritaire.
On peut aussi, à l’aide de financements souterrains, muscler un parti à
la manière d'anabolisants transformant le malingre leveur de fonte en haltérophile
olympique. Les renvois d'ascenseur entre conglomérats et partis affamés
guident également les réélections. Connivence aidant, la législation s'alignera
ensuite sur le desiderata de la coulisse plutôt que sur les besoins sociaux."
Comme quoi, le rite électoral peut bien montrer
patte blanche, mais aux fins de chloroformer l'opinion. Bien plus, entre
ce que prévoit la Constitution camerounaise en matière électorale d’une
part et les faits d’autre part, il y a toujours eu un gouffre. L’expérience
des scrutins concurrentiels qui se sont déjà tenus est une illustration
forte intéressante. Aucune de ces élections n'a été exempte de contestations
: irrégularité concernant les listes électorales, tentatives de fraude,
intimidations, simulacre de référendum taillé sur mesure, instrumentalisation
du fichier électoral, hégémonie de l'administration sur le "citoyen " dans
l'expression du suffrage, bref l’incapacité ou le refus (la ligne est difficile
à tracer) du ministère de l'Administration territoriale à mettre sur le
pied une organisation juste et équitable des élections.
En clair, le scrutin n'est garant d'une santé démocratique que moyennant
une série de conditions qui vont la diversité des mass-médias à l'abolition
du financement clandestin. Une lecture simpliste de la scène politique camerounaise
relie un peu vite le label démocratique au mirage électoral. Une telle illusion
n'est pas sans conséquence sur les aspirations profondes et légitimes des
populations.

B- Un auditoire désabusé et en quête de repères
Certains apparatchiks et sympathisants
du régime Biya ont souvent justifié la longévité au pouvoir du RDPC, par
le fait qu'on ne peut "changer le changement ". De plus, ils arguent le
fait que ce Parti a toujours bénéficié d’une large assise populaire et de
la majorité des voix aux élections législatives et présidentielles. Cette
autre illusion démocratique ventilée par le Parti des flammes laisse tout
de même perplexe. S'il est évident que la démocratie est très souvent perçue
comme la soumission sans réplique aux volontés de la majorité, il ne faut
pas perdre de vue que celle-ci doit également laisser respirer les divers
courants de pensée et leur offrir à tous un respect égal. Ce n'est pas pour
la majorité qu'existe le parlement, mais pour les débats où les minorités
peuvent, elles aussi, elles surtout peut-être, s'exprimer .
Par ailleurs, à bien considérer la scène politique Cameroun, on se rend
vite à l'évidence que la ferveur et la virulence des mobilisations camerounaises
au début des années 90 qui avaient laissé apparaître un pouvoir central
vacillant, ont cédé la place à un climat plus apathique, à un mélange de
désenchantement et de résignation. En effet, désabusés
par les controverses électorales interminables et par les échecs récurrents
de leurs candidats, les Camerounais ont choisi de déserter les processus
électoraux, préférant faire confiance à la débrouillardise au quotidien
qu'aux promesses mirobolantes des partis et leaders politiques. Le moins
qu'on puisse dire est qu’on est en présence d'une société en quête de sens,
en quête de leader capable d'insuffler une bouffée d'oxygène pour rendre
le gouvernement comptable et permettre à la démocratie de prospérer.
En définitive, il y a lieu d'affirmer ici que
le peuple camerounais est malade de son système de Partis politique et partant
de son système électoral. "Si l'on n'y prend garde, pendant que nous nous
préoccupons de la situation des droits de l'homme de la troisième génération,
ceux de la première génération continueront d'être malmenés et bafoués ".
Nonobstant les déclarations officielles rassurantes sur l'état de
la démocratie au Cameroun, la conquête des libertés fondamentales, du multipartisme
effectif, de la démocratie au sein des partis et de l'obligation gouvernementale
de rendre compte, dépendent moins de la volonté du gouvernement, que de
l'acharnement avec lequel les citoyens se battront pour leur avènement et
de la vigilance constante qu'ils exerceront pour leur maintien. Autrement
dit, c'est dans ce peuple désemparé que se trouve les possibilités de démocratisation
durable. D'où mon l'intérêt pour l'émergence d'une société civile forte.
Christian DJOKO (Expert en droits de l’homme et action humanitaire
et étudiant Erasmus Mundus) Christdjoko-freedom@hotmail.com
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