Mardi
13 septembre 2011 2 13 /09 /Sep /2011 00:20
contribution
Marie Ange Patrizio
Ce texte
indique à quel point même un anti-stalinien déclaré se voit contraint de prendre
acte du rôle contre-révolutionnaire souvent joué par les trotskistes.
Je
diffuse cette traduction avec les commentaires -en forme de notes en fin de texte,
ci-dessous- d’Annie Lacroix-Riz, que j’ai sollicitée pour cette
diffusion et que je remercie vivement pour ses mises au point historiographiques :
Marie
Ange Patrizio
Considérations
sur la guerre de Libye et sur le dit « printemps arabe »
par
Costanzo Preve *
traduction
Marie Ange Patrizio
1.
J’ai récemment adhéré à une manifestation et j’ai signé un appel pour demander
la démission de Napolitano, Berlusconi, La Russa et Frattini pour violation de
la Constitution à cause de notre intervention en Libye. Je sais parfaitement qu’il
s’agit d’un acte symbolique parfaitement inutile. Comme a écrit Brecht, « la colère
aussi, contre l’injustice, rend la voix rauque ». Il serait facile d’être
insolent sur l’unanimité guerrière qui a uni gauche et droite, extrême gauche
et extrême droite, ex communistes et ex fascistes (ici le couple Napolitano/La
Russa est absolument impayable, pour qui s’intéresserait, en dehors des livres
d’école, à ce qu’on appelle le « transformisme »). J’essaie de ne pas
me laisser emporter par l’indignation et je me limiterai à offrir quelques points
pour la réflexion.
2.
Trop de choses ne sont pas encore connues et ne se sauront peut-être que dans
les années qui viennent. Combien a duré et quand a commencé la préparation des
services secrets français et anglais en Cyrénaïque et dans la zone berbère de
la Tripolitaine ? Combien a compté la collaboration entre la sorcière sioniste1Hillary Clinton et le fossoyeur du gaullisme
Nicolas Sarkozy pour pousser un (peut-être) hésitant Obama à donner le feu vert
à l’intervention armée ? Comment a-t-il été possible de tromper la Russie
et la Chine à l’ONU pour laisser la voie libre à l’hypocrite no fly-zone,
ou combien au contraire y a-t-il eu de sale connivence ? Qui, au cas où elle
aurait vraiment eu lieu, ferait perdre tout espoir dans le BRICS (Brésil,
Russie, Inde, Chine, Afrique du sud, NdT) et dans la politique eurasiatiste ?
Je voudrais en savoir plus, mais je ne sais pas.
3.
Etant un chercheur spécialisé en histoire de la philosophie, je ne cesse de m’étonner
de la facilité avec laquelle la légitimation de la guerre est passée de la doctrine
de la « guerre juste » à la doctrine de ce qu’on appelle « intervention
humanitaire ». J’épargne au lecteur de doctes reconstructions possibles de
cette histoire. Initialement, la guerre juste était la guerre justifiée par la
nécessité d’exporter le christianisme, et était de ce fait une guerre de « croisade ».
Puis la guerre juste devint la guerre de défense de la patrie envahie (en latin
pro aris et focis), mais il est clair que de cette façon on peut faire
hypocritement passer l’attaque préventive pour une guerre de défense.
L’apparent
succès du pacifisme dans le dernier cinquantenaire ne doit tromper personne. Il
a toujours été une protestation contre l’ « extermination nucléaire »,
et du coup, si on pouvait faire une guerre sans utiliser de bombes nucléaires,
la guerre était re-légitimisée (Norberto Bobbio pour l’Irak en 1991 et la Yougoslavie
en 1999). Les rites panurgiques et hypocrites des dites Marches pour la paix
d’Assise ont toujours et seulement été des cérémonies institutionnelles, dans
lesquelles les bêlements rituels s’accompagnaient toujours de l’exécration pour
les dictateurs et de la possibilité d’exporter les droits humains.
Dans l’histoire
de l’humanité, il est rare qu’on ait conduit des guerres sur la base de cartes
fournies par l’état major ennemi. Ces trente dernières années par contre on nous
a fait assister à ce paradoxe kafkaïen. Les pacifistes bêlaient leurs demandes
rythmées de remplacer les armes par les droits humains, juste au moment où les
fabricants d’armes eux-mêmes écrivaient sur leurs missiles « peace is
our profession », et les contingents d’envahisseurs étaient rebaptisés
« contingents de paix ».
Tout cela
évidemment est amplement connu. Il faut par contre se demander, en dehors de tous
les identitarismes de parti ou d’organisation, comment a été possible, en l’espace
de quelques décennies seulement, le passage du Grand Mensonge, de la guerre juste
à l’intervention humanitaire, rendu plus aisé aussi par le passage du service
militaire obligatoire (qui requérait des motivations de manipulation idéologique
élargie) au métier de professionnel des armes (femmes comprises), qui est compatible
avec des stratégies idéologiques moins sophistiquées (qu’on pense à l’émission
de Sky-tv appelée Herat-Italia, sans oublier qui est Murdoch, le milliardaire
sioniste2
patron de Sky).
4. Selon le
modèle médiatique publicitaire étasunien, les guerres sont aujourd’hui « vendues »
à ce qu’on appelle l’« opinion publique » sous forme personnalisée,
à travers la personnalisation diabolique et démoniaque du « Dictateur Sanguinaire ».
Ici le scénario se répète. En 1999, le sanguinaire dictateur était le serbe Milosevic
(rebaptisé Hitlerovic sur une couverture obscène de l’Espresso, le navire
amiral du groupe Scalfari-De Benedetti) ; en 2003 c’était Saddam Hussein
et maintenant en 2011 le dictateur sanguinaire est Kadhafi. Ce retour personnalisé
du dictateur sanguinaire doit faire réfléchir. Tout cela est certes lié au medium
télévisuel qui requiert des icônes facilement reconnaissables, mais ça ne suffit
pas.
Le
dictateur sanguinaire est aussi une métamorphose dégénérative extrême de l’imaginaire
antifasciste de la seconde guerre mondiale. L’imaginaire antifasciste partait
certes de la triade diabolique personnifiée par les trois grands dictateurs (dans
l’ordre de mauvaiseté : Hitler, Mussolini et Franco), mais ne se limitait
pas du tout à cette dernière, car s’y ajoutaient le socialisme, le communisme,
la lutte contre le colonialisme, contre le racisme, l’impérialisme, et cætera.
Après la catastrophe des années 1989-1991 et la victoire tennistique3 dans les cercles
universitaires du paradigme du Totalitarisme de Hannah Arendt, tous ces éléments
ont été balayés, et n’est resté que le stéréotype du dictateur sanguinaire, si
possible avec ses villas aux robinets en or et les vasques de jacuzzi recouvertes
de peau humaine (de vierges généralement violées au préalable par le « dictateur »
et/ou ses « sbires »… NdT).
Ceci
pourrait en partie expliquer comment la culture de « gauche » s’est
totalement rendue au modèle du dictateur sanguinaire. Même Samir Amin (cf. il
manifestodu 31 août 2011), tout en condamnant l’intervention OTAN et en diagnostiquant
précisément les raisons « impérialistes » de la guerre en Libye, ressent
le besoin de s’acharner sur le vaincu en qualifiant Kadhafi de « bouffon ».
Je suis opposé à l’acharnement sur les vaincus, fut-ce avec des motivations pseudo
marxistes. Je n’éprouve aucun intérêt à corriger au crayon bleu les ingénuités
du Livre Vert ou à sanctionner les indubitables éléments kitsch de son
comportement. Kadhafi a été et est un grand patriote et un combattant anti-impérialiste,
panarabe et panafricain, mille fois supérieur aux chiens et aux porcs qui lynchent
les noirs et qui ont gagné exclusivement grâce aux bombardements de l’OTAN4.