Autre
chose que ce mouvement fait bien : vous vous êtes engagés à
la non-violence. Vous avez refusé de donner aux médias ces images
de fenêtres cassées ou de batailles de rue quils attendent
si désespérément. Et cette prodigieuse discipline signifie
que, toujours, lhistoire retiendra la brutalité policière
scandaleuse et injustifiée. Une brutalité que nous navons
pas seulement vu la nuit dernière. Pendant ce temps, le soutien au mouvement
grandit de plus en plus. Plus de sagesse.
Mais
la principale différence, cest quen 1999 nous prenions le capitalisme
au sommet dun boum économique frénétique. Le chômage
était bas, les portefeuilles dactions enflaient. Les médias
étaient fascinés par largent facile. À lépoque,
on parlait de start-up, pas de fermetures dentreprises.
Nous
avons montré que la dérégulation derrière ce délire
a eu un coût. Elle a été préjudiciable aux normes du
travail. Elle a été préjudiciable aux normes environnementales.
Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements, ce qui a été
dommageable pour nos démocraties. Mais pour être honnête avec
vous, pendant ces temps de prospérité, attaquer un système
économique fondé sur la cupidité a été difficile
à faire admettre, au moins dans les pays riches.
Dix
ans plus tard, il semble quil ny ait plus de pays riches. Juste un
tas de gens riches. Des gens qui se sont enrichis en pillant les biens publics
et épuisant les ressources naturelles dans le monde.
Le
fait est quaujourdhui chacun peut voir que le système est profondément
injuste et hors de contrôle. La cupidité effrénée a
saccagé léconomie mondiale. Et elle saccage aussi la Terre.
Nous pillons nos océans, polluons notre eau avec lhydro-fracturation
et le forage en eaux profondes, nous nous tournons vers les sources dénergie
les plus sales de la planète, comme les sables bitumineux en Alberta. Et
latmosphère ne peut absorber la quantité de carbone que nous
émettons, créant un dangereux réchauffement. La nouvelle
norme, ce sont les catastrophes en série. Économiques et écologiques.

Tels
sont les faits sur le terrain. Ils sont si flagrants, si évidents, quil
est beaucoup plus facile quen 1999 de toucher les gens, et de construire
un mouvement rapidement.
Nous
savons tous, ou du moins nous sentons, que le monde est à lenvers
: nous agissons comme sil ny avait pas de limites à ce qui
en réalité nest pas renouvelable les combustibles fossiles
et lespace atmosphérique pour absorber leurs émissions. Et
nous agissons comme sil y avait des limites strictes et inflexibles à
ce qui est en réalité abondant les ressources financières
pour construire la société dont nous avons besoin.
La
tâche de notre époque est de renverser cette situation et contester
cette pénurie artificielle. Dinsister sur le fait que nous pouvons
nous permettre de construire une société décente et ouverte,
tout en respectant les limites réelles de la Terre.
Le
changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir.
Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, épuiser
ou emporter par les événements. Cette fois, nous devons réussir.
Et je ne parle pas de réglementer les banques et augmenter les taxes pour
les riches, même si cest important.
Je
parle de changer les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société.
Il est difficile à résumer cela en une seule revendication, compréhensible
par les médias. Et il est difficile également de déterminer
comment le faire. Mais le fait que soit difficile ne le rend pas moins urgent.
Cest
ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la façon dont vous
nourrissez ou réchauffez les uns les autres, partageant librement les informations
et fournissant des soins de santé, des cours de méditation et des
formations à « lempowerment ». La pancarte que je préfère
ici, cest : « Je me soucie de vous. » Dans une culture qui forme
les gens à éviter le regard de lautre et à dire : «
Laissez-les mourir », cest une déclaration profondément
radicale.

Quelques
réflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui
ne comptent pas :
-
Comment nous nous habillons ;
- Que nous serrions nos poings ou faisions des
signes de paix,
- Que lon puisse faire tenir nos rêves dun
monde meilleur dans une phrase-choc pour les médias.
Et
voici quelques petites choses qui comptent vraiment :
- Notre courage ;
-
Notre sens moral ;
- Comment nous nous traitons les uns les autres.
Nous
avons mené un combat contre les forces économiques et politiques
les plus puissantes de la planète. Cest effrayant. Et tandis que
ce mouvement grandit sans cesse, cela deviendra plus effrayant encore. Soyez toujours
conscients quil y a aura la tentation de se tourner vers des cibles plus
petites comme, disons, la personne assise à côté de
vous pendant ce rassemblement. Après tout, cest une bataille qui
est plus facile à gagner.
Ne
cédons pas à la tentation. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuellement
des reproches. Mais cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on prévoyait
de travailler ensemble, côte à côté dans les batailles,
pour de nombreuses années à venir. Parce que la tâche qui
nous attend nen demandera pas moins.
Considérons
ce beau mouvement comme sil était la chose la plus importante au
monde. Parce quil lest. Vraiment.
Naomi
Klein, le 6 octobre 2011
Discours
publié dans Occupied Wall Street Journal et
The Nation
Traduction
: Basta !
Photos
: © Source, Kelly
Davis, Mar is Sea Y